CHARLES SAINTE-FOL
llîlgïï SIiïïtt.î
l'ange de la solitude
L'Esprit de Dieu jamais n'agit dans le tumulte ;
Le Parade t se plait dans le désert inculte ;
L'azur calme et brillant n'est jamais reflété
Dans le cœur orageux ou le lac agité. —
Lorsque Dieu veut parler a quelque âme embrasée
Et sur elle répandre une douce rosée ,
La séparant du monde , il l'attire au désert ,
Et là , dans le secret , se montre à découvert I
Moi , l'Ange du silence et de la solitude ,
L'Ange de la douleur, que fuit la multitude j
Moi, j'aime les grands bois ; j'habite les hauts-lieux ,
Où jamais n'ont mugi les torrents populeux. —
Ah ! le Démon me craint 1 le monde me redoute I
La chair tremble et pâlit, quand une âme m'écoute!
Mon regard terrifie ; il glace au fond du cœur
De tout homme charnel le sourire moqueur I
Le sentier où je marche est parsemé d épines ;
On y cueille l'absinthe et d'amères racines;
On y voit le cilice et le sac et la croix ,
Listruments de soufifrance et d'ivresse à la fois!
Là , le jeûne ascétique enflamme la prière ;
Comme un aigle , l'esprit plane dans la lumière ;
Là , toute chair revêt de mystiques pâleurs ,
Et l'âme goûte en paix la volupté des pleurs !
L'âme y souffre avec joie; et la chair, dans Tivresse,
En se fortifiant , partage sa tristesse !
Oh ! c'est là que l'amour , divine passion ,
Mélange d'agonie et d'exultation ,
Dans l'étroite cellule et l'obscur oratoire,
Accomplit devant Dieu son œuvre expiatoire!
C'est là qu'en ses transports l'extatique douleur
Des maux universels sonde la profondeur I —
L'humanité coupable a besoin de victimes!
Il faut un contre-poids au fardeau de ses crimes !
C'est le décret du ciel, la loi de tous les temps ,
Que les bons, en priant, souffrent pour les méchants;
Que les Saints soient punis pour tout le ^iècle impie ;
Que l'amour intercède et l'innocence expie !
O vous , qui possédez les fragiles trésors ,
Les vains et taux plaisirs de l'esprit et du corps ;
Vous, qui n'avez joui que d'un bonheur factice:
Vous ne comprenez pas ce divin sacrifice 1
Vous ne comprenez pas qu'une âme , en s'isolant ,
Se fasse ainsi victime , — holocauste vivant !
Vous ne comprenez pas , dans votre ivresse molle ,
Que pour vous elle prie , elle soufifre et s'immole ;
Et qu'apaisant ainsi la colère de Dieu ,
Sous vos pieds elle ferme un abîme de feu !
Mais l'Ange la comprend I mais Dieu la récompense !
Mais le ciel tout entier la contemple en silence ;
Et pour la foule ingrate acceptant ses douleurs ,
Eteint dans son amour tous les foudres vengeurs ! —
Du moine recueilli , du prêtre et du fidèle ,
Le Christ , austère et doux est l'éternel Modèle !
Le Christ , en répandant sa doctrine d'amour ,
D'une sainte tristesse a marqué son séjour.
Le Christ , du froid berceau jusqu'au sanglant Calvaire ,
Fut l'exemple vivant de l'Evangile austère !
Le terme de la vie étant l'éternité ,
L*homme doit y marcher avec solennité I
Par un Dieu qui pleura , la tristesse est bénie ;
La tristesse toujours à l'amour est unie ;
Les fruits les plus divins sont arrosés de pleurs ;
Le lys de chasteté croît au sein des douleurs ;
Le bandeau glorieux , l'auréole royale ,
Le signe rayonnant de splendeur virginale ,
C'est la tristesse austère au front de l'humble enfant
Que le monde joyeux insulte en triomphant : —
La tristesse rayonne en sa pâleur mystique ;
C'est l'attrayant éclat d'une âme apostolique ;
C'est le reflet divin projeté par la croix ,
La sainte ressemblance avec le Roi des rois !
