CHAPITRE GCCIÏ
Amours (le Triin.
« N'est-ce pas, monsieur, une grande pitié...? Mais je crains ((ue ce que je vais dire à monsieur ne soit une sottise dans la bouche d'un soldat.
— Et pourquoi, Trim, dit mon oncle Tobie, un soldat serait-il plus exempt d'en dire qu'un homme de lettres?
— Il en a moins d'occasions, » répondit le caporal. 3Ion oncle Tobie fit un signe de tête.
« xN'est-ce donc pas une grande pitié, dit le caporal en jetant les yeux sur Dunkeniue et sur le môle, comme Servius Sulpicius, à son tour d'Asie et de sa traversée d'Égine à Mégare, jetait les siens sur Corinthe et le Pirée; n'est-ce pas, dit-il, une grande pitié, sauf le respect dû à monsieur, d'avoir détruit de si l)eaux ouvrages? Et n'en serait-ce pas une tout aussi graniîe de les avoir laissés subsister ?
. — Tu as raison, Trim, dans les deux cas, dit mon oncle Tobie.
— Aussi, poursuivit le caporal, monsieur a pu remarquer que, depuis le commencement de la démolition jusqu'à la lui, je n'ai pas une seule fois sifflé, ni chanté, ni ri, ni pleuré, ni parlé de nos anciennes guerres, ni raconté à monsieur une seule histoire, l)onne ou mauvaise.
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— Tu es, Trim, dit mon oncle Tol)ie, rempli d'excellentes qualités; et je ne regarde pas connue la moindre (étant conteur d'histoires comme tu l'es) d'avoir su au travers de toutes celles ({iie tu m'as dites, soit pour me divertir dans mes travaux, soit pour me distraire dans mes chagrins, d'avoir su, dis-je, ne m'en raconter presque jamais que de bonnes.
— Avec la permission de monsieur, c'est qu'à l'exception du Roi de Bohême et de ses sept châteaux, il n'y en a pas une qui ne soit vraie; car elles me regardent toutes.
— C'est ce qui lait, Trim, dit mon oncle Tobie, ([ue je les aime davantage ; mais quelle est cette nouvelle histoire? tu viens d'exciter ma curiosité.
— Je vais, dit le caporal, la raconter à monsieur.
— Pourvu, dit mon oncle Tobie en regardant tristement Dunkerque et le môle, pourvu que ce ne soit pas une histoire enjouée; car, à des histoires de ce genre, il faut que l'auditeur apporte avec lui la moitié du plaisir, et la disposition où je me trouve en ce moment nuirait à toi, Trim, et à ton histoire.
— Il n'y a, dit le caporal, rien d'enjoué dans mon histoire.
— Je ne voudrais pas non plus, ajouta mon oncle Tobie, qu'elle fût trop triste.
— Elle ne l'est pas non plus, répliqua le caporal: en un mot, elle convient parfaitement à monsieur.
. — Eh bien! je t'en remercie de tout mon cœur, écria mon oncle Tobie, et tu me feras plaisir de la
so'iiiîiinencer. »
m^,Le caporal fit la révérence. Quoiqu'il ne soit pas aussi aisé ([ue le monde l'imagine, d'ôter avec grâce un bonnet de hussard ([ui n'a point de consistance, ni
moins difficile, à mon avis, quand on est assis par terre de faire une révérence aussi remplie de respect que les révérences ordinaires du caporal; cependant, en faisant glisser sa paume de la main droite, laquelle était du côté de son maître; en la faisant glisser, disje, en arrière sur le gazon et un peu plus loin que son corps, pour donner à celle-ci plus de courbure, saisissant en même temps son bonnet sans efforts avec le pouce et les deux premiers doigts de la main gauche, ce qui réduisait sensiblement le diamètre du bonnet, lui faisait perdre sa rondeur, et l'aplatissait presque entièrement, le caporal satisfit à tout beaucoup mieux que sa posture ne semblait le promettre; et, ayant craché deux fois pour chercher la clef sur laquelle son histoire irait le mieux et plairait davantage à son maître, il jeta sur lui un regard de tendresse qui lui fut rendu et il commença ainsi :
mSTOlRE DU ROI DE BOHÊME ET DE SES SEPT CHATEAUX.
