‹ Tristram Shandy et le Voyage sentimental traduits de l'anglais. Nouv. éd. précédée de le vie de SterneChapitre 86 sur 197 · CHAPITRE CGXCII · texte numérisé non relu

CHAPITRE CGXCII

Adieu rétiqiiot'o.

Je ne parle pas à l'égard de leur grosseur, ni de leur finesse, ni de la forme de leur gousset; mais je

VOUS prie, madame, vos chemises de nuit ne diffèrentelles pas de vos chemises de jour en cette particularité, aussi bien qu'en plusieurs autres ; savoir : qu'elles excèdent tellement les autres en longueur, que, lorsque vous les avez mises, elles tombent presque aussi bas au-dessous de vos pieds, qu'il s'en faut (pie vos chemises de jour ne descendent jusqu'à vos pieds? C'est du moins sur ce modèle que les chemises de nuit de la veuve Wadman avaient été coupées ; d'oii je présume que telle était la mode sous les règnes du roi Guillaume et de la reine Anne. Et si elle a changé (comme en Italie, où on ne porte point de chemise la nuit), tant pis pour le public.

On leur donnait alors deux aunes et demie de Flandre de longueur. Ainsi, en supposant la taille ordinaire d'une femme à deux verges, il lui en restait une demi-aune pour en disposer à sa fantaisie.

Une veuve, qui l'est surtout depuis sept ans, trouve les nuits de décembre bien longues et bien froides ; et il n'est rien dont elle ne s'avise pour suppléer à la chaleur qui lui manque. Une petite douceur en amène une autre ; et peu à peu, et d'essais en essais, mistriss Wadman s'était formé l'habitude que voici : l'habitude qui, depuis deux ans, était devenue une règle inval'iable de son coucher.

Aussitôt que la veuve Wadman était au lit, et qu'elle avait étendu ses jambes dans toute leur longueur, elle appelait Brigitte; et Brigitte, avec toute la décence convenable, soulevait la couverture des pieds du lit, prenait la demi-aun(^ excédante de laquelle nous avons parlé, la tirait doucement avec les deux mains pour lui donner toute l'extension possible, et la plissait légèrement dans sa longueur; puis, prenant sur sa

manche une grosse épingle, dont elle tournait la pointe vers elle, elle rattachait tous les plis ensemble à peu de distance de l'ourlet ; après quoi elle retroussait le tout sous les pieds du lit, et souhaitait à sa maîtresse une bonne nuit.

Tout cela s'observait régulièrement et avec une méthode constante et invariable. Seulement Brigitte, en détroussant les pieds du lit pour s'acquitter de son devoir, ne consultant d'autre thermomètre que la disposition de son humeur, elle faisait sa besogne debout, à genoux, ou accroupie, suivant les différents degrés de foi, d'espérance et de charité qu'elle se sentait cette nuit-là pour sa maîtresse. Ainsi, il n'y avait de variété que dans l'attitude de Brigitte. A tout autre égard, l'étiquette était sacrée et aurait pu le disputer aux étiquettes les plus rigides de toutes les chambres à coucher de la chrétienté.

Le premier soir, aussitôt que le caporal eut conduit mon oncle Tobie au haut de l'escalier, ce qu'il fit vers les dix heures, mistriss Wadman se jeta dans son fauteuil, et, croisant son genou droit sur son genou gauche, ce qui lui faisait un point d'appui pour son coude, elle pencha sa joue sur la paume de sa main, et, s' appuyant dessus, elle rumina jusqu'à minuit sur les deux côtés de la question.

Le second soir elle alla à son bureau ; et, ayant dit à Brigitte de lui apporter d'autres chandelles et de les laisser sur la table, elle tira son contrat de mariage, et le lut deux fois avec grande attention.

Et le troisième soir, qui était le dernier du séjour de mon oncle Tobie, quand Brigitte au pied du lit eut tiré la chemise de nuit, et qu'elle essaya de la rattacher avec la grosse épingle;

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