JE VOIS LE MONDE
« Mais tu ne vas nulle part; tu ne vois rien du monde », me disent mes cousins.
A vrai dire, si j'assiste parfois aux réunions où l'on m'invite de temps à autre, je prends vraiment beaucoup plus de plaisir à regarder par les fenêtres, et j'ai ma façon à moi de voir le Monde. Les soirs d'été, quand les autos se hâtent dans le crépuscule attardé et que les grandes maisons prennent un air d'attente impénétrable, je m'en vais flâner par la brume, et marchant à l'aventure vers les quartiers de l'Ouest, je perds mon chemin dans des rues inconnues, — dans une Cité inconnue du Plaisir. Quand
s'ouvre une porte et qu'une dame endiamantée gagne sa voiture sur des tapis déroulés par des laquais poudrés, je puis voir en elle une grande Courtisane, ou quelque Duchesse à demi incroyable qui va chercher tables de jeux, candélabres flambants, et scènes d'étranges joies. J'aime sentir qu'il y a encore des êtres splendides sur cette terre plate; et devant les salles de bal, perdu dans la foule de la rue, ému par la musique, la lumière et le murmure précipité des voix, je trouve belles comme les Etoiles les Dames qui, dans des flots de lumière, montent vers ces Palais; les jeunes hommes m'apparaissent comme des Seigneurs de romans, et si (comme la chose s'est produite une ou deux fois), des gens que je connais passent à côté de moi, il me semble les voir transformés et emportés au-dessus de ma sphère. Quand, par les chaudes soirées, les fenêtres ouvertes me permettent de contempler un dîner d'apparat à travers les rideaux de dentelles et de fleurs, j'admire l'argenterie, les épaules des femmes, les feux de leur bijoux, les
attitudes divines de leurs têtes quand elles se penchent pour écouter, et j'imagine des intrigues inouïes, des vins et des passions extraordinaires.