Et chaque Règle écrite , et chaque monastère ,
L'Orient , l'Occident , l'Eglise tout entière ,
Et la nature et l'Art ont partout constaté
De l'innocence en pleurs l'invincible beauté !
MARIE-ANTONIE
Ange de la tristesse et de la sohtude , Prends pitié de mon âme , en ta sollicitude ! Suppliante à tes pieds , je me jette à genoux : Prends pitié de mon âme , incomprise de tous I — Sous le toit paternel , je me sens étrangère ; Au sein des flots humains je reste solitaire !
Prends pitié de mon âme , Ange ami du désert : Tonte plainte me semble un ravissant concert ! Je fuis toute gaîté ; c'est la douleur que j'aime I Pour moi , l'extrême ivresse est dans le deuil extrême Chaque soupir en moi trouve un intime accent; Je touche à tous les points d'un cercle tressaillant ; Comme un plomb , la douleur sur moi tombe et retombe Sous le poids de la croix je fléchis et succombe I En moi , je sens passer d'électriques frissons; Mon àme est une lyre aux sympathiques sons !
Dans mon isolement , je tiens par chaque fibre A tout membre qui souffre , à tout àme qui vibre 1 Des cœurs les plus navrés centre retentissant , J'entends gémir en moi comme un luth frémissant ! Hélas ! des maux de tous suis-je donc solidaire ? Dois-je prendre ma croix et monter au Calvaire ?
l'ange de la solitude.
Il ne sait pas aimer , qui ne sait pas souffrir ;
Une Vierge l'a dit: " Ou souffrir ou mourir! "
De l'âme la souffrance est l'aliment céleste ;
L'amour par la douleur se prouve et manifeste ;
La douleur nous épure et grandit devant Dieu ;
Il ne sait rien celui que n'atteint pas ce feu !
La tristesse féconde exalte le génie ;
Les sanglots de l'amour sont des chants d'harmonie ! —
Enfant du sacrifice et de la passion ,
Aimer , souffrir , prier , — c'est ta vocation ;
Ton âme attire et meut deo âmes satellites ;
Avec elles vers Dieu , sans cesse tu gravites ;
Tu n'es pas isolée , et dans ton oraison ,
Comme avec les anneaux d'un mystique chaînon ,
Vers le trône de Dieu tu soulèves les âmes !
Vierge épouse divine , heureuse entre les femmes ,
Dieu t'appelle au désert , où , s'unissant à toi ,
Il te révélera les secrets de la foi ;
T' abreuvant de douleur pour t'enivrer de joie ,
Dans l'abîme d'amour où l'âme enfin se noie .
Perdant le souvenir de tout objet mortel ,
Tu ne sentiras plus que l'Etre Essentiel ;
Ton âme , au ciel des cieux , de lumière inondée j
Dans l'extatique oubli doucement absorbée ,
Par l'astre intérieur verra l'éclat produit :
L'excès de la lumière engendrera la nuit I —
Nuit obscure pour l'âme , et pourtant lumineuse ;
Nuit que n'éclaire plus une lueur trompeuse ;
Nuit divine , où les sens, l'âme et ses facultés ,
Semblent s'éteindre au sein d'embrasantes clartés ! . . . .
La douleur et l'amour l sublime et doux mystère y Qu'ignorent l'égoïste et la foule vulgaire !
Sublime et doux mystère , éclairé par la Croix , Et compris par tous ceux qu'en des sentiers étroits J'ai vu marcher , vêtus du sac et du cilice 1 La douleur et l'amour , ineffable délice !
MARIE-ANTON lE.
Dieu , source d'amour, mon principe et ma fin ,
Donne-moi pour t'aimer un cœur de séraphin !
