L1RMITE, LE POETE ET LA NATURE
ANTOINE CALYBITE.
Est-il passé le temps des virginales fleurs , Que l'Ange du désert arrosait de ses pleurs ? Est-il passé le temps du mystique Evangile ?
N'avons-nous aujourd'Hui que des âmes d'argile ? N'est-il plus , cet esprit de saint recueillement , Qui porte k s'isoler ; et, dans l'isolement, Le silence et le calme , à contempler sans voiles Le ciel intérieur illuminé d'étoiles ?
D'où vient l'amour du monde et l'efîroi du désert ? Ah I toute ardeur s'éteint I La foi , la foi se perd ! Hélas I l'homme aujourd'hui doute , hésite et recule : H ne voit plus le ciel dans une humble cellule I La belle Pauvreté n'a plus de chevaliers , Pour l'aimer et la suivre, en d'épineux flbtiers; Pour l'aimer et chanter , en l'appelant Iott Reine î Non , non , l'amour n'est plus la vertu souveraine I Le saint enthousiasme , en sa virginité , N'enfante plus les fleurs de la mysticité l
Poète , élu de Dieu pour chanter ses louanges ; Toi, l'enfant de Marie et le frère des Anges : Que fais-tu dans le monde , avec ta harpe d'or ? Cygne contemplatif, prends ton mystique essor, Et jette tes adieux aux cités populeuses I Retiré loin du bruit et des mers orageuses, Pour découvrir le mal , qui te frappe en fuyant , J'ai le regard subtil de l'antique Voyant ; Le monde m'est connu ; je vois ou je devine Ce monstre qui revêt une forme divine ; Et qui flattant l'espoir de tout cœur exalté , Dresse un piège secret à ton humilité ! — Ah I le monde hypocrite est orateur habile ; Il sait faire à son gré changer le cœur mobile; Aux magiques lueurs d'un profane flambeau , A chaque œil fasciné faire voir tout en beau j Et comme un voyageur trompé par le mirage , Attirer l'innocent vers l'étemel naufrage ! — Oh ! que n'ai-je aujourd'hui la voix de Saint Bernard , Le doux verbe inspiré que n'enseigne aucun art ? Que ne puis-je emprunter la voix de Chrysostôme , Parlant pour t'émouvoir l'homérique idiome ;
Pour t'arracher du sein de Babylone en feu ,
Roulant dans un flot d'or la parole de Dieu ?
Je te dirais alors : Quitte enfin cette ville ;
Fuis le trouble et le bruit pour le désert tranquille; .
Viens dans la thébaïde apprendre à triompher
Des passions qu'ailleurs on ne peut étouffer;
Imitateur d'Arsène , émule de Jérôme ,
Abandonne comme eux les voluptés de Rome :
Au cœur enthousiaste, à l'esprit exalté,
D faut un abri calme , un refuge écarté ;
H faut , pour l'apaiser , loin d'un monde sceptique ,
L'oreiller de granit dans l'antre érémi tique ;
Oui , c'est là que le cœur , brûlant d'un saint amour ,
De la chair à l'esprit immole le vautour ;
Et sans mélange amer , et plein de quiétude ,
Partage ton empire , ô douce solitude I
Fuis donc un siècle impie , à l'esprit agité ;
Fuis de ses faux plaisirs l'amère volupté ;
Pour n'aimer que Dieu seul , fuis le monde incrédule :
La plus sûre demeure est la sainte cellule !
Viens dans la solitude , asile de la paix,
Où Dieu révèle au cœur ses plus tendres secrets ;
Colombe , et étendant noble émule de l'aigle ,
Que sur son vaste essor ton vol soudain se règle; ,
Suis-le jusqu'au sommet qu'habite un Dieu caché :
Là-haut tu trouveras le repos tant cherché !
Ah I ne prolonge pas ces inégales luttes;
Les dangers sont trop grands pour que tu les discutes;
La fuite est désormais le parti le plus sûr ;
Contre l'éclat mondain, cherche un asile obscur;
Quitte la foule humaine et l'orageuse ville ;
Le désert à tçn âme offre un séjour tranquille ;
Sur la cime isolée où l'aigle fait son nid ,
En s'approchant du ciel, l'âme se rajeunit I
LE POÈTE
Adieu , ville d'argent , de poussière et de fange, Où l'homme au poids de l'or s'évalue et s'échange; Où le talent modeste , où le Juste indigent , Où la vertu se cache , — adieu , ville d'argent I Salut , fleuves , forêts , lacs , déserts , solitudes , Asiles interdits aux folles multitudes I Salut , germes féconds , arômes voyageurs , Fraîches brises du soir , amoureuses des fleurs , Oiseaux , qui remontez le cours de chaque fleuve , Jusqu'à la source vive où le bison s'abreuve ! Salut , Nature aimée , harmonieux miroir , Où l'homme cherche à lire , où Dieu se laisse voir ;
Nature , où je retrouve une nouvelle vie , Et cette paix du cœur que l'on m'avait ravie ; Où , calme , je me sens , au milieu des Neuf Sœurs , Bercé comme autrefois par d'invisibles (^œurs I
Quand l'homme, ainsi qu'un aigle enfermé dans sa cage, Des poudreuses cités a subi l'esclavage , Lorsque, sans murmurer , longtemps il a souffert , Il aime à se livrer aux brises du désert , A suivre au fond des bois l'errante caravane , Ou dans son vol lointain l'oiseau de la savane : Aussi, dans les cités, populeuses prisons, A l'étroit, j'ai rêvé les vastes horizons:
Les grands lacs , aux âoits bleus , aux îles de verdure , J'ai rêvé l'infini de tes bois , ô Nature I Et je viens , au doux bruit de la forêt de pin , Pour pleurer librement , me pencher sur ton sein I . . . . Gonmient te le cacher, o Nature , ma mère ?
Ce qui tombe à tes pieds , c'est une larme amère I . . . . Sous le ciel étouffant qui couvre la cité , Par la foule égoïste à chaque pas heurté , Ma voix ne rencontrant qu'un faible écho qui vibre , cPai senti qu'avec toi mon cœur serait plus Ubre : Viens 1 prends-moi par la main , condui^-moi dans tes bois ; Seul à seule au désert , que j'écoute ta voix ; Des bruits de la cité jusqulà nous rien n'arrive; Chaque lame en silenee expire sur la rive; Parle-moi des oiseaux , des somrces et des âeurs ; Oui , viens , en souriant , viens essuyer mes pleurs ! . . . . Enfant , tu m'as bercé de ta voix maternelle ; Prêtre , je viens encor m'abriter sous ton aile ; Je viens avec amour me mettre sous ta loi ; Comme un enfant soumis , j'accours auprès de toi ; Des 80uffî*ances du corps , des blessures de l'âme , De chaque plaie intime , oh I tu sais le dictame ! Et moi , je suis souffrant ; je sens qu'entre mon corps Et mon âme, sa sœur, ont cessé les accords ; En moi je sens tarir les sources de la vie ;
Ma lyre ne rend plus une douce harmonie !
ma mère , je soufifre ; allons au fond des bois ; Seul à seule au désert, que j'écoute ta voix!