« Il était une fois un certain roi de Boliê... » Le mot de Bohême n'était pas encore tout à fait prononcé, que mon oncle Tobie obligea le caporal à faire halte pour un moment. Le caporal avait commencé son histoire nu-tête, ayant laissé son bonnet par teri^ depuis qu'il l'avait ôté à la fin du dernier chapitre.
L'œil de la bonté épie tout. Le caporal n'avait p" achevé les quatre premiers mots de son histoire, (j^^ mon oncle Tobie avait touché son bonnet deux i^'» du bout de sa canne, comme pour dire : « Pourqu;^* Trim, n'est-il pas sur votre tête? » Trim le ramassa avec la plus respectueuse lenteur; puis, jetant un coup d'œil
TRISTRAM SlIANDY 167
liuiuilic sur la broderie de devant, laquelle était terriblement ternie, et même usée dans les parties les plus apparentes, il posa de nouveau son bonnet à ses pieds pour moraliser à son sujet.
« Je t'entends trop bien! s'écria mon oncle Tobie, et tout ce que tu dis là n'est que trop vrai. Mais Trini, rien nest fait en ce monde pour toujours durer.
— 0 mon cher Tom ! s'écria Trim, quand ces gages de ton amour et de ton souvenir seront tout à fait usés, que dirai-je?
— Il n'y a, ïrim, répliqua mon oncle Tobie, autre chose à. dire que ce que je t'ai dit : îHen nest fait en ce monde pour toujours durer. On se creuserait la cervelle jusqu'au jour du jugement, qu'on ne trouverait rien de mieux. »
Le caporal reconnut que mon oncle Tobie avait raison, et qu'il serait inutile, quelque esprit qu'on eût, de chercher à tirer de son bonnet une morale plus saine. Il mit donc son bonnet sur sa tête sans chercher davantage : et, passant la main sur son front pour effacer une ride pensive que le texte et le commentaire y avaient fait naître, il retourna, avec le même regard et le même son de voix, à son histoire du roi de Bohême et de ses sept châteaux.
SUITE DE l'histoire DU ROI DE BOHÊME ET DE SES SEPT CHATEAUX.
« Il était une fois un certain roi de Bohême... Mais SOUS quel règne? C'est ce que je ne saurais dire à monsieur.
— Je ne te le demande en aucune sorte, s'éc/'ia mon oncle Tobie.
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— C'était, sauf le respect dû à monsieur, un peu avant le teni]js où les géants cessèrent d'engendrer. Mais en quelle année de Notre-Seigneur c'était?...
— Je ne donnerais pas deux sous pour le savoir, dit mon oncle Tobie.
— Seulement, n'en déplaise à monsieur, cela donne meilleur air à une histoire.
— C'est ton affaire, Trim, de l'embellir à ta mode; et choisis, continua mon oncle Tobie, choisis dans tout le monde entier la date que tu voudras, et appliquela à ton histoire, c'est celle-là que je préférerai. »
Le caporal s'inclina d'un air pénétré de reconnaissance. En eft'et, depuis la création du monde jusqu'au déluge de Noé, depuis le déluge jusqu'à la naissance d'Abraham, depuis les patriarches et leur pèlerinage jusqu'à la sortie d'Egypte des Israélites; de là à travers toutes les dynasties, olympiades, villes fondées et détruites, et autres époques mémorables de chaque peuple, jusqu'à la venue de Jésus-Christ, et de cette venue au moment où Trim racontait son histoire ; chaque siècle, chaque année, chaque mois, chaque heure, chaque minute, mon oncle Tobie mettait aux pieds du caporal le vaste empire des temps et tous ses abîmes.
Mais, connue la modestie touche à peine du bout du doigt à ce que la libéralité lui présente les mains ouvertes, le caporal se contenta de ce qu'il y avait de plus mauvais dans tout le paquet; et, pour ([ue nos seigneurs du parti ministériel et de celui de l'opposition ne se mangent pas le blanc des yeux en disputant sur l'époque choisie par le caporal, je la leur dirai sans me ï\\\iv pi'ier.
ii [)ril Fanuée de .Nolro-Seigueur mil mm»! ceni dou/e.
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<liii lut celle OÙ le (lue (l'Oriiiond se coiiiporla si mal en Flandre; et il reprit ainsi son expédition de Bohême :
SUITE DE l'uISTOIUE DU ROI DE BOHÊME ET DE SES SEPT CHATEAUX.
« En l'an de Notre-Seigneur mil sept cent douze, il était, comme je le disais à monsieur...