Que par toi la science en moi soit abolie ,
Et que de l'amour seul domine la folie I
Avec joie , â toi seul consacrant tous mes jours ,
Et dans un seul amour fondant tous les amours ,
Languissant d'une soif qu'ici-bas rien n'apaise ,
Au milieu des humains tout m'attriste et me pèse I —
H ne sait pas aimer , qui ne sait pas souffrir ;
Une Vierge l'a dit: " Ou souffrir ou mourir I "
J'aime et je veux souffrir ; je consacre ma vie
A prier , à souffrir pour sauver la patrie ;
A prier , à souffrir pour les hommes d'Etat ,
Pour tous ceux que la gloire expose à trop d'éclat;
A prier , à souffrir , comme sainte Thérèse ,
Pour attirer du ciel sur chaque diocèse
Les bénédictions , les grâces, les faveurs,
Qui rallument l'amour , l'héroïsme des cœurs';
A prier, à souffrir, pour tous ceux de mes frères
Qui jamais vers le ciel n'élèvent leurs prières ;
Pour tous ceux que l'erreur égare en des sentiers
Où , sans atteindre au but , se déchirent leurs pieds ;
Pour ceux que la Magie avec ses faux prodiges
Entraîne sur les pas du démon des vertiges ,
Et dans un labyrinthe , aux ténébreux détours ,
Par l'espoir d'un faux bien veut perdre pour toujours I
Enfin , pour tous , Seigneur , oui , pour tous , sans réserve ,
Afin que votre amour les épargne et préserve I —
J'aime et je veux souffrir , unie au Christ divin :
Le chemin de la Croix , c'est le royal chemin I
Oui , de la Passion j'ai compris le mystère :
Ou souffrir ou mourir , c'est mon sort sur la terre !
l'ange de LA SOLITUDE.
Enfant du sacrifice et de la passion , Aimer , souffrir , prier , c'est ta vocation ! Par des fiens cachés , par des rapports intimes , Tout se tient et s'embrasse à travers les abîmes : Et l'âme qui s'isole , et, dans l'isolement , Fait monter sa prière au cœur du firmanii-ut .
Cette ème eat en contact avec la fouie active ,
Et c'est ainsi qu'agit l'âme contemplative, ■
Plus utile en repos qu'une autre en s'agitant :
L'immobile prière eat un levier puissant!
Oui , tandis que l'acteur , qui s'admire et qui s'ai
Croit remuer le monde , en s'agîtant lai-même ,
C'est l'âme de Marie , en son oisiveté ,
Qui produit , sans orgueil , l'immense activité !
L'amour , dans le repos , aidé de la prière ,
Ainsi que la rosée , ainsi que la lumière ,
Dont la fleur ae colore et s'abreuve à la fois ,
Pour opérer le bien , suit de célestes lois ;
Et pénétrant les cœurs, saus bruit et sans secon
Atteste une influence auasi forte que douce!
Ahl laisse au siècle actif, émerveillé de bruit,
Ignorant du pouvoir qu'à donné Jésus-Christ , '
L^sse à ce siècle aveugle , épris de la matière ,
Sa bruyante action et sa fausse lumière !
Le bruit fait peu de bien , et le bien peu de bruit ;
L'acte le plus divin devant Dieu seul reluit;
La fleur de !a vertu , belle de son mystère ,
S'ouvre et brille dans l'ombre , et puis meurt solitaire !
La plus grande action s'opère sans éclat ;
La vaine activité , recherchant l'apparat ,
D'un public auasi vain recueille les louanges :
A^r dans le repos c'est imiter les Anges I
L'immobile prière est un raj-stique aimant ;
Par elle tout gravite au seuii du firmament ;
La prière est la loi souveraine des èires ;
Les Anges dans le ciel , dans le temple les prêtres ,
Les hommes , en tous lieui , subissent cette loi ;
C'est le lien d'amour, d'espérance et de foi :
Il aime et sert , celui qui s'isole et qui prie , '
Et qui , dans le repos , contemple avec Marie ;
n aime et sert , l'ermite au fond de son désert ;
L'âme contemplative , à distance , aime et sert !
Si tout pouvait manquer à la fois , sur la terre ,
Pour tout reconquérir , resterait la prière !