LA NATURE
Je te connais, mon fils; j'ai suivi ton histoire : Tu grandis et devins sceptique, avant de croire; Jamais . dans ton enfance , assise au coin du feu , Une mère, en t'aimant , ne te parla de Dieu;, Sans entendre jamais aucun pieux cantique , Tu t'endormais aux chants de ma voix sympathique ; Les seuls bruits du désert , les seuls chants des oiseaux , Les murmures confus des arbres et des eaux ,
Les milles voix du globe , en leur vague harmonie ^ Ont éveillé d'abord ton inculte génie; Aux grands accords de voix qu'on entend soupirer , Tu sentis dans ton sein d'autres accords vibrer; A l'âge de douze ans, tu ne savais pas lire; Mais ton cœur frémissait déjà comme une lyre; Tu lisais dans le'livre appelé l' Univers ; Tu fus poète , avant de composer des vers I — Des bras de tes parents arraché par la Muse , Tu reçus dans ton cœur la poésie infuse I — Quand la Muse a marqué du sceau de ses élus Un enfant , cet enfant ne leur appartient plus ; Consacré de ses mains , il devient comme un Ange ; Son œil rêveur exprime une tristesse étrange ; Son cœur est agité d'un vague espoir profond ; Et sous un feu caché se dilate son front. — Et je te vis alors, franchissant l'Atlantique, T'abreuver aux torrents de la science antique ; Et tu revins d'exil , moins triste et plus savant ; Tu revins pour m'aimer avec un cœur fervent ! — '
Enfant rêveur , j*ai vu ta gravité précoce ; Aujourd'hui , je te vois orné du sacerdoce ; L'huQe sainte a coulé sur tes doigts consacrés ; Tes mains ont pu toucher l'or des vases sacrés ; Elevant vers le ciel l'Hostie et le Calice , Tu peux pour ta patrie offrir le Sacrifice I — Aux pieds d'un saint Pontife , à l'autel prosterné , Un céleste pouvoir par Dieu te fut donné ; Tu reçus de lui seul ton divin caractère :
C'est lui qui de ses clefs t'a fait dépositaure ; Aux nations parlant avec autorité , Tu vas dans tous les cœurs semant la vérité ; En toi , tu sens brûler de séraphiques flammes ; Et tu peux ou lier ou délier les âmes I Chaque jour , â ta voix , Dieu descend sur l'autel I A ta voix , il pardonne . et l'âme monte au ciel ! . . .
Prêtre , ô mon fils , je t'aime ; oui , je t'aime et t'admire f C'est aux sources d'en haut que ton âme s'inspire ; L'Esprit qui descendit sous la forme du feu , C'est l'Esprit qui t'embrase ; en toi , tu sens ton Dieu ; Tu sens que pour agir et pour suivre ses traces , Pour parler en son nom , il t'a donné des grâces ; Il t'a donné l'esprit de courage et d'amour : H t'a dit : " Va prêcher , va soufîrir â ton tour ; Tu porteras ta croix jusque sur le Calvaire ; Les yeux levés au ciel , n'attends rien de la terre ! Tu travailles pour moi , que ton cteur dilaté Ne reçoive d élans que de la charité !
Va comme un étranger , dans le siècle où nous sommes ; Tu seras méconnu , calomnié des hommes ;
L'ingrat te jettera la pierre à chaque pas I " —
Voilà ce que t*a dit celui qui ne ment pas I
Et moi , ta mère aimée , et moi , ta mère aimante ,
Moi , dont tu sens encor l'action si puissante ,
Moi , qui sais te comprendre et calmer tes douleurs , —
Je t'appelle , ô mon fils ! Viens au milieu des fleurs ,
Viens parmi les oiseaux ; que dans la solitude
Ton âme recommence une nouvelle étude;
Recueille tous les bruits éveillés sous tes pas ;
Ce que le monde ignore , ici , tu l'apprendras ;
Mieux que les professeurs d'une école orgueilleuse ,
Tu pourras écouter le cyprès et l'yeuse ;
Ici , tu saisiras , comme Elie au Carmel ,
Les derniers bruits du monde et les premiers du ciel !
Dans le feuillage épais du chêne et du copalme ,
Et du grand cèdre, il est une majesté calme ;
L'arbre , aux rameaux toufîus , obscurs , mystérieux ,
Semble un chemin par où l'âme s'élève aux cieux ;
A travers l'épaisseur du dôme humide et sombre ,
D'où s'épanchent sur nous la mélodie et l'ombre ,
L'œil aperçoit des nids et des oiseaux chanteurs ,
Cachés dans les réseaux des lianes en fleurs ;
Et le soir , ces rameaux , pleins d'ombre et de mystère ,
Semblent frémir d'un bruit qui n'est pas de la terre I
Ah I songe qu'avant toi , fuyant l'éclat du jour,
Loin des flots populeux , Jésus , le Dieu d'amour ,
Solitaire, ou suivi toujours d'un petit nombre,
Des arbres écartés, des bois a cherché l'ombre I
Loin des sentiers bruyants , que de fois , pour prier ,
Sur les monts , il choisit l'ombre de l'olivier ,
Le dôme du palmier qui croit dans la vallée ,
Ou les arbres bordant la mer de G-alilée ! —
saules du Jourdain , cèdres du Golgotha ,
Que de fois , sous votre ombre , et seul , il s'arrêta I
Au seuil de la cité secouant ses sandales ,
Loin des cœurs orgueilleux qui vivent de scandales ,
Loin des scribes menteurs et des pharisiens ,
H aimait au désert à fuir avec les siens! —
Des Prêtres , après lui , des Saints , des femmes fortes ,
De l'enclos des cités ont renversé les portes ;
Dans les bois , sur les monts voisins du firmament ,
Ils sont venus chercher un mystique aliment ;
Au livre que je garde , ils sont venus s'instruire :
Demande à Saint Bernard ce qu'il savait y lire ! — '
Parcours tout l'Orient , berceau mystérieux ,
Avec tous ses trésors jadis si glorieux ;
Visite la Chaldée ainsi que l'Arménie ;
Va dans la Palestine , en quittant la Syrie ;
Parcours tout l'Orient, autrefois habité,
Du désert de Nitrie au désert de Scéthé ;
Parcours, en méditant , toute la Thébaïde ,
Jusqu'au sable inondant la Grande Pyramide ;
De l'immense vallée , où déborde le Nil ,
Jusqu'à Pathmos , où l'aiçle a vécu dans l'exil ;
Interroge les monts , pénètre au fond des grottes ,
Us te diront les noms de leurs célestes hôtes I
Tu pourras écouter, aux pieds du sphinx assis ,
Sur ces hommes de Dieu de merveilleux récits ;
Et fort de leur exemple , en relevant la tête ,
Tu chercheras comme eux la paix dans la retraite I
Qu'importe , ô mon enfant , qu'on t'appelle insensé :
Par le monde, quel saint n'a pas été froissé?
Tu seras, à ton tour , accusé de folie ;
Mais c'est là le destin de toute âme choisie ;
Suis l'exemple des Saints ; pour toi , comme pour eux ,
Le chemin le plus sûr , c'est le plus épineux !
Au milieu des clameurs , des reproches , du blâme ,
Réalise , comme eux , le rêve de ton âme :
Nul n'a ravi la palme en moissonnant des fleurs ;
L'homme n'arrive au bien qu'en passant par les pleurs ;
Le Thabor lumineux touche au sombre Calvaire :
Quel homme indépendant fut jamais populaire?
