SIR EUSTACE CARR
Quand je lus, dans mon journal, la nouvelle de la mort de Sir Eustace Carr, j'éprouvai le saisissement de tous ceux qui
connaissaient, — ne fut-ce que de nom — , ce jeune homme dont la richesse et la beauté, les voyages aventureux et l'heureux et brillant mariage avaient fait une silhouette un peu romanesque.
On apprend, de temps à autre, quelque étrange événement de ce genre. Mais ce sont là des actes si anormaux, en si choquante' contradiction avec nos façons habituelles et nos communes notions sur la vie et sa valeur, que la plupart d'entre nous accueillent volontiers la coutumière explication de la démence ou de tout autre cause banale que Ton puisse invoquer: embarras d'argent, coup de passion, terreur de révélations et de scandale. Puis on oublie au plus vite le Suicidé, et Ton rejette sa mémoire, comme un souvenir déplaisant. Mais moi, je m'attache souvent à des cas de ce genre, et me demande si le mort n'a pas emporté avec lui dans la tombe le secret de quelque étrange perplexité, de quelque désir, de quelque irrésistible impulsion, dont ses intimes parfois, et la commission d'enquête à coup sûr, ont pu n'avoir aucun soupçon.
i32 TRIVIA
Je n'avais jamais été présenté, et n'avais jamais parlé à Sir Eustace Carr, (les mondes où nous vivions étaient très différents), mais j'avais lu les récits de ses voyages d'explorations, et de ses découvertes de tombeaux étranges — quelque part, me semble-t-il dans la vallée du Nil — : je l'avais aussi, en un temps, (et c'était là le motif principal de ma curiosité), rencontré plus d'une fois dans des circonstances assez singulières. C'est cet incident même auquel jesongais, incident insignifiant en un sens, mais ou mon imagination s'obstinait à chercher un lien quelconque avec un geste final, dont on n'avait donné d'autre explication que celle d'un soudain dérangement mental. Telle explication ne me paraissait guère admissible, bien qu'elle eut été agréée, paraît-il, par les amis du mort et par le gros public, avec d'autant plus de facilité sans doute, que l'on invoquait un caractère d'excentricité frisant dans certains cas la démence et dont on pouvait, disait-on, retrouver des exemples dans sa famille maternelle.
Il ne me fut pas difficile de faire revivre avec netteté le souvenir des froides et pluvieuses semaines de Novembre que j'avais passées seul à Venise, voici quelques années, et des églises où j'avais si assidûment fréquenté. Je revoyais surtout la grande église lugubre du catnpo, où j'entrais souvent au crépuscule, en regagnant mon gîte proche. C'était l'époque où toutes les églises de Venise se drapent de noir et où s'y célèbrent, à l'aube et au crépuscule, des services pour les morts; quand je pénétrais dans cet intérieur baroque, avec ses colonnes torses, ses volutes et ses hideux tombeaux surélevés, surchargés de squelettes, de figures allégoriques et d'anges sonnant de la trompette, — toutes effigies si agitées et pourtant si mortes, si vides et si froides — , je trouvais l'ombre fantastique trouée du pauvre éclat des cierges, peuplée de silhouettes agenouillées, remplie du bruit [discordant des psalmodies. C'est là que je m'asseyais, tandis qu'au dehors, sur Venise, la nuit tombait avec la pluie; palais et verts canaux s'évanouissaient
dans Tomb re, et balancées sous le ciel bas, les grosses cloches portaient le son mélancolique de leurs voix bien loin au-dessus des lagunes.
C'est là, dans cette église, que je voyais Sir Eustace Carr; je le trouvais presque toujours assis dans le même coin, et j'observais quelque fois son visage jusqu'à ce que l'extinction des cierges, un à un soufflés sans cérémonie, nous laissât dans une pénombre nocturne. C'était un beau et pensif visage, et je me demandai plus d'une fois ce qui avait pu amener ce jeune homme à Venise à cette époque indue, et ce qui l'attirait si régulièrement à ce service monotone. On aurait dit que quelque charme magique le retenait, et maintenant, ma curiosité à nouveau aiguisée cherchait la nature possible de ce charme. Moi-même, j'avais dû en subir l'effet, puisque je m'étais trouvé à l'église, à côté de ce compagnon silencieux. Là était peut-être la réponse à ma question, la clef de l'énigme qui me tracassait; — et, en retraçant mes souvenirs de l'époque, en évoquant la sombre et presque sinistre
fascination de ces jours lointains, il me sembla voir, comme un mirage, une réponse prendre corps dans mon esprit.
Mais c'était une réponse, une hypothèse ou une supposition si fantastique, que mon imagination hésitait à l'adopter. Car il m'apparaissait maintenant que le charme qui avait agi sur nous deux, en ce temps-là, à Venise, n'était autre que la magique et formidable incantation de la Pensée de la Mort. La ville lugubre, avec ses palais délabrés et ses grandes églises encombrées de tombeaux, avait été réellement pour nous, au cours de ces semaines mornes et désolées, la demeure et la capitale du grand Prince des Terreurs; les offices de l'aube et du crépuscule, avec leurs prières des morts et leurs cierges funéraires, étaient la liturgie rituelle de son culte. Supposez donc, (cette idée captivait mon imagination), supposez qu'un tel charme, dont je n'avais éprouvé l'effet que de façon obscure et transitoire, devint pour un homme une obsession réelle, projetant une ombre de plus en plus dense sur une vie autrement heureuse et pros-
père; n'était-ce pas là explication plausible d'une histoire comme celle de Sir Eustace Carr, — de son intérêt pour les choses d'un Orient ténébreux, de sa présence à Venise à cette époque, et aussi de sa fin inexpliquée et mystérieuse ?
Je rêvais à cette idée, que j'acceptais à demi, et songeais à ces grands personnages et à ces grandes nations dont parle l'histoire ancienne, et qui ont paru vivre, avec une sorte de plaisir morbide, dans l'ombre de cette grande Pensée, qui se sont entourés de souvenirs de la Mort et des hideux symboles de sa puissance, et qui, à l'instar des Egyptiens, ont placé l'intérêt primordial de la vie non pas dans le présent, mais dans d'imaginaires explorations d'un avenir inconnu, non pas sur la surface ensoleillée de cette terre, mais au-dessous d'elle, dans les caveaux et les demeures des Morts.
Puisqu'une telle préoccupation, une telle curiosité, une telle nostalgie ont exercé dans le passé une fascination si puissante, il ne me paraissait pas inconcevable qu'un moderne favori de la Fortune
put à son tour devenir victime de cette maladie de l'âme, jusqu'au jour où, las de toutes autres joies, il fût conduit à pousser devant lui la sombre porte et à rejoindre les habitants des régions obscures: « Rois et Conseillers de la Terre, Princes qui possédaient de l'or, et entassaient l'argent dans leurs palais ». Telle est, je le répète, l'idée qui me hantait; tel est le lien que tissait mon imagination entre la présence de Sir Eustace Carr dans cette église Vénitienne et sa mort survenue quelques années plus tard. Mais est-ce là solution légitime d'un problème inexpliqué, ou n'est-ce qu'un jeu un peu sinistre de mon imagination, je ne saurais évidemment le dire.
cm