UNE CARMELITE
"Viens , ma sœur ; la cellule est un ciel sur la terre ;
La vie a plus de charme où règne le mystère I
Le désert est encor ce qu'il était jadis , —
L'image de l'Eden , le seuil du Paradis ! —
Heureuse l'innocence à qui plaît la retraite !
Heureux le repentir , qu'un grand malheur y jette !
Dans ce port consacré , notre cœur abrité
Entend sans être ému les flots de la cité ;
Aux pieds de Jésus-Christ , tranquille , il veille et prie :
Ah I la meilleure part, c'est celle de Marie I
Selon l'attrait divin ou l'instinct naturel ,
L'une tend vers la terre et l'autre aspire au ciel :
Semblable au lys de neige , à la tige élancée ,
La femme est sœur de l'Ange , à Jésus fiancée ;
Sous le voile de lin, dans un paisible enclos ,
Son cœur s'ouvre à l'Epoux , comme un grand lys éclos
Et dans l'ombre , et le calme , en secret , en silence ,
Il s'épure toujours , se dégage et s'élance :
Ainsi, du fond des eaux et de l'obscurité ,
Cherchant les doux rayons de son astre aimanté ,
Une plante s'élève, et s' entr'ouvre , et s'étale
Au sein de la lumière , où son parfum s'exhale. —
De la femme innocente , immortelle , en Eden ,
L'irrésistible attrait , ce ne fut pas l'hymen ;
Pour une œuvre de chair elle n'était pas née ;
Tout en elle révèle une autre destinée ;
Orave ainsi que la Muse , au front sacerdotal ,
L'Eden éblouissant fut son cloître natal ;
Le feu sacré brûlait en son àme sereine ;
Du désert primitif c'était la vierge reine :
Mais dans un jour fatal , que fit naître l'orgueil ,
Du séjour d'innocence elle franchit le seuil I
Les femmes j depuis lors, suivent diverses routes ; Le mariage amer n'est pas le sort de toutes ; L'Apôtre nous l'a dit : L'homme est libre ici-bas ; L'Eve qui se marie , elle ne pèche pas ; Mais elle est comme Marthe, occupée, inquiète; Elle sent que la chair sur l'esprit empiète : Plus heureuse la vierge , en son choix singulier ; Libre , elle est tout à Dieu , dans l'ordre régulier ; Elle s'est afifranchie , elle a brisé l'entrave ; D'aucun époux despote elle ne souffre, esclave; Un héroïque éclair jaillit de son regard , Qui comprime la chair et tient l'homme à l'écart! — Les plaintes de mes sœurs jusqu'à moi sont venues , J'ai compté de leurs yeux les larmes répandues , Je sais tous leurs regrets et leurs remords cuisants , Et de leurs longs malheurs les récits déchirants ! Ainsi , ferme en mon choix , maîtresse de moi-même , Voulant fixer mon cœur dans un amour suprême , Ne rêvant de repos qu'à l'abri du saint-heu , Et de bonheur divin que dans un triple vœu , J'ai pris Dieu pour Epoux ; Qu'une autre se marie ! Ah! la meilleure part, c'est celle de Marie !
SYLVIA
Et c'est aussi la part dont mon âme fait choix ;
Je prends Dieu pour Epoux , et pour sceptre la Croix !
Les chaînes de la terre , enfin mon cœur les brise ;
Et je possède encor ma liberté conquise ! —
Adieu, parents, amis; ville natale, adieu !
Je vais me reposer dans la maison de Dieu !
. ANTOINE CALYBITE.