Si tu cherches le bien , si Dieu marche avec toi ,
Si tu te sens guidé par un esprit de foi ,
Si le Vrai , si le Beau , si l'Idéal t'inspire ,
Par ces souffles divins , oh ! laisse-toi conduire I
La passion du Beau n'a jamais égaré :
Heureux le cœur en qui brûle le feu sacré !
LE POÈTE
Pour me désenchanter , ô Nature , ma mère ,
Les hommes frdlds ont fait tout ce qu'ils ont pu faire ;
Ils m'ont prédit un âge , où je serai comme eux ;
Où mon âme , perdant ses élans généreux ,
Son poétique instinct , sa candeur virginale ,
Descendra des hauteurs de la sphère idéale ;
Où me sentant glacé par la réalité ,
Je serai ce qu'ils sont , comme eux désenchanté \
LA NATURE
A ces hommes , mon fils , à ce qu'ils pourront dire , A leurs cris discordants , réponds avec ta lyre ! Ils ne savent donc pas , qu'il est de beaux enfants Qui ne peuvent vieillir ; qui sortent triomphants Des épreuves du monde ; et qui , malgré ses fanges , Se gardent jusqu'au ciel aussi purs que des Anges ? Ils ne savent doi^c pas , ces lâches insensés , Qu'il est des cœurs si forts , que , mille fois blessés ,
IIb pardonnent toujours , et que toute \9^ terre Ne pourrait obscurcir l'astre qui les éclaire ; Cet astre intérieur , qui , sans cesse levé , Leur trace le chemin vers l'Idéal rêvé , Vers le monde divin , l'éternelle patrie , Le séjour de la paix , de l'amour , de la vie , Où tout rêve est enfin réalisé par «ux, Tout rêve dont l'objet se cache dans les cieiix , Mais qu'ils ont dans l'exil espéré sans relâche , Pendant le temps d'épreuve accomplissant leur tâche ? Ils ne savent donc pas , qu'épris de l'Idéal , ^Sans s'étonner , le Saint voit triompher le mal ; Que martyr de l'envie ou de l'indifférence , H espère et jouit , même dans la souffrance I Oui , martyr en ce monde , il accepte la croix , En butte à tous les coups , sans frapper une fois ! Et sans étonnement, sans murmure, ni haine, Endurant tous les chocs de l'injustice humaine , Il sait qu'après l'orage éclate un jour plus pur , Et que l'astre plus beau brille en un ciel obscur ; Que l'or se purifie au contact de la flamme , Et qu'après la douleur plus sainte apparaît l'âme I Il sait , qu'en tous les temps les humbles ont régné ^ Et qu'on est tout-puissant lorsqu'on est résigné ; Que , semblable au métal qui bouillonne et s'épure , En passant par le feu , l'homme se transfigure ! — Jamais il ne poursuit , comme dernière fin , Ce qui change et périt , ce qui ù'est pas divin : Le désenchantement est pour l'âme naïve , Qai cherche sur la terre un océan d'eau vive : Tout homme est imparfait , toute chose ici-bas Laisse un désir dans l'âme et ne la remplit pas ; Tout ce qu'en sa beauté la vaste terre enferme , Du bonheur désiré ne contient que le germe ; Sous le ciel , tout n'est qu'ombre , apparences , reflets ; L'homme, sans voir la cause , admire les effets; Mais celui qui les aime , en oubUant leur Cause , Qui , sans adorer Dieu , s'y plaît et s'y repose , — Celui-là doit partout , jouissant tristement , Rencontrer sur ses pas le désenchantement !
Oh ! non , aucune chose , aucune créature , Quelque grande et suave , et quelque belle et pure » Rien de créé ne peut, rempHssant tout ton cœur , L'envahir comme un flot d'ineffable bonheur ; Rien ne peut l'absorber, dans l'amour et l'extase : Dieu seul est l'océan qui peut remplir ce vase f
LE POÈTE
Nature , ô ma mère , à ta voix , qui du jciel Semble couler en moi , itomme un fleuve de miel ;.
A tes accents d'amour , à tes douces paroles ,
Aux parfums exhalés de toutes tes corolles ,
Aux chants mélodieux des bois et des oiseaux ,
Et des lacs azurés baignant tes verts roseaux , —
Je sens le flot vital d'un fluide sonore ,
Comme aux jours regrettés , qui me pénètre encore ,
Et mon âme , docile aux accords de tes lois ,
D'un sympatique écho vibre comme autrefois ^
Je sens ton action , si tranquille et si forte ,
Le mouvement réglé , le rhythme qui t'emporte ,
Et ta sève , et ta vie , et ta sérénité ,
Et de ton front d'azur l'immuable beauté ;
Je sens dans ton sourire inondé de lumière ,
Je sens, sous ton regard , tout l'amour d'une mère I —
Nature , prends- moi , conduis-moi dans tes bois ; Seul à seule au désert, que j'écoute ta voix!
LA NATURE
Viens , mon fils , viens choisir ta retraite profonde , Ta cellule au désert , ta grotte loin du monde ; Viens auprès de ta mère oublier tes douleurs : Je t'apprendrai les noms des arbres et des fleurs ; Les oiseaux réunis , t'aimant comme des frères , Chanteront pour charmer tes études austères ; Pour tes veilles la nuit , le cirier odorant Donnera son trésor qui brïile en éclairant ; L'eau sur un sable d'or coulera des foptaines ; L'abeille aura son miel dans le creux des vieux chênes ; Tout pour te rendre heureux portera son tribut j Tout semblera pour toi n'avoir qu'un même but ; J'inviterai l'oiseau , l'arbre , laifleur , chaque être , A t'aîmer comme ami , comme poète et prêtre ; Tu trouveras , au fond des incultes forêts , Comme un Eden fleuri , comme un fleuve de paix ; Et là , tu goûteras , libre dans ta retraite , L'angélique bonheur de l'humble anachorète î
LE POÈTE
Eh ! bien , je pars , ma mère ! — Adieu , ville d'argent ,
Où le talent modeste , ou le Juste indigent ,
Où la vertu se cache ; adieu , ville de fange ,
Où l'âme au poids de l'or s'évalue et s'échange ! —
Je pars I je te suivrai , dans les bois sans chemins ;
Dans le désert , j'irai cueillir des fruits divins ;
J*irai, sur les rameaux de l'arbre de la vie ,
Cueillir pour mon autel des fleurs de poésie ;
Et dans chaque merveille , et dans chaque beauté ,
J'admirerai l'éclat de la Divinité ;
M' élevant de chaque être à la source première ,
L'Invisible pour moi luira dans la matière ;
Du Divin je verrai des traces en tout lieu ;
Oui , Dieu dans chaque chose , et chaque chose en Dieu f . . .
Salut , désert sauvage I — Adieu , prison obscure ! Il n'est plus de bonheur qu'au sein de la Nature ! Si je suis orphelin, sans amour et sans soins , Sans foyer réchauffant , — je suis libre du moins I Après cplle que Dieu nous ôte en sa colère, La Nature est encor notre meilleure mère ! —
LA NATURE
Sublime désespoir qui te jette en m^ bras !
Viens , mon fils ; j'ai des biens que le monde n'a pas ;
Le désert est béni ; l'Esprit de Dieu l'habite ;
L'Ange , loin des cités , est l'hôte de l'ermite ;
Ici , toutes les voix forment un seul concert ;
Le refuge de l'homme , il n'est plus qu'au désert ;
La sainte liberté , c'est l'air qu'on y respire :
Viens partager les biens de mon sauvage empire !