Enfant du sacrifice et de la passion , Aimer , souffrir , prier , — c'est ta vocation I Dieu t'appelle au désert , pour y vivre en recluse ; Ton ftme , avec l'amour , a la science infuse I —
Tois I dans ce siècle ardent de folle activité ,
D'un vol vertigineux le monde est emporté ; L'esclave genre humain tourne sa lourde meule ; Le désert est désert ! la solitude est seule I
tî Blariage €ilnU,
MABIE-ANTONIE.
" Ileureuse , Ohl bienheureuse entre toutes ses sœurs
Est l'âme solitaire , L*àme qui , méprisant le monde et ses splendeurs , Ne voit qu'avec dédain la coupe des erreurs
Où s*enivre la terre ; L'âme qui, toute à Dieu, rêve un autre séjour Que ce globe imprégné d'amertume et de vase ,
Et s'endort dans l'extase
D'un indicible amour f Heureuse l'âme pure , heureuse Fâme douce ,
Etrangère ici-bas.
Qu'un siècle dégradé méconnaît et repousse ,
Et qui ne s'en plaint pas; Qui demande à souffrir , pourvu que Dieu la voie ,
Qui refuse la joie
Dont la source est ailleurs ; Et les yeux vers le ciel, suivant son humble route,
Y sème goutte à goutte
L' offrande de ses pleurs I " — C'est ainsi qu'a chanté , dans sa ferveur mystique . Du sol Armoricain la Muse catholique ; C'est ainsi qu'a chante , sur sa cithare d'or , En parlant de l'Epouse , une autre Muse encor : " Elle cherchait les bois , dans ses inquiétudes ; Elle y mettait son nid , loin du bruit , loin du jour ; Aussi son bien-aimé la mène aux sohtudes , Car c'est dans les déserts qu'il fut blessé d'amour.*'
l'ange de la solitude.
Et ce don de chanter avec l'accent suprême ,
Ce céleste pouvoir, tu l'as reçu toi-même 1 —
Poète séraphique , enfant du Golgotha ,
Oh I sois fiere du don que le ciel t'accorda ;
Plains tous ces froids railleurs , que le blasphème amuse ,
Ces vils marchands de prose , insulteurs de la Muse ;
Plains ces cœurs envieux , ces cœurs remplis de fiel ,
Et rends ton culte austère à la fille du ciel !
De la famille d'Eve elle fut protectrice ; Des premières cités , sage législatrice , Dans la langue des dieux elle écrivit les lois ; Oui , la Muse était reine et prêtresse autrefois 1
MARIE-ANTONIE
La sainte poésie est le concert de l'âme ,
Qu'en Eden ont chanté l'Ange , l'homme et la femme.
Ce siècle , pour la Muse , est trop matériel ;
Ce siècle est trop grossier pour la fille du ciel ;
Et craignant de souiller sa blanche robe d'ange ,
Elle évite en fuyant le grand fleuve de fange I —
Je porte en moi l'esprit de plusieurs de mes sœurs ;
Toutes n'ont pas le goût d'énervantes douceurs ;
Toutes n'ont pas l'amour des choses de la terre :
Il en est en qui Dieu mit son amour austère ;
Il en est qui fuiraient loin des molles cités ,
Et qui rêvent des bois les âpres voluptés ;
Dans leur sein généreux bat uu cœur d'amazone ;
D'un séraphique éclat leur large front rayonne ;
Elles semblent subir d'angéliques attraits ,
Et passeraient sans peur à travers les forêts ,
A travers tous les lieux infestés de reptiles ,
Et les sables brûlants des steppes infertiles ! —
Je porte en moi l'esprit de plusieurs de mes sœurs ;
Toutes n'ont pas le goût d'énervantes douceurs ;
Le goût du luxe esclave , en sa pompe éphémère ,
Et qui cherche à voiler sa superbe misère 1
Ah 1 que me font à moi , les biens qui n'ont qu'un temps ,
Vases pétris d'argile , imparfaits et changeants ,
Hochets de la matière et parcelles de l'être ,
EéaUtés d'un jour qui ne font qu'apparaître ?