Ah ! pour fiiir sa famille et pour fuir sa patrie Pour suivre Jésus-Christ , en imitant Marie , Il faut l'amour céleste , en sa virginité ; L'amour qui germe et croît dans la mysticité : Prends ton vol angélique , ô noble fille d'Eve ; Va dans l'amour divin réaliser ton rêve ; Va , pour perpétuer la génération Des épouses du Christ , des filles de Sion ; Va, dans ta sainte ardeur , pour imiter l'exemple Des astres dont la gloire illumine le temple ; Va prendre le linceul , emblème immaculé , Des pleurs d'un triple vœu par l'amour étoile; De tes habits pompeux , orgueil de la nature , Kejette le vain luxe , en ta sainte vêture ; Va mourir à la chair , pour renaître à l'esprit ; Va conquérir un sceptre , en épousant le Christ ! Suis de tant d'autres sœurs les lumineux vestiges , Empreints dans les déserts éclatants de prodiges ;
Remonte , d'âge en âge , aux grands siècles de foi ,
Où la foule suivait les conseils de la Loi ;
Où, des fervents chrétiens devenus les asiles,
Les déserts se peuplaient , en dépeuplant les villes I
Du livre de ces temps tourne les pages d'or.
Et vois tout l'Orient brillant comme un Thabor ;
Vois Madeleine en pleurs , l'aimante pécheresse
Ouvrir la solitude , où la foule s'empresse I
En vain le Paganisme offre aux cœurs convertis
Les fruits de volupté , dans l'ivresse cueillis ;
En vain la chair , le monde et l'Esprit de mensonge
Luttent pour qu'ici-bas leur règne se prolonge:
Partout un cri s'élève : " Hélas 1 les Dieux s'en vont ! "
Et ce cri , dont gémit l'antre vide et profond ,
Forme de bouche en bouche une chaîne électrique. —
C'en est fait, c'en est fait du culte idolàtrique!
En vain on essaîrait de relever encor
Les dieux sculptés de marbre et les dieux sculptés d'or :
En vain sur les trépieds la flamme se rallume,
Et pour forger des Dieux résonne encor l'enclume :
Les Dieux païens s'en vont 1 les faux Dieux sont tombés !
Trop longtemps devant eux les cœurs se sont courbés ;
Oui, l'homme trop longtemps, amoureux de l'emblème,
A divinisé tout . . . excepté Dieu lui-même ! !
Du culte des faux Dieux Julien l'apostat
Eteint en expirant le vacillant éclat ;
On n'entend plus l'oracle au fond des temples vides ;
C'est le règne, à présent, des saintes thébaïdes ! —
Vois ces vierges sans nombre et ces ardents chrétiens
Abandonner pour Dieu leur famille et leurs biens ;
L'instinct les pousse au fond de l'âpre solitude;
Rien n'arrête leurs cœurs, rien ne leur. paraît rude;
Et le désert partout a germé sous leurs pas ,
Et l'amour a porté le germe en tous climats ! —
Vois ces enfants, issus des Paul et des Emile ;
Ces filles désertant leur illustre famille ;
Vois descendre ces fils du rang de Patriciens ,
Pour suivre, en leur essor, d'héroïques chrétiens! —
Marcelle, Pélagie, Azelle, Alexandrine,
Mélanie et Piànie , Eustoquie et Marine ,
Synclétique et Thaïs : — Les anges familiers
Ont vu vos sœurs courir aux déserts par milliers ! —
Et voua , Ita , Bertille , Etheldrède et Vérène ;
Vous, Collette-Boillet , Rosalie et Modwène ;.
Vous , Hiltrude et Brigitte : — Au jardin d'Occident ,
Vous avez transplanté les fleurs de l'Orient ! —
Et vous , Claire , Thérèse et Jeanne-Marguerite ;
Vous , Tégahgouïta , Rose et Lys , fleurs d'élite : —
Dans une égale ardeur , vous avez , tour à tour ,
Communiqué l'essor de votre saint amour ;
Vous avez, dans le jeûne, au fond d'un oratoire,
Répandu de vos pleurs l'aumône expiatoire ;
Vous avez dans l'intime et constante ferveur ,
Elancé la prière et vaincu le Seigneur ; '
Vous avez, jour et nuit, dans un profond mystère ,
Servi le siècle ingrat par votre vie austère I
Et votre exemple au loin agissant sur les cœurs ,
Du monde et de la chair les a rendus vainqueurs ;
Comme l'aimant agit sur le fer et l'attire ,
Vous avez par l'amour étendu votre empire 1 . . . .
toi , va suivre aussi les conseils de la loi : Le monde est trop méchant pour se plaire avec toi, Et ton cœur est trop grar.d pour vivre de sa vie : Va! la meilleure part, c'est celle de Marie !