Quitte un monde égoïste , où règne le Démon ;
Où chaque âme est vendue au culte de Mammon :
Le désert grandit l'homme à la hauteur de l'Ange ;
Il y goûte un bonheur exempt de tout mélange ;
C'est le cloître éternel , ouvert à tous les Saints ,
Que , dans ses noirs complots ^^ ses coupables desseins ,
Le monde épouvanté persécute et rejette ;
C'est l'asile divin qui reçoit le prophète ;
Et quand l'impiété se promène en tout lieu ,
C'est le dernier refuge où l'on trouve encor Dieu I
L^IJ^DIBN.
frère , écoute le langage , Ecoute l'avertissement , Qu'ose te donner un Sauvage , Dont l'âme est sans déguisement :
Quelquefois , quittant ma cabane , Bâtie avec des lataniers , Au bord de la grande savane , Que traversent d'étroits sentiers , —
Je suis sorti des sanctuaires , Qu'ombrage d'un feuillage épais La forêt d'arbres séculaires , La forêt qu'habite la paix;
La forêt ténébreuse et calme , Qui retentit de chants d'oiseaux , Et que le baume du copalme , Les parfums des verts arbrisseaux ,
Toutes les fleurs aromatiques , Remplissent de suavité , Comme l'encens des basiliques , Dans les jours de solennité ! —
Pour parcourir les grandes villes , Je suis sorti de mes forêts ; J'ai vu tous ces troupeaux serviles , Et ce qu'ils appellent ^0|grrè«/
J'ai vu leurs armes meurtrières , 'Leurs couteaux et leurs revolvers ; De ce grand Siècle de îvmières J'ai vu tous les héros pervers !
J'ai vu les gazettes vénales , Et tant de lâches écrivains ; J'ai vu les plumes les plus sales Répandre à flots d'impurs venins !
J'ai vu tous ces Pâles- Visages , Qui se disent civilisés :
Ah ! ce sont là les vrais Sauvages , Sous de beaux masques déguisés !
J'ai vu ces milliers de coquettes , En longues robes de velours , Balayant toutes les banquettes , Du centre jusques aux faubourgs!
Oui , j'ai vu ce inonde égoïste , Ces froids adorateurs du moi :
Rien de plus laid ! rien de plus triste !
Rien qui m'inspire plus d'efiroi !
Pour vivre inconnu , viens , mon frère ; Viens au milieu de mes forêts ; Où l'on respire une atmosphère D'amour , de prière et de paix ;
Une atmosphère de silence , D'étude et de recueillement ; Où Dieu fait sentir sa présence , Dans Textatique enivrement !
Oh I viens , loin d'un monde de fange , De tout ce qu'il aime et flétrit :
Dieu fit les grands déserts pour l'Ange , Et pour l'Ermite qu'il bénit !
2$ âE($ttB^$ $3 U ^mn<
Viens , prêtre du Seigneur , ascète évangélique ,
Harmonieux apôtre , au cœur mélancolique :
Le monde est aujourd'hui ce qu'il fut autrefois ;
Esclave de Satan , il suit les mêmes lois. —
Ce qu'il faut pour l'aimer , ce n'est pas de la force ,
Mais il faut avec Dieu faire un lâche divorce !
En vain , dans ses plaisirs , l'homme cherche un appui ;
H trouve , au fond de tout , l'inexorable ennui ;
Et celui qui le sert tombe de chute en chute ,
Et ne s'arrête enfin qu'au niveau de la brute I
Là , dans le tourbillon , où brille chaque esprit ,
Pour étourdir son âme , on s'amuse avec bruit ;
Et l'on entend partout le blasphème et le rire, —
Ce rire de l'impie impossible à décrire I —
Le rire ! — On a parlé du rire des faux dieux ,
De ce rire homérique inextinguible aux cieux ;
On a parlé souvent du rire Satanique ,
Du rire épicurien et du rire cynique ;
Du rire impie et froid de Voltaire et Byron ;
Enfin , du rire/ow , qu'excite le Démon :
Mais qui parla jamais du rire évangéUque ;
Du rire au Christ appris par Marie angélique ,
Ou par l'Ange transmis au prêtre angélisé ;
Du rire enfin chez nous sacerdotalisé ? —
Ah ! la tristesse est sainte et le rire est profane !
Le rire nous abaisse et la tristesse plane !
Les Anges ont pleuré , mais il n'ont jamais ri !
Par le rire aujourd'hui chaque cœur est flétri !
Le rire a détrôné la gravité chrétienne !
On voit partout régner une gaité païenne ;
Et même le Lévite Ah! voilons-nous de deuil,
Puisque du sanctuaire il a fi*anchi le seuil ! — Dans le rire du monde éclate sa folie ; Le Sage a le front ceint de la mélancolie ; Le Christ est du chrétien le modèle sacré :
Le Christ n'a jamais ri , mais triste il a pleuré !
Il est , selon Dieu même , une sainte tristesse ;
Elle habite toujours où règne la sagesse.
Il est une humble joie , une chaste gaîté ,
Dont la douceur s'alhe avec la gravité ,
Et qui semble de Tâme , expansive et modeste ,
L'épanouissement, l'expression céleste :
Cette austère gaîté , qui ne raille jamais ,
Autour d'elle répand un doux parfum de paix ;
Q-racieuse et sereine , elle a pour se traduire ,
Dans sa gravité même , un suave sourire. —
Mais le rire frivole à tout homme est fatal :
Ahl garde sur ton front le deuil sacerdotal!
La tristesse du Christ appartient au Lévite ,
Que le monde rieur le recherche ou l'évite !
Le monde adroit pardpnne au prêtre lâche et vain ,
Et son rire profane , et son esprit mondain ;
Mais il craint le regard du grave évangéliste ;
Son front pâle et rêveur l'inquiète et l'attriste ;
Le vrai prêtre , à son gré , regarde de trop haut ;
U voudrait façonner le clergé qu'il lui faut ;
Dépouillé de l'esprit du royal sacerdoce ,
Il voudrait l'animer d'un esprit de négoce. —
Un prophète l'a dit: *' tel peuple, tel clergé.''
Le prêtre qui le iktle est par lui protégé :
Le saint prêtre , il l'estime , il l'admire peut-être ;
Mais il ne l'aime pas , et l'immole au faux prêtre !
Son silence lui semble un reproche importun :
C'est le rire qu'il aime , et c'est l'esprit commun. —
G mortels avilis , qui cessant d'être graves ,
Pour égayer le monde , imbéciles esclaves ,
De vos fronts efiàçant le signe de la Croix ,
Semblez si différents des chrétiens d'autrefois !
Mortels , anges déchus , ô prêtres de la prose ,
vous par qui la chair reçoit l'apothéose ;
vous qui dénoncez l'imagination ,
Qui troublez dans son ciel la contemplation ;
vous , chifireurs glacés , qui poursuivez d'envie ,
Au nom d'un siècle actif, l'esprit de rêverie;
Hommes pleins de science , hommes pleins de bon sens ,
Ayez donc le bon sens de n'être pas plaisants !
Hommes si pleins d'esprit , — du vain esprit de plaire , —
Ayez un seul esprit , — c'est de ne pas en faire ! —
de l'esprit mondain , triste démangeaison !
triste vanité des hommes de raison!