— A te dire vrai, Trim, dit mon oncle Tobie, toute autre date m'aurait plu davantage, non-seulement à cause de la tache honteuse qui souille notre histoire de cette année-là, quand nos troupes se débandèrent, et refusèrent de couvrir le siège du Quesnoy, où Fayel cependant poussait les ouvrages avec une vigueur incroyable; mais encore, Trim, pour l'intérêt même de ton histoire ; parce que s'il y a (et ce qui t'est échappé à ce sujet m'en laisse quelque soupçon), s'il y a, dis-je, quelques géants...
— En vérité, monsieur, il n'y en a qu'un.
— C'est tout comme vingt ! s'écria mon oncle Tobie ; mais alors tu aurais dû te reculer de quelque sept ou huit cents ans, pour te mettre hors de la portée des critiques. Et je te conseille, pour l'honneur de ton histoire, si tu dois jamais la raconter encore...
— Si je peux l'achever une bonne fois, dit Trim, je jure à monsieur que je ne la raconterai de ma vie, ni à homme, ni à femme, ni à enfant.
— A d'autres! » s'écria mon oncle Tobie; mais d'un ton de voix si bon, si encourageant, que le caporal reprit son histoire avec plus d'allégresse que jamais.
SUITE DE l'histoire DU ROI DE BOHÊME ET DE SES SEPT CHATEAUX.
« Il était, sauf le respect dû à monsieur, dit le caporal en élevant la voix et frottant joyeusement les deux paumes de ses mains l'une contre l'autre, il était une fois un certain roi de Bohême...
— Laisse la date entièrement, Trim, dit mon oncle Tobie en se penchant vers le caporal, et appuyant doucement sa main sur son épaule pour adoucir la petite peine qu'il pouvait lui faire en l'interrompant, laisse la date entièrement, ïrim. Une histoire passe à merveille sans tant de précision, et, à moins qu'on n'en soit bien sûr...
— Bien sûr! dit le caporal en secouant la tête.
— J'en conviens, répondit mon oncle Tobie; il n'est pas aisé, Trim, qu'un homme comme toi et moi, nourri dans les armées, qui a rarement regardé devant lui plus loin que le bout de son fusil, et derrière lui au-delà de son havre-sac, en sache beaucoup sur cette matière.
— Morbleu! dit Trim, vaincu par la manière de raisonner de mon oncle Tobie, autant que par le raisonnement lui-même, un soldat a bien autre chose à faire; car, sans parler des batailles, des marches, ni du service de garnison, n'a-t-il pas son fusil à éclaircir, son habit à nettoyer, ses moustaches à cirer ; lui-même enlin à raser et à tenir propre, de manière à paraître toujours comme à la parade? Quel besoin, ajouta le caporal d'un air triomphant, quel besoin (je le demande à monsieur) un soldat peut-il avoir de savoir un seul mot 4e géographie?
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— Tn (lovais dire chronologie, Trini, (iit mon onclo Tobie; car, pour la géographie, ollo est pour lui d'un usage indispensable. Il faut qu'il connaisse parfaitement tous les pays où son métier l'entraîne, et les confins de ces pays; il faut ({u'il en connaisse chaque ville, village, bourg, hameau, avec les routes, les canaux et les chemins creux qui y aboutissent. S'il passe une rivière ou un ruisseau, il faut, Trim, qu'à la première vue il puisse en dire le nom, dans quelle montagne il prend sa source, quel est son cours, à quelle distance il est naviguable, oii il est guéable, où il ne l'est pas. Il faut que le sol de chaque vallée lui soit aussi connu qu'au laboureur qui la cultive, et qu'il soit en état, si le cas le requiert, de donner un plan exact de toutes les plaines et défilés, des forts, des collines, des bois et des marais, à travers lesquels son armée doit marcher. Il faut enfin qu'il connaisse leurs produits, leurs plantes, leurs minéraux, leurs eaux thermales, leurs animaux, leurs saisons, leurs climats, leurs degrés de froid et de chaud, leurs habitants, leurs coutumes, leur langage, leur politique, et même leur religion. Autrement, caporal, continua mon oncle Tobie se levant dans la guérite, et commençant à s'échauffer à cet endroit de son discours , concevrait-on comment Marlborough a pu faire marcher son armée, des bords de la Meuse à Belbourg, de Belbourg à Kerpenord (il /ut impossible au caporal de rester assis plus longtemps), de Kerpenord, Trim, à Kalsaken, de Kalsaken à Newdorf, de Newdorf à Laudenbourg, de Laudenbourg à Mildenheim, de Mildenheim à Elchingen, d'Elcliingen à Gingen, de Gingen à Belmerchoffen, de Belmerchoff'en à Skellembourg, où il fondit sur les retranchements des ennemis, les força à passer le Danuj)e, traversa la Lecli, poussa ses troupes