SYLVIA
Adieu , parents , amis ; ville natale , adieu !
Je vais me reposer dans la maison de Dieu !
Mon âme aspire aussi vers les célestes cimes ;
Je quitte un monde hostile , aux rampantes maximes :
Adieu , parents , amis ; ville natale , adieu 1
Je vais me reposer dans la maison de Dieu !
Oui , quittant pour lui seul biens , famille et patrie ,
La part que je choisis, c'est celle de Marie.
Seigneur, Dieu d'amour. Pontife et Roi des rois,
Pour vous suivre partout et porter votre croix ;
Pour vous suivre et servir , vous aimer sans partage ;
Pour faire de vous seul mon unique héritage ;
Pour m'attacher à vous par de mystiques vœux ,
Par des liens sacrés , d'indissolubles nœuds ;
Pour faire avec le monde un solennel divorce;
Oh I que n'ai-je choisi l'âge le plus précoce ;
Que n'ai-je dès l'enfance, inflexible en mon choix :
Dans le calme de l'âme , écouté votre voix ?
Ct itt^nt^CiïrinH
SILVIA
L'Ordre du Mont-Carmel , l'Ordre des Carmélites ,
C'est l'Ordre qui m'admit entre ses prosélytes ;
L'âme y trouve un refuge illuminé d'amour ;
Elle y trouve , en exil , un céleste séjour. —
L'Ordre du Mont-Carmel , c'est l'Ordre de Marie ;
Le modèle de tous , établi par Elie ;
L'Ordre du Scapulaire , où tous seront sauvés ,
Par ce saint Vêtement de l'Enfer préservés ! —
Né sous l'ancienne Loi , c'est l'Ordre des prophètes ,
Qui reçoit dans son sein artistes et poètes ,
Venant lui demander ce breuvage de miel ,
Qui nourrit au désert les enfants d'Israël ;
Venant lui demander la paix et le silence ,
Et de l'isolement l'austère vigilance ! ■ —
L'Ordre du Mont-Carmel , ah ! c'est là mon abri !
Dans ce jardin sacré , mon âme a refleuri !
Loin d'un monde ennemi , je m'y suis envolée ;
Et par l'amonr de Dieu mon âme est consolée !
Hélas I si javais su , dès mon âge enfantin ,
Qu'un ciel m'était ouvert sur le Carmel lointain ,
Je n'eusse pas erré de tristesse en tristesse ,
Trouvant l'amer dégoût au fond de chaque ivresse ;
Je n'eusse pas connu le désenchantement ,
Et la satiété qui suit l'enivrement ;
Mais j'aurais clos mon cœur , et , dans un doux mystère y
J'aurais toujours vécu , voilée et soH taire ;
J'aurais au Seigneur seul consacré tous mes jours ,
Et " dans un seul amour éteint tous les amours ! "
ANTOINE CALYBITE.