Quoi ! l'on pourrait aimer une idole de chair ,
Dont la beauté fragile est destinée au ver ;
L'on pourrait s'attacher à l'inconstance même ,
Sentant fuir chaque jour l'être aimé qui vous aime ;
Et l'on ne pourrait pas s'unir au Créateur ,
Source de tout amour et de toute splendeur?
Quoi ! l'ombre, le reflet, la lumière afiaiblie,
L'image serait plus que l'Auteur de la vie ?
Quoi ! les choses du temps , en leur fragihté ,
Pour une âme immortelle auraient plus de beauté? —
Entre mon âme et Dieu je ne veux point de voiles ;
La splendeur du Soleil me cache les étoiles I
Devant l'Astre d'amour, tout n'est que froid néant:
Pour contenir mon cœur , Dieu seul est assez grand I
Sans le nuage obscur, sans l'image chamelle,
Oui , je veux m' élever à l'idée étemelle ;
En Dieu seul contemplant la multiplicité ,
Je veux me reposer au sein de l'Unité ,
Et me sentir par elle à moi-même ravie , Comme une goutte d'eau dans l'Océan de vie !
Loin du bruit., loin du monde , à qui je dis adieu , Loin des plus chers amis , qui séparent de Dieu ; Loin de tous, solitaire, oubliée, oublieuse, Je veux suivre le Christ , dans la voie épineuse I
O sainte solitude , ô maîtresse des cœurs , Que ton amour embrase en leurs élans vainqueurs , Dans ton regard limpide et doucement austère , Je vois se réfléchir tous les deuils du Calvaire ! Mon âme est entraînée aux accents de ta voix ; Et ton autel m'effraie et m'attire à la fois ! Déserts inhabités , bois sombres et gothiques , D'un vague effroi saisie en vos temples mystiques , J'entends la voix de Dieu qui me parle en vos bruits; Je sens autour de moi d'invisibles appuis; J'erre , en chantant tout haut sur la déserte grève ; Je ne sais quel esprit tout- à-coup me soulève , M'illumine et m'enflamme; et je sens s'émouvoir Mon esprit exalté par un secret pouvoir , Comme du grand mélèze , au doux souflle éolique , S'éveille peur gémir l'orgue mélancolique. —
Solitude , je vois ton règne rétabli , Et ton nom glorieux arraché de l'oubli I Je vois dans l'avenir , qui s'éclaire et dévoile , Je vois sur nos déserts se lever ton étoile ! Je vois , fertile en saints , et peuplé de héros , Germer ton Paradis , sous nos climats nouveaux ! Je vois venir à toi, vierge essaim prosélyte, — Du peuple Américain la jeunesse d'élite!
Oui, le riche Occident te prépare un tribut:
Reine de l'Orient , Solitude , salut !
Ta gloire doit briller aux déserts d'Amérique D'un éclat plus ardent qu'aux sables de l'Afrique ; On y verra surgir maints pieux fondateurs , Qui feront refleurir l'âge de tes splendeurs! Pour consacrer bientôt des régions si vastes , Je vois naître et grandir de saints enthousiastes, Qui , sans s'inquiéter des jugements humains , Vivent , dans le désert , du travail de leurs mains ....
Oh ! qui me bâtira mon étroite cabane ?
Je voudrais vivre ainsi que Rose et Marianne ; Je voudrais imiter l'ange du Canada ; Aimer , souffrir , ainsi que Tégahgouïta !
Avec le même attrait , avec les mêmes grâces , Ne pourr|is-je marcher sur leurs divines traces ? Ce que mes sœurs ont pu , ne le pourrais-je point ? Oh ! qui me bâtira ma cellule en un coin ?
Aimer , souffrir , prier , c'est mon sort sur la terre : Heureuse l'ermitesse , en son coin solitaire !
L'atmosphère du monde est mortelle à l'amour :
Heureuse l'ermitesse , en son obscur séjour ! —
Salut, ô solitude, ô divine nourrice,
maîtresse de l'âme , ô vierge institutrice !