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jusque dans le cœur de l'empire, et, maroliant à leur tête par Fribourg, Hokenwert et Schonevelt, il arriva aux plaines de Blenheim et d'Hochstet? Ce grand homme, caporal, malgré tout son talent, n'aurait pas fait un pas ni un seul jour de marche sans le secours de la géographie. Car, pour la chronologie, j'avoue, Trim, continua mon oncle Tobie en se rasseyant froidement dans sa guérite, que de toutes les sciences, il me semble que c'est celle dont un soldat peut le mieux: se dispenser ; à moins que ce ne soit pour les éclaircissements qu'il peut un jour en retirer, relativement à l'époque de l'invention de la poudre; car les terribles effets de cette composition, pareille à la foudre et renversant tout devant elle, l'ont rendue pour nous ime espèce d'ère militaire. Elle a si totalement changé la nature de l'attaque et de la défense, soit pour la guerre de terre, soit pour la guerre de mer, elle a tellement étendu les bornes de l'art et de la science militaire, qu'on ne saurait être trop exact à fixer le temps précis de sa découverte, et trop soigneux à rechercher le nom de son inventeur, et les circonstances qui lui ont donné naissance. Je suis loin de contester, continua mon oncle Tobie, ce dont les historiens conviennent : savoir, qu'en l'an de Notre-Seigneur treize cent quatre-vingt, sous le règne de Vinceslas.fds de Charles IV, un certain prêtre, nomnté Schwartz, apprit aux A'énitiens l'usage de la poudre dans leurs guerres contre les Génois. Mais il est certain qu'd ne fut pas le premier; car, si nous en croyons don Pèdre, évéque de Léon...
— Bon Dieu, dit Trim, qu'est-ce que des prêtres et des évêques avaient affaire de se creuser la tête pour la poudre à canon ?
— Dieu le sait, dit mon oncle Tobie; sa providence
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opère le bien par ([ui il lui plaît. Don Pèdre donc aiïirine,cnsaCln'oni(pie(lu roi Al [)lionse, lequel subjugua Tolède, qu'en l'an treize cent (fuarante-trois (c'est-àdire trente-sept avant l'autre épo([ue), le secret de la poudre était bien connu, et f|u'(^lle était dès lors employée avec succès, tant par les Maures que par les chrétiens, non seulement sur mer, mais dans plusieurs de leurs sièges les plus mémorables en Espagne et en Barbarie. Et tout le monde sait que le moine Bacon a écrit expressément sur la poudre à canon, et en a généreusement donné la recette au public, plus de cent cinquante ans avant la naissance de Sclnvartz, Mais, ajouta mon oncle Tol)ie, ce qui nous embarrasse bien davantage, et ce qui confond toutes nos relations, ce sont les Chinois, qui prétendent avoir connu la poudre plusieurs centaines d'années avant Bacon.
— Je gage, s'écria Trim, qu'il n'y a pas un mot de vrai.
— Je croirais volontiers qu'ils se trompent, reprit mon oncle Tobie, du moins si l'on peut en juger par le misérable état de leur tactique actuelle, surtout en ce qui regarde les fortifications. Les leurs ne consistent que dans un fossé revêtu d'un mur de brique, et entièrement dépourvu de flancs. Quant à ce qu'ils placent dans les angles, et qu'ils nous donnent pour des bastions, ils sont construits d'une manière si barbare, qu'on les prendrait...
— Pour un de mes sept châteaux », interrompit le caporal.
Mon oncle Tobie, quoique embarrassé lui-même à trouver une comparaison, ne fut pas content de celle de Trim. Mais Trim lui disant qu'il lui restait en Bohème une demi-douzaine de châteaux pareils, dont
Il 10.
il ne savait comment se défaire, mon oncle Tobie fut si touché de la plaisanterie naïve du caporal, qu'il cessa sa dissertation sur la poudre à canon, et pria le caporal de continuer son histoire du roi de Bohême et de ses sept châteaux.
SUITE DE l'histoire DU ROI DE BOHÊME ET DE SES SEPT CHATEAUX.