Bienheureuse , ô ma sœur , en ta fuite du monde , Et ta vie au désert , et ta paix si profonde ! Tel un cygne alarmé , poursuivi des chasseurs , Sur ses ailes d'argent regagnant les hauteurs , Dans les grands lacs du Nord va chercher un asile j Sur les ondes d'azur , nage ou s'endort tranquille; Et doux chantre, abrité d'harmonieux.roseaux,
Se bâtit , solitaire , un nid au bord des eaux
L'Ordre du Mont-Car mel , l'Ordre antique d'Elie , L'Ordre des Carmes saints , où l'âme se délie , C'est là que je voudrais , dans un esprit nouveau , Pour n'être plus qu'à Dieu , me construire un tombeau ; C'est là que je voudrais , dans les pleurs , la prière , La sainte solitude et le silence austère , Ne voir, ne respirer que du côté du ciel; — C'est vers toi que j'aspire, Ordre du Mont-Carmel I Tes cellules sans nombre , et^ourtant séparées , Oui , j'habite en espoir tes cellules sacrées ! C'est toi qui recueiUis , dans ta gloire autrefois , Les chants mélodieux de Saint Jean-de-la-Croix ; C'est toi qui , de nos jours , reçus la mélodie Se répandant à flots d'une âme convertie ; Tu fus , et te seras le refuge éternel De tout aigle mystique , Ordre du Mont-Carmel ! L'Eglise a toujours eu les Beaux-Arts pour cortège , Et l'on peut admirer ce qu'elle aime et protège : — Salut , pieux artiste , au doux regard voilé , Cœur profond , attiré vers un monde étoile ; Mélancohque enfant , dont l'âme fut choisie Pour exprimer des sons toute la poésie ; Par toi , nous entendons , en des tons ravissants , Les choses de l'esprit se traduire à nos sens : Rêve, espoir, souvenir, chaque pensée intime. Tous les soupirs du cœur , ton clavier les exprime ; Il vibre à l'unisson , quand ton âme frémit ; Il parle sous tes doigts , chante , pleure et gémit ; Ton âme , en s'exaltant , le charme et l'électrise ; Il s'ébranle avec toi, tressaille et sympathise! Oh! qui pourrait t'entendre et ne pas s'écrier: Un souffle inspirateur agite ce clavier ! — L'esprit, qui fait jaiUir les hymnes des poètes, Réveille les accords de ses touches muettes ; Oh ! qui pourrait t'entendre et ne pas s'écrier: L'esprit de l'harmonie habite ce clavier ! — Au plus mystique essor élevant la matière , Tu peux dans un arpège élancer ta prière ; Oh ! qui pourrait t'entendre et ne pas s'écrier : L'Ange de la prière anime ce clavier I
L'Ordre du Mont-Carmel , c'est l'Ordre des Ascètes Dont l'esprit a choisi les tranquilles retraites ; Dont l'esprit s'envola , dès son premier élan , Du Carith au Carmel , du Carmel au Liban ; C'est l'Ordre qu'a fondé le grand prophète Elie ; C'est l'Ordre qu'entre tous a protégé Marie : C'est là que s'est enfui l'esprit contemplatif; Là , que le cœur agit , dans un calme inactif; Agit, dans son repos, d'une action plus LÛre ; C'est là que la Prière , Ange au vol sans mesure , En planant immobile , émeut le monde entier ; Et reste toujours humble, en son essor altier ; C'est là que , d'âge en âge , en son instinct sublime , Vint s'abriter chaque âme , échappée à l'abîme ; Et d'un sommeil mystique endormie en Dieu seul , Porta la chair en paix comme un vivant linceul ; Loin d'un monde orageux , d'où le bruit les exile , Les cœurs contemplatifs y trouvent un asile ; Et dans l'isolement , par l'amour exaltés , Du ciel anticipé goûtent les Ibluptés I
Tandis que de la chair on voit les fruits s'accroître, Vous , épouses du Christ , vous priez dans le cloître ; Vos cœurs , illuminés des hautes visions , Se reposent en Dieu , hbres des passions ; Son esprit à la fois vous éclaire et vous brûle ; Votre cloître est un temple , un ciel votre cellule ; Et tandis qu'au dehors grondent les flots amers , Vous priez en repos pour le siècle pervers.
SYLVIA
L'amour , c'est la science , L'amour , c'est le trésor, Qu'une heureuse ignorance Trouve et préfère à l'or !
Je sais tout, puisque j'aime Le Dieu de tout savoir:.
L'Astre est plus que l'emblème .
Est plus que le miroir !
Dans le repos de l'âme , Active oisiveté , Brille un ciel tout de flamme .
Ardemment reflété I
sainte quiétude , Doux sommeil lumineux , Où l'âme, sans étude,- Apprend et connaît mieux ;
Où , tranquille et passiv'e , L'amour , en son repos , La flamme intuitive , L'inonde de ses flots ;
Où, doucement ravie A u céleste séjour , Folle de la folie D'un extatique amour ,
Elle parle un langage , Incompris des cœurs froids ; Des cœurs qui ,* dans notre âge , Ont déserté la Croix !
douce pénitence !
pleurs du repentir ! — Ou souffrir ou mourir, C'est toute ma science !