SILVIA DORIA
Derrière les collines bleues, l'espace d'une chevauchée, il est un pays de parcs et de hêtres, avec des aperçus sur la mer lointaine. Je me souviens d'être tombé,
au cours d'une de mes promenades, sur un coin de terre qui fut témoin de l'histoire exquise et vieillotte de Silvia Doria. A travers la grille, aux massifs piliers surmontés de bêtes héraldiques farouches et hautaines qui soutenaient des écussons à couronne, j'apercevais, au bout de l'avenue la façade du Château avec ses pilastres de pierre et la balustrade de son toit à pic.
Il y a plus de cent ans, dans ce Château à l'Italienne, dans ce Parc et ces jardins semés de statues et de temples, un vieux Lord vivait avec deux grands fils. Le vieux Seigneur n'avait jamais cessé de pleurer sa Dame, morte pourtant depuis nombre d'années; il ne voyait nul voisin, et peu d'étrangers franchissaient les grands murs du Parc.
Un jour de Printemps cependant, à l'heure où éclataient les fleurs des pommiers, les grilles dorées s'ouvrirent devant un carrosse de Londres, que des chevaux fringants tirèrent dans l'Avenue. Toute gaie sur les coussins, et vraiment belle dans sa robe de soie jaune et sous
TRIVIA 2i
le grand chapeau espagnol à plume tombante, souriait Silvia Doria, venue en visite chez son cousin, le vieux Lord.
C'est son père qui l'avait envoyée, pour garder, chuchottaient certains, les mains plus libres dans ses louches besognes, avec l'intention affirmée disaient d'autres, de voir la jeune fille épouser le fils aîné du vieux Lord.
En tous cas, dans le Château solitaire, Silvia Doria survint comme le Printemps et comme un rayon de soleil; le vieux Lord lui-même éprouvait une joie singulière à entendre sa voix chanter par la maison; quant à Henry et à Francis, de se promener avec elle dans les allées du jardin, c'était pour eux le ciel.
Et Silvia Doria, jusque là si rebelle aux galants de Londres qui l'avaient courtisée, s'apercevait peu à peu que son cœur n'était pas insensible.
Mais malgré le désir de son père et son amour enfantin pour la fortune et les honneurs, ce n'était pas pour Henry que battait ce cœur, non plus que pour le vieux Lord, mais pour Francis, le
cadet. Francis le savait-il ? Ils s'aimèrent en secret, à en croire les bruits de l'époque, et la rumeur de cet amour parvint sans doute aux oreilles du père.
Car un jour, un nouveau carrosse monta l'Avenue au galop de ses chevaux fumants, et par la portière on voyait un visage méchant de vieillard; bientôt après, la voiture s'en retournait, et Silvia Doria, assise à côté du vieillard, sanglotait amèrement.
Après qu'elle fut partie, ce fut très long, et maintes années du vieux Dix- Huitième Siècle coulèrent sans changement. Puis Henry, le fils aîné, fut tué à la chasse, et le vieux Lord, mourant quelques années plus tard, laissa à Francis titres et château, or et domaines. Mais aorès la mort de son père, le jeune homme était bien rarement là; n'ayant sans doute pour ce lieu nulle tendresse particulière, il passait seul à l'étranger la majeure partie de son temps, et jamais ne se maria.
Nombreuses à nouveau, passèrent les années. Autour du château, les arbres se
faisaient plus hauts et plus sombres; les ifs en murailles, que nulle serpe n'élaguait laissaient tomber leurs branches sur les sentiers ombreux; le lierre étouffait les statues, et sur les temples décolorés des jardins, le plâtre se détachait en larges écailles.
Mais un jour, une voiture s'arrêta devant le Château : un valet tira la cloche fêlée, et dit au portier que sa maîtresse désirait visiter le Parc; sur leurs gonds les portes roulèrent en gémissant, et toute brillante, la voiture grimpa l'avenue jusqu'au Château désert. Une dame en sortit, pour errer dans les jardins, parmi les statuettes et les sentiers mangés de mousse. Quand la voiture repartit : « Vous direz à votre Seigneur», fit en souriant la Dame au gardien, « que Silvia Doria est revenue. »