Ton école céleste est celle des douleurs !
Tes fils Sk 'Ut abreuvés , non de lait , mais de pleurs I
Tu marques tes élus du signe de la gloire ;
Pour se plaire à ton culte , il faut aimer et croire ;
Il faut fouler aux pieds et la chair et le monde ,
Et le luxe énervant de la luxure immonde !
H faut, il faut, s'armant de la virginité ,
Par l'amour de Dieu seul vaincre la volupté,
Et dans son vol ardent vers les choses de l'âme ,
S'élever sans repos sur des ailes de flamme 1
Oh ! qui m'emportera , loin des froides cités ,
Dans les vallons ombreux , sur les monts abrités ,
Dans les lieux où jamais ne va la multitude ?
Je languis dans le monde : — Oh 1 prends-moi , Solitude !
Ce que mes sœurs ont pu , ne le pourrais-je point ?
Oh ! prends-moi , Solitude , et conduis-moi bien loin I
Sur l'enfant des forêts , Dieu veille avec tendresse :
Aban donnera- 1- il l'humble et pauvre ernritesse ?
Lui qui prend soin des fleurs et des oiseaux du ciel,
Et qui donne , en tous lieux , à l'abeille son miel ;
Lui , dont la Providence , en sa loi régulière ,
S'étend avec amour sur la nature entière ;
Lui , le Consolateur ; lui , le Père et l'Epoux ;
Lui , le céleste Amant , solitaire et jaloux ;
Abandonnera- t-il l'épouse fugitive ,
Dans son amour pour lui , solitaire et craintive ?
Oh! non ; son bras puissant ne s'est pas raccourci ;
Co qu'il a fait ailleurs , il le ferait ici I
O toi , ma Mère , étoile étincelante et douce , Qui nous montres le piège où le Démon nous pousse , Et qui , servant de guide et de phare au pécheur , Eclaires son chemin et rassures son cœur; O boussole , ô flambeau de notre nuit profonde , Daigne luire sur moi , dans l'exil de ce monde ; Et conduisant mes pas à travers le désert , Fais que par Jésus-Christ le ciel me soit ouvert I
Et vous , fleurs des forêts , dont l'esprit sur moi plane : O Tégahgouïta , Solano , Marianne , Rose et Lys , dont l'odeur autrefois parfuma La ville de Quito , la ville de Lima :
Intercédez pour moi , qui souffre et lutte encore , Afin que votre esprit en mon cœur fasse éclore ^ L'amour de la prière et de l'humilité ; Et la haine des biens, aimés dans la cité !
Intercédez pour moi dans le ciel où vous êtes , Afin que sur la terre , imitant les ascètes ,
Ea fuyant la cité , j'adopte pour séjour
L'antre où pénétre â peine un seul rayon du jour !
Le salut de mon âme est mon unique affaire ;
Le salut de mon âme , à tout prix sur la terre I —
A quoi me servirait de gagner l'univers ,
S'il me fallait , après , tomber dans les enfers ? —
EMMANUEL
Chaste exaltation , extase virginale
D'un cœur qui chante à Dieu son hymne triomphale I
Je t'admire , ô Marie , en ta sage ferveur ,
Ne voulant pour Epoux que le Divin Sauveur I —
Solitude du corps , solitude de l'âme ,
Sainte virginité , tu relèves la femme !
C'est par toi qu'elle est reine , et que son cœur aimant
Pour n'y chercher que Dieu , s'élance au firmament ;
Par toi qu'en son amour , son repos extatique ,
Elle puise sans cesse une ardeur séraphique I —
Toute âme , assujettie aux voluptés du corps ,
Se dissout dans l'ivresse et s'épanche au-dehors !
L'enthousiaste instinct , la force et la constance ,
La charité martyre est dans la continence !
Je t'admire, ô Marie, en ta sage ferveur ,
Ne voulant pour Epoux que le Divin Sauveur I —
MARIE-ANTONIE
Fais plus que m'admirer ; — imite-moi , mon frère I
Laisse-toi soulever au-dessas de la terre !