Le long rire éclatant , les froides ironies ,
Les sarcasmes amers et les bouffonneries ,
Les futiles propos et les scurrilités ,
Ont fait ftiir loin de nous les Anges centristes ! —
sainte gravité , qu'es- tu donc devenue ?
Douce vertu du temple , à nos temps inconnue ;
Gravité ! gravité ! toi que le peintre aimait ,
Et qu'en tous ses tableaux autrefois il peignait , —
Où sont les doux rayons de ta pâleur sereine ,
Les parfums qu'épanchait ta candeur souveraine ? —
De la terre , aujourd'hui , le rire immodéré ,
Le rire t'a bannie , — et l'Eglise a pleuré ! —
Séparé de la foule , et lui semblant étrange , Le prêtre en ses vertus est l'émule de l'Ange; Et s'il tombe , il s'abîme en des flots de limon : En cessant d'être un Ange , il devient un Démon ! Alors, vous enlaçant, ô perfides complices, H vous entraîne et roule au fond des précipices ; Lui , que Dieu destinait à vous conduire aux cieux , Vers l'Enfer il vous fraie un chemin spacieux ! C'est im décret divin , il faut qu'il s'accomplisse ; A la faute le ciel égale le suppUce :
Td peuple , tel clergé ! — S'il n'est un Ange , hélas I Le prêtre , en sa basesse , est Simon on Judas ! Des ténèbres du mal son âme est investie ; Il porte en soi l'Enfer, s'il ne porte l'Hostie ; Pour lui , divin modèle , il n'est pas de miUeu : H rempht de parfums ou souille le saint-Ueu ! — TJn esprit goguenard , un ton de persiflage , D'un cœur sacerdotal ne rend point témoignage ; Et s'il est en ce monde un monstrueux griffon , C'est un prêtre railleur , c'est un prêtre bouffon ! Mais tout va bien , au gré du Démon qui ricane ; H a d'un peuple saint fait un peuple profane ; A l'esprit recueilli , l'esprit intérieur , Il a fait succéder le fol esprit rieur; D a par cet esprit glacé l'enthousiasme , Et daijs le cœur éteint l'amour par le sarcasme I Au bruit du rire afîreux et du ricanement , L'Ange de piété remonte au firmament I — Rire aimé des mondains , rire et gaîté profane , Du cloître et du désert la Règle te condamne ! Mais toi , douce tristesse , angélique vertu , De ton esprit le temple est toujours revêtu ; Tu planes sur le dôme où la prière habite ; • Tu suis le cœur qui prie et le front qui médite ; De toute œuvre on te voit protéger le berceau ; Et c'est toi qu'on retrouve encor sur le tombeau ! Au cœur de l'amitié tu luis comme une étoile , Et l'amour en pleurant se cache sous ton voile I suave tristesse , ô sainte gravité , Voile resplendissant de la virginité.
Isolement sacré , silence , ombre , mystère , Quelle âme n'a senti tout votre charme austère ? Vierges qu'au chaste Epoux enchaîne un triple vœu , Anges contemplatifs qui ne vivez qu'en Dieu ,
héroïnes d'amour , fleurs de la solitude , Quelle mère a connu votre béatitude ?
Les victimes du cloître ! on les compte en doutant , On soulève en tremblant leur linceul éclatant; Mais on ne peut compter les victimes du monde : C'est le séjour impur où l'infamie abonde !
Le monde est le théâtre , où des acteurs pervers S'abordent poliment sous des masques divers ; Et quand ils ont joué leur triste comédie , Ils trouvent dans la mort un écho de leur vie ! Si le monde nous flatte, en son perfide élan , D faut , au nom du Christ , lui répondre : Satan l' Quand le monde indulgent nous loue et nous admire , C'est que le Christ sévère est près de nous maudire ! " Des amours malheureux ont peuplé le désert, " Dit le monde , en louant la foule qui le sert ; — Mais j'entends du désert la foudre au loin qui gronde: " Des amours criminels ont eflârayé le monde , Effrayé la justice et peuplé les prisons !
L'amour , la paix , la foi , désertent les maisons ! Les regrets sont les fruits des plus heureux ménages ! L'intérêt a détruit la distance des âges !
Dans ses calculs cruels, l'hymen intéressé Attache au corps vivant un cadavre glacé !
La jeune fille épouse un vieillard qui la dote , Et dans ce riche époux trouve un jaloux despote! L'Eglise , en gémissant , énumère en (jes jours Les crimes qu'ont produits tant de mixtes amours : La perte de la foi, que suit l'apostasie; Les enfants abreuvés du lait de l'hérésie ; Et la discorde intime et les malheurs sans nom , Que sous le toit maudit suscite le Démon !
Le prêtre , avec douleur , — sans surplis , sans étoje , — Sur ces mixtes hymens prononce sa parole , — Froide , aride formule accordée à des nœuds Trop souvent contractés dans un accès fiévreux ! La foi n'allume plus ses lampes virginales; Le feu sacré s'éteint dans les âmes vénales!
D'un chaste et saint hymen , devant Dieu contracté , Où sont les fruits bénis de la fécondité ? — De ce grand Sacrement , que le monde profane , D'un sacrilège hymen , rien de chaste n émane ! Ah 1 sans doute l'hymen est un bonheur permis ; S'ils sont unis en Dieu , les époux sont bénis ! Quand Tunion se fait dans l'amour et la crainte , - Selon les rits sacrés , selon l'Eglise Sainte ; Quand l'amour vient d'en haut , chaste et céleste feu ; Quand ce feu de la chair se purifie en Dieu ; Que l'épouse à l'époux est un mystique emblème ; Que ce n'est qu'en tremblant qu'il l'admire et qu'il l'aime :
Oh ! oui , riiymeii alors est un bonheur ijerniib f S'étant unis en Dieu , les époux sont bénis ; Et de cette union , de ce chaste hymenée , On voit sortir la sainte et nombreuse lignée, Où Dieu choisit les siens pour le cloître et l'autel , Et tous ceux qu'en sa grâce il prédestine au ciel !
Mais ici je me voile, et l'Ange se contriste !
D'un autre hymen Satan s'est fait l'apologiste ; C'est lui seul qui le forme , en allumant la chair ; Cet h5^men désuni n'est qu'un fruit de l'Enfer I Commencé par l'instinct , sans principe et sans force , C'est un accès de fièvre éteint par le divorce ! — O famille , ô foyer , ô temple de la foi , Que deviens-tu , si Dieu se retire de toi ? — Enfance , âge si frêle , ô première jeunesse , Quel sera ton destin si le Serpent te blesse ; Si le Serpent subtil se glisse en ton berceau , S'il vient frapper au cœur le fragile arbrisseau : Si la religion , sous les traits d'une mère , Ne veille pas sur toi , douce fleur éphémère ? — Dans ces temps d'égoïsme et de cupidité , Quels ardents ouvriers bâtiront la cité ?
