‹ Tristram Shandy et le Voyage sentimental traduits de l'anglais. Nouv. éd. précédée de le vie de SterneChapitre 96 sur 197 · CHAPITRE GGGIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE GGGIII

La béguine.

« La douleur de mon genou, continua le caporal, était excessive en elle-même; mais les cahots de la charrette sur un chemin extrêmement raboteux la rendaient encore plus vive, et chaque pas était la mort pour moi; le sang que je perdais, le manque de soin, la fièvre que je sentais venir...

— Pauvre garçon! dit mon oncle Tobie.

— C'en était plus, dit le caporal, que je n'en pouvais supporter. Je racontais mes souffrances à une jeune femme dans une maison de paysan où notre charrette, qui était la dernière de la ligne, avait fait halte, et où l'on m'avait fait entrer. La jeune femme avait tiré un cordial de sa poche, en avait versé quelques gouttes sur du sucre, et, voyant que . cela me ranimait, elle m'en avait donné deux ou trois fois. Je lui racontais donc la violence de la douleur que je sentais : elle est si poignante, lui disais-je, que j'aimerais mieux ne jamais me relever de ce lit que je

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vois dans le coin de la chambre, et y mourir tranquillement, que de faire un pas de plus dans la maudite charrette. Elle essaya de me conduire à ce lit que je lui montrais, mais je m'évanouis dans ses bras. Elle avait un excellent cœur, comme monsieur pourra le voir, dît le caporal en essuyant ses yeux.

— Je croyais l'amour une chose joyeuse, dit mon oncle Tobie.

— N'en déplaise à monsieur, c'est quelquefois la chose la plus sérieuse du monde. A la persuasion de la jeune femme, la charrette et les autres blessés étaient partis sans moi : elle avait assuré que j'expirerais en y rentrant. Tellement que lorsque je revins à moi, je me trouvai dans une cabane trani[uille et paisible, où il n'y avait plus que la jeune femme, le paysan et la femme du paysan. J'étais couché en travers sur le lit qui était dans le coin de la chambre ; ma jambe blessée reposait sur une chaise, et la jeune femme à coté de mon lit tenait d'une main sous mon nez le coin de son mouchoir imbibé de vinaigre, et de l'autre m'en frottait les tempes. Je la pris d'abord pour la iille du paysan; car ce n'était pas une auberge; et je lui oflVis une petite bourse où il y avait dix-huit llorins. C'était encore un gage, continua Trim en essuyant ses yeux, que ce pauvre Tom en partant pour Lisbonne m'avait envoyé par un soldat de recrue. Je n'avais jamais fait ces tristes détails à monsieur. »

Trim essuya ses yeux une troisième fois.

« La jeune femme appela le vieillard et sa femme, et leur montra l'argent, sans doute pour m'obtenir d'eux un lit et toutes les petites choses dont je pourrais avoir besoin, jusqu'à ce ([ue je fusse en état d'être transporté à l'hôpital. « Allons^ dit-elle ensuite

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cû serrant la petite Jmurse, Je serai votre banquier; maiSy comme cette charge ne remplira pas tout mon temp3y je serai aussi votre garde-malade. » A la manière dont elle me parla, et à son habillement que je commençai à regarder alors plus attentivement, je vis que la jeune femme ne pouvait pas être la fille du paysan. Elle était vêtue de noir de la tête aux pieds, et ses cheveux étaient cachés sous une bande de batiste qui serrait son front. C'était une de ces religieuses dont monsieur sait qu'il y a un grand nombre en Flandre, et qui ne sont pas cloîtrées.

— D'après ta description, Trim, dit mon oncle Tobie, je juge que c'était une jeune béguine. C'est une espèce de religieuse qui ne se trouve qu'en Flandre et à Amsterdam. Elles diUèrent des religieuses ordi- ' naires, en ce qu'elles peuvent quitter le cloître pour se marier. Leur profession est de visiter et de soigner les malades : j'aimerais mieux, je l'avoue, que ce fût leur inclination.

— Celle-ci m'a souvent dit, répliqua Trim, qu'elle me rendait tous ces soins pour l'amour de Jésus-Christ. Je n'aimais pas cela. J'aurais voulu que ce fût un peu pour l'amour de moi.

— Je crois, Trim, dit mon oncle Tobie, que noua pourrions bien avoir tort tous les deux; nous le demanderons ce soir à M. Yorick, chez mon frère Shandy; n'oublie pas, Trim, de m'en faire souvenir.

— La jeune béguine, continua le caporal, m'avait à peine dit qu'elle serait ma garde-malade, qu'elle se mit en devoir d'en remplir les fonctions. Elle sortit, et, au bout de quelques minutes qui me parurent bien longues, elle me rapporta des flanelles et des drogues pour mon genou qu'elle bassina et fomenta

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pendant une couple d'heures ; puis elle me prépara une écuelle de gruau pour mon souper; et, quand je l'eus prise, elle me promit de revenir de grand matin, et me souhaita une bonne nuit. En dépit de son souhait, ma nuit fut bien mauvaise. La fièvre fut très-violente; la figure de la béguine ne cessa de me tourmenter.. A chaque instant j'aurais voulu partager le monde en deux, et lui en donner la moitié. A chaque instant je m'écriais : Pourquoi n'ai-je qu'un havre-sac et dix-huit florins à partager avec elle? Tant que la nuit dura, je vis la belle béguine comme un ange bienfaisant, se tenir près de mon lit, en soulever les rideaux, et m'offrir des potions cordiales. Je ne fus tiré de mon songe que par la belle béguine elle-même, qui revint auprès de moi à l'heure promise et qui me rendit en réalité les mêmes services dont je venais de rêver. En vérité, elle me quittait à peine ; et je m'accoutumai tellement à recevoir la vie de ses mains, que je pâlissais et que mon cœur défaillait (piand elle sortait de la chambre. Et cependant, continua le caporal en faisant la réflexion du monde la plus étrange

je n étais pas amoureuji.

Car, pendant les trois semaines qu'elle fut auprès de moi, nuit et jour occupée à panser mon genou, et à me rendre tous les soins les plus familiers, je puis bien dire à monsieur que je ne sentis pas une seule fois ce que j'entends par amour.

— Cela est très-singulier, ïrim, dit mon oncle Tobie.

— Très-étonnant, dit la veuve Wadman.

— Rien n'est cependant plus vrai, « dit le caporal.

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