‹ Tristram Shandy et le Voyage sentimental traduits de l'anglais. Nouv. éd. précédée de le vie de SterneChapitre 89 sur 197 · CHAPITRE GGXCIV · texte numérisé non relu

CHAPITRE GGXCIV

Je bats la campagne.

Au moment dont je parle, comme ainsi soit que la \euve Wadman aimait mon oncle Tobie, et que mon oncle Tobie n'aimait pas encore la veuve Wadman, la veuve Wadman n'avait que deux partis à prendre: ou d'aller en avant et de continuer à aimer mon oncle Tobie, ou de se tenir en repos,

La veuve Wadman ne voulait ni l'un ni l'autre.

Bonté du ciel ! mais j'oublie que je suis moi-même un peu du caractère de la veuve Wadman. Car toutes les fois qu'il m'arrive (ce qui advient quelquefois vers les équinoxes) que quelque divinité champêtre m'occupe, m'intéresse, me tourmente, au point que je perds pour elle le boire et le manp;er, tandis que la cruelle ne daigne pas s'informer si je bois, ou si je mange ;

Malédiction sur elle! je l'envoie en Tartarie, et de la Tartarie à la terre de Feu, et de la terre de Feu à tous les diables. Bref, il n'y a pas un recoin en enfer où je ne place ma déesse, et oii je ne la loge.

Mais, comme le cœur est faible, et que les marées de nos passions montent et descendent dix fois par minute, je ramène bien vite ma divinité ; et, comme je suis extrême en tout, je la place au beau milieu de la voie lactée.

« 0 la plus brillante des étoiles! répands, répands ton influence... »

Maudite soit l'étoile et son influence, par tout ce qui est hérissé et en guenilles, m'écriai-je en ôtant mon bonnet fourré et le regardant d'un air de colère;

jo ne donnerais pas six sons pour en avoir douze de cette espèce !

Mais c'est pourtant un excellent bonnet, dis-je en le mettant sur ma tête et l'enfonçant jusqu'aux oreilles; il est bien chaud, bien doux, surtout si vous toiichez le poil avec la main.

Eh! que m'importe? répliquai-je, en suis-je moins malheureux ? Ici ma philosophie m'abandonne encore.

Non je ne toucherai jamais à ce pâté (je change encore de métaphore), ni à la croûte, ni à la mie, ni au dedans, ni au dehors, ni au-desus, ni au-dessous ; je le déteste, je le hais, je le répudie : la vue seule m'en rend malade.

Il est tout poivre, tout ail, tout épice, tout sel, toutes drogues du diable.

Par le grand arclii-cuisinier des cuisiniers, qui ne fait, je pense, œuvre de ses dix doigts du matin au soir, et qui passe son temps à inventer pour nous les ragoûts les plus échauffants, je n'y toucherais pas pour le monde entier.

(f 0 Tristram! Tristram! s'écrie Jenny.

— 0 Jenny! Jenny! » lui dis-je.

Et cela me conduit au deux cent quatre-vingt quinzième chapitre.

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