Si la belle jeunesse eu sa fleur est flétrie , Que deviendra l'Eglise , où sera la patrie ? . — Quel prophète , en ces jours , aurait asccz de pleurs , En dévoilant nos maux , pour pleurer nos malheurs ? Quel homme au cœur serein, quel saint anachorète . Prîra pour la patrie au fond de sa retraite ? Ah I la force pour nous , l'espérance n'est plus Que dans l'austère amour d'iaigéliques reclus ; C'est dans la solitude, école du courage , Qu'il faut chercher le saint , le iiéros et le sage ! Ceux qui suivent la foule ont l'esprit aveuglé , Car l'instinct de la foule est toujours déréglé : Heureux qui , pour garder l'esprit de disciphne . Ose suivre à l'écart l'exception divine ! — D'un siècle plein d'audace , ô lâche Autorité , Tu rendras compte à Dieu de ta timidité !
Hommes irrésolus , au cœur pusillanime , Par vos concessions vous creusez un abîme ! — Oui , vous êtes discrets ! oui , vous êtes prudents f Vous tremblez d'exciter l'émoi des dissidents ! Par vos demi-moyens , vos craintives mesures , Vous rendez l'ennemi plus fier en ses allures ! — Si quelqu'un se distingue en son ascension , Vous êtes alarmés de cette exception ; La singularité vous est toujours suspecte , Et la ligne ordinaire est la seule directe :
Autrefois ouj^hts tard , voilà votre argument , Pour combattre nu cœur noble . un esprit véhément.
Vous ajournez toujours les règles ascétiques , Impraticables lois des athlètes antiques ! — ♦Sur le sable mouvant do la majorité , Ah ! craignez d'établir votre règne agité !
Voulez-vous , en cédant à l'esprit populaire , Voir la démocratie au sein du sanctuaire ? . . Aux jours tant regrettés de l'âge d'or chrétien Les hommes courageux osaient faire le bien ; Ils scellaient de leur sang et payaient de leur vie La palme qui fleurit dans l'extase infinie !
Aucun despote humain , nul roi , nul empereur , Ne pouvait aux martyrs faire embrasser l'erreur ! Pour arroser la croix ^ du cœur coulait la sève ; Les victimes s'offraient avec joie et sans trêve ; Les cœurs étaient brûlants d'héroïques désirs , Et du sang des martyrs germaient d'autres martyrs ! Animés par l'esprit d'invincibles apôtres, On voyait les chrétiens rivaux les uns des autres ; Les vierges , en triomphe , accouraient à la mort , Et comme Dieu lui-même expiraient sans effort! —
Pour féconder ton sein , il faudrait , Amérique , Et les pleurs et le sang d'un amour héroïque ! H faudrait la prière et les austérités , La contemplation sur tes monts écartés ; H faudrait cet esprit d'ardeur et de folie , L'esprit divin par qui la croix s'est étabUe ! —
vous , hommes sacrés , prophètes et Voyants ; Vous , des temps primitifs seraphiques croyants : Que diriez-vous de nous , — Jean , Paul , Ignace , Etienne ; Dominique et François ; vous , l'élite chrétienne , A force d'être fous , les plus sages de tous ! Vous , heureux insensés, que diriez-vous de nous ? De nous, sages du monde, appelés raisonnables; De nous , qui rougissons des siècles mémorables , Où régnait la folie ensemble avec la Croix ; Où Jésus étant Dieu , les chrétiens étaient rois ? Que diriez-vous de nous , en voyant notre vie , Vous qu'on voyait passer , sublimes de folie , Fermant à nos trésors votre cœur et vos yeux , Pour ne voir et n'aimer que les splendeurs des cieux ? Ah ! vous auriez pitié de notre vaine gloire ; Et tristes, vous diriez : '* Ils ont cessé de croire ! L'homme des temps anciens 'était paganisé :
Le chrétien de ce siècle est protestantisé ! " — Et criant vers le ciel , dans votre deuil austère , Vous chercheriez eu vain vos enfants sur la terre ! — Et malgré tant de maux , je resterais muet ?
Oh ! que n'ai-je , aujourd'hui , la voix de Bossuet ? . Que n'ai-ja, pour tonner , la sauvage parole Du rude Jacopone ou de Savonarole ? . . .
Apôtres complaisants des faciles vertus ,
Qui poussez lentement dans des chemins battus
L'innombrable troupeau des âmes routinières ,
Avez- vous oublié la doctrine des Pères? —
Vous qui devez briller ainsi que des soleils ,
En répandant partout la splendeur des Conseils ,
Avez- vous oublie de chanter les louanges
De ceux qui dans la chair vivaient comme des Anges?
Lorsque leurs ennemis , armés de tous côtés,
Cherchanîi à niveler toutes les sommités ,
Confondent tous les rangs , pour que tout s'égalise ,
Ne défendrez-vous pas ces appuis de l'Eglise ;
Ceux qui de l'Evangile ayant sondé l'esprit ,
Ont voulu tout quitter pour suivre Jésus-Christ "...
Viens, mon frère, suis-moi; prends ton vol de colombes Sous le poids des douleurs mon âme en deuil succombe ! Les flambeaux sont éteints ! les guides fourvoyés ! Du Christ, pour nous conduire, où sont les envoyés? Comme un torrent fangeux , le siècle les entraîne ! La Croix cherche un appui dans la science humaine !
Viens , mon frère , suis-moi ; fuyons dans le désert : A qui veut se sauver , cet asile est ouvert ! — Heureux l'anachorète ! — Il se recueille et pense; A l'écart , il reçoit de Dieu sa récompense ; Sans se plaindre de Marthe et sans la condamner, Il imite Marie et sait tout pardonner ; Loin de la foule active , il dort dans la prière : Ainsi dort l'alcyon en paix sur l'onde amère I
Viens , mon frère , imitons Marie et l'alcyon ; Laisse au monde agité ses hommes d'action I Tandis que ce vain siècle , ébloui de lumière , Semble par la vapeur lancé dans sa carrière ; Tandis que trop d'éclat aveugle l'Univers :
Toi, tranquille à l'écart, séparé des pervers. Hors des bonds déréglés du chaos qui s'agite ; Toi, dans ton humble abri, soufire , attends et médite J De ton œuvre , au désert , jette les fondements : Rien de grand n'eut jamais de grands commencements ; A chaque oeuvre préside un Ange tutélaire ; Et plus l'œuvre est de Dieu , moins elle est populaire .... Au fruit de ta prière , à ton obscur enfant , On prépare dans l'ombre un silence étouffant; Mais sois fort d'espérance et sans inquiétude; L'œuvre aura son destin, malgré la multitude; A la garde de l'œuvre un Ange est préposé; Le grain de sénevé de pleurs fut arrosé ; C'est assez pour qu'un jour il devienne un grand arbre j Plus propice aux oiseaux que les palais de marbre : A l'ombre de cet arbre , ils viendront s'abriter Ces riches , ces puissants , fatigués d'habiter