« Ce malheureux roi de Bohême, dit Trim...
— Il était donc malheureux! dit mon oncle Tobie; car ses dissertations sur la poudre à canon et sur les autres parties de l'art militaire l'avaient rudement embrouillé ; et quoiqu'il eût prié le caporal de poursuivre son histoire, les fréquentes interruptions qu'il avait faites ne lui avaient pas laissé ses idées assez présentes pour exphquer l'épithète. Il était donc malheureux, Trim? » dit mon oncle Tobie d'un ton pathétique.
Le caporal, qui aurait voulu que le mot et tous ses synonymes fussent à tous les diables, commença à repasser dans son esprit les principaux événements de l'histoire du roi de Bohême, lesquels prouvaient tous que jamais homme n'avait été plus heureux que lui. Le pauvre caporal se trouva alors dans un embarras extrême; et ne se souciant pas de rétracter son épithète, encore moins de l'expliquer, et moins que tout cela d'ériger son conte en système à la manière des savants, il regarda mon oncle Tobie, espérant qu'il viendrait à son secours; mais, voyant que mon oncle Tobie restait assis en attendant une exphcation, il hésita un moment et continua ainsi :
« Monsieur me permettra de lui dire que le roi de
Holjome était malliourieiix, en co, qu'aimant la navigation et tout ce qui y a rapport, il ne se trouvait pas un seul port de mer dans toute la lîoheme.
— Et comment diable y en aurait-il eu, Trim? s'écria mon oncle ïobie. La Bohême ne touchant à la mer d'aucun coté, cela ne pouvait être autrement.
— Cela se pouvait, dit Trim, si Dieu l'avait voulu. » Mon oncle Tobie ne parlait jamais de l'essence de
Dieu et de ses attributs qu'avec respect et retenue.
a Je ne le crois pas, répliqua mon oncle Tobie après une pause; car, ne touchant à la mer d'aucun côté, ayant la Silésie et la Moravie à l'est, la Lusace et la Haute-Saxe au nord, la Franconie à l'ouest, et la Bavière au sud, la Bohême ne pouvait se rapprocher de la mer sans cesser d'être Bohème ; et la mer, d'un autre côté, ne pouvait arriver à la Bohème sans couvrir une grande partie de l'Allemagne, et noyer des millions de malheureux habitants qui se seraient trouvés saus défense contre un tel déluge.
— A Dieu ne plaise! s'écria Trim.
— Un tel déluge, ajouta mon oncle Tobie avec bonté, montrerait im tel manque de compassion dans celui qui est notre père commun, que je pense, Trim, qu'il était réellement impossible que la Bohème eût des ports de mer. »
Le caporal fit sa révérence en homme intimement convaincu, et continua.
« Or, il arriva que, par une belle soirée d'été, le roi de Bohème sortit avec la reine et ses courtisans.
— Tu as raison, Trim, dit mon oncle Tobie, de dire qu'il arriva ; car le roi de Bohème, ainsi que la reine, pouvaient également sortir ou rester chez eux. Et c'est là une manière de futur contingent, qui peut arriver
OU ne pai^ arriver , suivant que le hasard en ordonne .
— Le roi Guillaume, dit Trim, avait là-dessus une opinion particulière. Il pensait qu'il ne nous arrivait rien en ce monde qui ne fût arrêté de toute éternité. Aussi disait-il souvent à ses soldats, que chaque halle avait son billet.
— C'était un grand homme ! dit mon oncle Tobie.
— Et je crois à présent, continua Trim, que le coup qui me mit hors de combat à Landen ne fut visé à mon genou que pour m'ôter du service du roi et me mettre à celui de monsieur, où je serai sûrement mieux soigné dans ma vieillesse.
— Tu peux y compter, Trim », s'écria mon oncle Tobie avec la dernière vivacité.
Le cœur du maître et celui du Valet étaient également sujets à ces épanchements imprévus. Le caporal voulut parler, il voulut remercier son maître; les larmes l'inondèrent, il resta sans parole, sans mouvement; il resta les yeux fixés sur mon oncle Tobie, mais son visage exprimai,t sa reconnaissance, et payait les marques de bonté de son maître. Une larme alors coula sur la joue de mon oncle Tobie, et paya l'attachement du serviteur.