De l'amour en ton cœur suis le mystique attrait :
Quel trésor de ce monde est digne d'un regret?
Ou l'enfer ou le ciel , telle est ta destinée ;
Ta fin, malgré les biens , la gloire et l'hy menée ....
Marche 1 marche toujours ! — Ah I quel que soit l'accueil
D'un monde mensonger , le terme est le cercueil 1
L'orage, en soulevant des vagues ennemies,
Sépare chaque jour bien des barques amies I
Du bonheur espéré nul ne cueille la fleur ,
Et plus l'espoir fut grand , plus vive est la douleur \
t'mm Mmtk tn iim
EMMANUEL
Je t'admire , ô ma sœur; ton choix est le plus sage :
La vie est un exil, et la tombe un passage! —
Vanité , vanité , tout n'est que vanité I
La tristesse est le fruit de tout bonheur goûté !
Autrefois je rêvais un avenir de gloire , —
Prestigieux mirage , oasis illusoire I —
Je rêvais, dédaigneux du luxe, enfant de l'or,
D'amasser de l'esprit Téblouissant trésor I
Je veux, — je veux, disais-je , — éteindre de mon âme ,
Aux sources du savoir , la dévorante âamme ;
Je veux pâlir , la nuit , sur mes livres penché ,
Et boire chaque flot de science épanché ;
Pour épouse , je veux ne choisir que l'étude ;
Je ferai de ma chambre une âpre sohtade;
Je fuirai mes amis , en fuyant les plaisirs ;
Je ne connaîtrai pas d'infertiles loisirs ;
Absorbé par l'étude, où l'âme est assouvie,
L'exil sera pour moi plus doux que la patrie I
Riche enfin du trésor dans l'exil amassé ,
En saluant , joyeux, la terre où je suis né ,
Je remplirai de bruit mon politique rôle ;
Dans un souffle enflammé vibrera ma parole ;
Sous mes regards perçants, remplis d'éclairs vainqueurs ,
Je sentirai frémir les esprits et les cœurs;
Et la voix de la foule éclatant en louanges ,
Je connaîtrai l'orgueil qui fit tomber les Anges !
Et qui sait? en l'essor de mon génie ardent.
Je peux me voir un jour Ministre ou Président ; A Washington porté par les flots du Pactole , Je peux me voir enfin le chef au Capitole ! — Vanité, vanité; tout n'est que vanité I La tristesse est au fond de tout rêve exalté I Toute fleur du plaisir contient l'ivresse amère : L'homme doit s'efFraver des bonheurs de la terre !
Insensé qui bâtit sur le sable mouvant , Sur le roseau fragile agité par le vent 1 — Exaltée , et pourtant sérieuse et sereine , Un virginal attrait vers le cloître t'entraîne ; Dans la foule isolée , insensible aux plaisirs , Tu rêves du désert les austères loisirs ; Tu rêves la montagne , où l'aigle solitaire Au roc inaccessible a suspendu son aire ; Semblable à Jeanne-d' Arc , à l'armure d'acier ^ De l'amour de ton Dieu tu fis ton bouclier ; Sagement insensée et divinement folle , A ton front consacré reluit une auréole!
MARIE-ANTONIE
Oui , frère , je suis folle aux yeux de l'insensé ; Folle , comme sont fous les enfants de Rancé ; Folle, ainsi que l'étaient les chastes ermitesses, Exhalant leur amour en pieuses tristesses ; Folle, comme Thérèse et Claire en leurs douleurs ; Oui , je suis ivre et folle , et j'ai choisi les pleurs : Oui , voila mon ivresse ; oui , voila ma folie ! Oui .voilà le secret de ma mélancolie I Du Dieu qui nous aima jusqu'à mourir pour nous , Mon amour a fait choix; je l'ai pris pour Epoux ; Plus je l'aime et l'embrasse et plus je deviens chaste : Le cœur vierge est le seul vraiment enthousiaste !