8ous des lambris dorés , dans un triste esclavage , L'esclavage du monde au menteur étalage , L'esclavage du luxe et de la volupté ; Ils viendront chercher Dieu , loin d'un monde agité : Une sainte pensée est toujours immortelle ; Elle résiste au nombre et l'emporte avec elle ; S'attirant tous les cœurs ardents et généreux , Elle agit sur le siècle et triomphe par eux ; Elle agit et triomphe , au milieu des obstacles ; Et reçoit, à la fin , le sacre des miracles ! — Courage ! — L'arbre altier n'a crû qu'avec les ans ; • C'est dans l'ordre étabh que tout vienne en son temps i L'avenir dans notre âme en secret s'élabore ; L'année a son printemps , et le jour son aurore. De ton œuvre , au désert , jette les fondements : Rien de grand n'eut jamais de grands commencements ; Mais sur l'obscur berceau de toute grande chose , Comme sur l'humble fleur qu'un jeune fleuve arrose , L'Ange veille avec soin , l'abrite et le défend , Et d'épreuve en épreuve accompagne l'enfant ; Et l'enfant, en croissant , va d'épreuve en épreuve , Comme un faible ruisseau qui devient un grand fleuve ! De ton œuvre , au désert , jette les fondements ; Rien de grand n'eut jamais de grands commencements I Par le monde accusé , souffre , attends et médite ; L'Eglise aime et bénit le repos de l'ermite ; Toujours , dans son repos , l'humble Contemplatif, Trouve pour l'exalter un défenseur actif; Toujours , pour l'appuyer de sa puissante crosse , H trouve quelque Saint , digne du Sacerdoce ! — Sous l'aile de l'Evêque , abrite ton espoir : Son amour est encor plus grand que son pouvoir ! S'il ne té blâme pas , l'Ange du Diocèse , Qu'importe des cœurs mous l'alarme ou le malaise ? Qu'importent les clameurs , les bruits calomnieux , L'insulte d'un faux-frère ou d'un scribe envieux ? Tout ce qui n'est pas vrai passe comme l'orage ; Mais avec ton amour grandira ton courage I
LE POÈTE
Si l'œuvre vient de Dieu , qu'importent les humains ? Ils ne pourront jamais l'ébranler de leurs mains. — Si Dieu ne la soutient , c'est qu'elle est inutile ; Et tout appui de l'homme , alors , serait fragile. — Je veux ce que Dieu veut ; je le veux selon lui ; Je le veux pour lui seul ; qu'il soit mon seul appui : Sans craindre l'insuccès , j'attends la réussite ; Ni le doute jamais , ni l'espoir ne m'agite ! Si Dieu veut le succès , qu'importe l'instrument ? Tout ce qui doit durer s'enfante lentement ;
Tout ouvrago divin a son progrès immense :
D'autres achèveront ce que , moi , je commence. —
Père , en écoutant l'esprit de vérité Tonner par votre voix en toute liberté , Il me semblait entendre un nouveau Jean-Baptiste ; De vos rudes accents mon cœur ému s'attriste ; Le monde m'épouvante et je pleure sur lui ; Le désert m'apparaît comme un ciel aujourd'hui : Heureux l'anachorète ! heureux le solitaire ! La libéré pour l'homme est dans la vie austère! Loin de la multitude , avec l'Ange envolé, Dans le calme désert, heureux l'homme isolé!
L'homme peut se sauver , en tous lieux, à tout âge ; —
A tout âge , en tous lieux , il peut faire naufrage !
L'esprit du petit nombre est le meilleur esprit ;
Des élus , en tous temps , que le nombre est petit ! —
Oh ! le Seigneur sans doute a les siens dans le monde ,
Comme ces fleurs qu'on voit dans un marais immonde ;
Sans être de la foule , ils vivent dans son sein ,
Rares exceptions du satanique essaim !
Ce monde impie et faux, oublieux et frivole;
Ce monde accusateur, dont l'acerbe parole
N'est que l'expression de son cœur desséché;
Oui , ce monde orgueilleux qu'endurcit le péché :
Tandis que de son sort ton cœur ému s'attriste ,
Dans son ingratitude , il t'appelle égoïste !
Il ose s'étonner que tu te sois enfui ;
Il se moque de toi , qui prends pitié de lui !
T' accusant de folie , en prouvant sa folie ,
Il ose s'attaquer à ta mélancolie ;
Il ose t'opposer son rire immodéré ;
Il t'ofifre une prison pour ton désert sacré ;
Pour le calme oii l'on prie et l'ombre où l'on médite ,
Il t'offre un lieu profane ou tant de luxe habite ;
Où la mode en régnant a flétri la candeur ,
Et des plus jeunes fronts effacé la pudeur!
Il t'offre pour la paix que donne l'Evangile ,
Sa pompeuse misère et son bonheur fébrile ;
Enfin , pour le repos , la solitude et Dieu ,
Pour ton cloître et ton temple abrités d'un ciel bleu ,
Il t'offre ô décepteur ! — Si malheureux lui-même ,
Il prétend rendre heureux le cœur séduit qui l'aime I —
monde , as-tu jamais connu ton vide affreux ,
Et de tes mille erreurs l'abîme ténébreux ?
As-tu jamais pensé que tout fuit , que tout passe ;
Que l'amour dans les cœurs ne laisse aucune trace ?
As-tu jamais pensé que tout change ici-bas ,
Que tout s'exprime enfin par un seul mot : TRéPAs! î!
La vie est un combat ; la lutte , uue suuÔrance ; Et tu viens nous parler de bonheur , d'espérance ? G monde encore plus fou que tu n'es endurci , C'est par excès d'amour que je te parle ainsi ; Et qu'il faudrait souvent qu'un rude anachorète , Pour tonner contre toi , sortît de sa retraite : Peut être , au bruit tonnant , plus souvent répété , Tu comprendrais enfin ta noire iniquité ; Et rentrant en toi-même , après un long vertige , Tu retrouverais Dieu dans un dernier vestige ; Et de ta folle vie abdiquant les forfaits , Dans l'amour de Dieu seul tu chercherais la paix ! — Mais , il te faut , ô monde ébloui d'espérances , D'harmonieux discours , de vagues conférences , Qui , ne heurtant jamais tes vices chatouilleux , Caressent chaque plaie avec des mots soyeux.
Pour flatter ton esprit , en amusant ton âme , Pour offrir ù tes maux un doucereux dictame , Je le sais, il te faut à! aimables orateurs : Tu crains des vérités les blessantes splendeurs ! Ainsi l'œil affaibli de quelque aiglon transfuge Contre l'éclat du jour cherche un sombre refuge ; Et de l'astre importun redoutant la clarté , Ne s'ouvre et ne se plaît que dans l'obscurité ! O monde enténébré , que ton sort m'épouvante î Pour oublier ton Dieu , tu vis dans la tourmente ! G-arde , garde pour toi ton bonheur agité :
J'aime mieux les trésors de la sérénité ! — Garde , garde pour toi ta misère dorée :
Pour moi ta nudité n'est pas assez parée !
Malgré l'éclat pompeux de ton luxe insolent , Je sais de tes plaisirs l'ennui désespérant ! Sous le linceul brillant, j'aperçois ton cadavre ! L'aspect de tes malheurs ou m'indigne ou me navre ! Oh ! que mon cœur en deuil , accable de douleurs , Se brise sous le poids de son fardeau de pleurs I Et l'on ose appeler froide, sauvage et sombre , L'âme toujours ardente, et qui brille dans l'ombre; L'âme qui prie et souffre et gémit devant Dieu , Pour un monde qui l'aime et l'invoque si peu !
Va , monde accusateur ! un an de solitude ,
De saint recueillement , de prière et d'étude , Loin de toi , dans la paix , a fait luire à mes yeux , Les suprêmes clartés qui descendent des cieux ; Je comprends ton esprit d'envie et d'artifice , Ta maUce hypocrite et ta froide injustice; Loin de toi, libre enfin, dans un abri plus sûr , L'homme plus près du ciel aspire un air plus pur ; Affranchi de ton joug , tranquille , il s'y promène ; Le fertile désert est son royal domaine !