Cette scène fut suivie d'un long silence. Trim le rompit le premier; et, s'efîorçant de prendre un ton plus gai pour tâcher de distraire son maître :
« D'ailleurs, monsieur, dit-il, sans cette blessure que j'ai reçue à Landen, je n'aurais jamais été amoureux.
— Tu as donc été amoureux, Trim? dit mon oncle Tobie en souriant.
— Amoureux, dit le caporal, par-dessus la tête.
— Et, je te prie, Trim, dit mon oncle Tobie, où,
TRISTHAM SHANDY 177
quand et comment cela s'est-il passé? Tu ne m'en as jamais <lit un mot.
— J'ose dire à monsieur, répondit Trim, qu'il n'y avait pas dans tout le réji^iment un tambour ni un i\h de sergent qui ne sût cette histoire.
— Et connnent ne la sais-je pas encore? dit mon oncle Tobie.
— Monsieur doit se rappeler, et sûrement avec douleur, dit le caporal, notre déroute totale àLanden, et la confusion horrible du camp et de l'armée. Il fallut que chacun songeât à soi ; et, sans les régiments de AVyndham, de Lumley et de Galvvay qui couvrirent la retraite sur Neerspeeken, le roi lui-même aurait eu de la peine à gagner le pont. Il fut pressé vivement, comme monsieur le sait mieux que moi.
— Vaillant prince ! s'écria mon oncle Tobie avec enthousiasme; au moment où tout est perdu, je le vois passer devant moi à toute bride. Il court à la gauche chercher le reste de la cavalerie anglaise, et revient avec elle pour soutenir la droite, et arracher, s'il en est encore temps, le laurier des mains de Luxembourg. Je le vois avec son écharpe flottante ranimant le courage de ce pauvre régiment de Galvvay. Je le vois courant le long* de la ligne, se retournant aussitôt, et chargeant Gonti à la tête des siens. Brave, brave prince ! s'écria mon oncle Tobie; par le ciel, il mérite la couronne!
— Comme un voleur mérite la corde, » s'écria Trim. Mon oncle Tobie connaissait la loyauté du caporal,
autrement la comparaison n'aurait pas été de son goût. Mais le caporal n'y avait pas songé en la faisant. Au reste, il n'y avait pas moyen de revenir sur ses pas; ce que le caporal avait de mieux à faire était de continuer son récit.
« Le nombre des l)lessés était prodigieux; chacu ne pensait qu'à sa propre sûreté.
— Cependant, dit mon oncle Tol)ie, Talmash fit 1 retraite de l'infanterie avec beaucoup d'ordre.
— Je n'en restai pas moins sur le champ de ba taille, dit le caporal.
— Misérable garçon! répliqua mon oncle Tobie.
— Tellement qu'il était midi du lendemain, conti nua le caporal, avant que je fusse échangé et mi dans une charrette avec trente ou quarante autres blessé pour être conduit à notre hôpital. Il n'y a aucun partie du corps, sauf le respect dû à monsieur, oi une blessure cause une douleur plus insupportabl qu'au genou.
— Excepté l'aine, dit mon oncle Tobie.
— Avec la permission de monsieur, répliqua le ca poral, le genou, à mon avis, doit être plus sensible ayant beaucoup plus de tendons et de tout ce qu'il appellent... qu'ils appellent...
— C'est pour cette raison, dit mon oncle Tobie que l'aine est infiniment plus sensible ; non-seulemen parce qu'elle a autant de tendons, et de ces autre; choses dont je ne sais pas plus le nom que toi ; mai: parce que... »
Ici la veuve Wadman, qui s'était tenue cachée dan son arbre pendant toute la conversation, retint soi haleine, détacha sa coiffe de dessous son menton, st tint le corps en avant porté sur une jambe, et prétï l'oreille plus attentivement que jamais.
La dispute se soutint amicalement et à force; égales pendant quelque temps entre mon oncle Tobi( et Trim, jusqu'à ce qu'enfin Trim, se ressouvenani qu'il avait souvent pleuré pour les souffrances de son
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maître ot jamais poiu* les siennes, abandonna son opinion. Mais mon oncle Tobie n'accepta pas son désistement :
« Cela ne prouve autre chose, Trim, que la bonté de ton cœur. »
Tellement qu'on ne sait pas encore si la douleur d'une blessure à l'aine est plus forte, toutes choses égales d'ailleurs, que la douleur d'une blessure au genou.
Ou si la douleur d'une blessure au genou est plus forte que la douleur d'une blessure à l'aine.