Beigneur , il te possède ; et pour lui , c'est assez I
Son cœur est opprimé de tes dons amassés !
Oui , quiconque a quitté , pour te suivre , patrie ,
Biens , amis et famille , il a , dès cette vie ,
En te possédant seul , un avant-goût du ciel !
Heureux, dans son repos, le moine du Carmel I
Heureux le vrai Mystique ! heureux le Solitaire I
La cellule du Juste est un ciel sur la terre I
Le monde , aveugle et vain , se vante avec fracas
De pouvoir seul donner un bonheur qu'il n'a pas . —
Viens , mon frère , et suis-moi vers le séjour de l'aigle ;
La règle qu'il te faut, c'est l'ascétique Règle !
Viens jouir avec moi de cette liberté ,
Qui rappelle d'Adam l'insigne royauté j
En brisant tes liens , dans l'essor de ton âme ,
Méprise tout mépris et dédaigne tout blâme I
Celui qui vit en Dieu n'est jamais isolé I
L'ermite , en son désert , par l'Ange est consolé ;
L'ermite n'est jamais seul dans la soHtude ;
Son âme , unie au Christ , touche à la multitude !
L'Eglise a consacré le repos du désert;
Les prières des Saints sont un puissant concert ;
Les moines , en formant d'angéliques phalanges ,
Pour combattre l'Enfer , ont la force des Anges ;
Et J'amour , en tous temps , a créé ces héros ,
Qui n'ont jamais cessé d'agir dans le repos !
Brise enfin des liens , forgés par l'habitude ;
De l'Egypte idolâtre , oh ! fuis la servitude ;
Quitte un monde coupable , agité de remords ;
Et laisse aux morts le soin d'ensevelir les morts |
Libre à de vains acteurs , embarrassés d'affaires ,
De se croire importants et d'être nécessaires :
Quand ils disparaîtront dans l'oubh du trépas ,
D'avides remplaçants prendront leurs embarras !
La fièvre des honneurs , l'ambition hâtive ,
L'espérance du gain , la vertu lucrative ,
L'esprit du siècle enfin attirera toujours ,
Pour combler chaque vide, un immense concours! —
LE POÈTE
Pour trouver Jésus-Christ , il faut quitter les hommes :
Le désert est bien doux dans le siècle où nous sommes ! — »
Heureux qui , s'enfiiyant des forums agités ,
Où l'on entend hurler tant de flots ameutés ,
Et saluant de loin son fi:'ère anachorète ,
Va se bâtir un nid sur la plus haute crête;
Et qui vit , revêtu d'un mystique linceul ,
Seul avec la Nature , et seul avec Dieu seul !
Puisqu'il faut que pour Dieu tout homme vive et meure ,
Moi , loin des cœnrs troublés , je choisis ma demedre !
ANTOINE CALYBITE.
Mais avant de partir , pour prendre un vol alticr ,
Revêts , athlète ardent , la cuirasse d'acier :
Le monde te prépare une lutte orageuse ;
11 te faudra subir sa parole outrage use ;
Dans sa haine, animé par son maître, Satan ,
De ton cœur héroïque il brisera l'élan ;
Pour te combattre , armé de l'acerbe ironie ,
Aux transports de l'amour, à l'essor du génie ,
Sa lèvre opposera le sourire glacé :
Que de fois , ô mon frère , il t'a déjà blessé !
Il t'appellera fou, rêveur et fanatique;
Et trouvant dans la foule un écho sympathique ,
Aux yeux des froids méchants il semblera vainqueur :
Mais Dieu sera pour toi , Dieu qui sonde ton cœur !
Contre un Dieu tout-puissant la lutte est inutile ;
Le désert , quand il veut , germe et devient fertile ;
H rend fort le plus faible , et faible le plus fort ;
Le roseau qu'il soutient résiste à tout effort !
Ne démens pas l'esprit d'une royale race ;
Dans les choses de Dieu , porte une sainte audace ;
Ose tout entreprendre , en ton amour pour lui :
Ce qu'on-a pu jadis, on le peut aujourd'hui!
LE POÈTE
Pour combattre le monde et vaincre la nature , Dans l'arsenal divin j'ai choisi mon armure ! Pour la gloire de Dieu , je suis prêt à souffrir ; Dans mon cœur, j'ai prévu ce qui peut m'advenir : Je suis prêt à souffrir , pour la cause bénie , L'insulte, l'abandon, la faim, la calomnie; Je verrai contre moi lutter amis , parents , Etrangers, bons, méchants, tièdes, indifférents, Et le monde et l'enfer , unis pour me corabattre ; Mais , confiant en Dieu , sans me laisser abattre , Pressé contre la Croix et regardant le ciel , Je laisserai passer l'orage universel !
Pour m'abriter du choc des vagues en furie , Dans le sombre péril , j'invoquerai Marie ; Et dans la paix divine endormi par la foi , Si le Christ est pour moi , qui sera contre moi ?
FIN DU SECOND AUi:.
'il
TR0I8IËHE A6B.
^' Toute mystique, surtout la mystique ésotérique ou intérieure, a besoin j pour se développer , de la retraite et du silence y afin que les puissances de l'dme, recueillies dans son fond et n'étant point distraites par le bruit des choses extérieures , puissent entendre les douces insinuations de l'Esprit-Saint. Or, c'est dans les déserts de l'Orient qu'ont trouvé ce repos les âmes fatiguées du tumulte du monde et de la vie to^^te îiaturelle qu'on y mène. C'est là surt(»iit que s'est développée à cette époque la mystique chrétienne ; et elle a dû nécessairement prendre I'empreinte du pays qui lui a servi, pour ainsi dire, de berceau. La Palestine, la Syrie, la Mésopotamie, les régions arrosées par l'Euphrate et surtout la vallée du Nil attirèrent de préférence les premiers anachorètes... . En quittant le monde pour se retirer dans le désert , ils renonçaient , il est vrai , à tous les intérêts humains ; mais , d'un autre côté , par l'empire qu'ils avaient acquis sur leur nature ardente et sauvage, ils devenaient des modèles qui excitaient l'étonnement et l'estime des païens , et que les chrétiens se sentaient disposés à imiter. Le changement profond qui s'était accompli dans leur être, sous l'action victorieuse de liv grâce , offrait au monde l'image des efifets merveilleux que le christianisme peut produire sur une plus granule échelle dans la société tout entière. Comme religieux et docteurs, ils ont pour ainsi dire continué le Psautier. Leur vie, sous ce rapport , est comme la lyre de la poésie sacrée , opposée au tumulte épique de l'histoire. Ils avaient saisi le christianisme d'une manière lyrique , et l'exprimaient sous cette forme. Leur
être tout entier portait le caractère d'une idylle religieuse
L'imagination et l'instinct poétique des premiers Solitaires n'avaient point été aflaiblis par l'austérité de leurs vies. Séparés entièrement du monde et de toute relation sociale , semblables à des plantes qui , mises dans des vases étroits et ne pouvant s'étendre au large, sont forcées de se développer par en haut, les premiers Solitaires étaient obligés aussi de chercher dans une région supérieure un cercle pour leur activité; et, s' élevant auilossus des formes et des instincts de la vie ordinaire , les facultés de leur dme s'épanouissaient dans une sphère poétique et idéale. "
{La Mystiqia Divine. 'i>ar gorues Liv. I. ch. Il, Trad. par