A MON PLUS JEUNE FRERE TERENCE
Un disciple de Boon , ermite centenaire , Vivait indépendant , près d'un lac solitaire : Des modernes progrès il ignorait l'essor ; Nul steam-boat , nul rail-wa/y , nul télégraphe encor N'avait , en ébranlant sa hutte inaccessible , D'une étrange frayeur ému son cœur paisible I Il ignorait , — depuis le sage Washington , — Quels grands élus du Peuple avaient pris le timon ; Quels puissants orateurs , au gré de leur parole , Avaient bouleversé les flots du Capitole!
Il ignorait les noms , — ( illettré comme Boon ) , De Webster et de Clay , de Hayne et de Calhoun. Les chants de Longfellow dans son âme ravie N'avaient point répandu leur fleuve d'hai-monie ; Et les chastes accords d'Halleck et de Bryant
( ai )
Jamais n'avaient charmé ce sublime ignorant : —
Mais il avait des bois , des oiseaux et des plantes ,
Des flots retentissants , des brises gémissantes ,
L'orchestre universel et l'éternel concert ;
Il avait , jour et nuit , les bardes du désert ! —
Un seul nomme parfois , un saint missionnaire ,
Etait venu troubler l'ermite centenaire ;
Et pour cet homme seul son cœur s'était ouvert ;
Il lui parlait de Dieu , des choses du désert;
De l'artiste Audubon , le peintre infatigable ,
Qui vint un jour s'asseoir à son agreste table ;
Et sans avoir parlé , saisissant son pinceau ,
Sur le papier brillant fit revivre un oiseau. —
Mais quand l'homme de Dieu l'entretenait des villes ,
Ces centres orageux des populaces viles ,
Où les regards , partout bornés par des maisons ,
Dont le luxe énervant fait d'impures prisons ,
N'aperçoivent partout qu'un frivole étalage ,
Qui chasse Dieu des cœurs et fascine chaque âge ,
Par la chair et l'argent , par ]3aal et Mammon ,
Affermissant partout le règne du Démon I
Dès que l'homme de Dieu lui dépeignait les villes ,
Il s'écriait : " Voyez mes savanes fertiles,
" Mes déserts primitifs , mes bois illimités ;
" J'ai vécu, j'ai vieilU loin des lieux habités ;
" De l'ours et du bison j'aime à suivre la trace ;
" Comme à Boon, il me faut le grand air et l'espace ! "^
C'est ainsi que tu vis , ô jeune pionnier , Que les villes n'ont pu faire leur prisonnier; Toi , qui dans les forêts as l'instinct pour boussole , Et qu'on trouve partout le fusil sur l'épaule. C'est ainsi que tu vis au bord du Pontchartrain , Dans la joie et la paix cultivant ton jardin ; Colon laborieux , maniant sans relâche • La pioche ou le fhsil , l'épervier ou la hache. C'est toi qui tant de fois m'as dit : " Que te faut-il ?" — Et des bois , des marais affrontant le péril , Tout ce que je voulais tu savais dans quel gîte Il se cache le jour , sous quel arbre il s'abrite ; Et tu me l'apportais , avec des fruits divers , Avec du miel sauvage et des fleurs et des vers ; Oui , des vers , fleurs de l'âme, exhalant comme \m baume* Dans mon tranquille abri tout leur suave arôme ! Merci pour tous ces dons , souvent inattendus : Les dons connus de Dieu ne sont jamais perdus ; Les dons les plus obscurs, que l'on fait en silence , Obtiennent tôt ou tard leur grande récompense ! Reste, mon jeune frère, environné d'enfants , Reste au bord de ton lac , éloigné des méchants ;
Reste et cueille, en chantant, des fleurs de poésie Pour la blanche Atala que ton cœur a choisie : Moi , fuyant la cité , je reviendrai souvent M' égarer avec toi sous les pins , en rêvant ; Sous leur sonore ombrage et leur vibrante arcade , Avec toi déclamer Brizeux , Vigny , Laprade I Oh ! oui , je reviendrai dans ces bois , où tous deux Nous écoutions le soir les bruits harmonieux ; Et nous irons encor, dans nos lointaines courses, Au bord du Taï-oché découvrir d'autres sources ; Nous irons découvrir , dans les sombres bois-forts, ^ D'autres abris cachés , aux sauvages abords ; Nous irons nous asseoir sous notre grand méUse , Où nous semblait gémir rânie de Pergolèse; Et nous aurons encor de ces jours de bonheur , Que ne connut jamais l'esclave agioteur !
L'esprit , dans le désert , s'élève et se dilate ; Dans le désert , l'amour , l'enthousiasme éclate ! — Oh I lorsque j'entendrai le bruit des lataniers, Qui sous tes pieds légers frissonnent les premiers ; Le bruit qui par degrés plus sonoce m' arrive , Comme celui du flot qui vient battre la rive ; Le doux bruit précurseur des feuilles se frôlant Au passage subit que tu fais en courant :
" Le voila , me dirai-je ; il vient avant l'aurore ; " Il vient me saluer , lorsque je prie encore ; " H vient faire pour moi le mystique café ; " C'est lui , c'est le chasseur , le taloa nahfé ! " Salut , vaillant chassseur , hâlé par la boiicane ; " Hôte aimé , dont la voix réjouit ma cabane ; '' toi dont le coursier a fait jaillir l'éclair *' Du pavé de silex qui borde le flot clair ; " Toi qui, pendant quinze ans, dans tes sanglantes chasses , " Des plus sombres sentiers as vu toutes les traces, " Chaque soir te mettant sous la garde de Dieu ,* ** Et t'endormf'nt, alors , tranquille auprès du feu ; '' Salut , frère chasseur I ta présence bénie " Electrise mon âme et double mon génie I — '' Chantez, oiseaux du lac; chantez , oiseaux des bois; '' En chœurs harmonieux , faites monter vos voix : " Un chanteur , comme vous , un tendre et doux poète , ** Vient de franchir le seuil sacré de ma retraite ! Chante , ô joyeux moqueur ; sors de ton frais abri De feuillage , de mousse et de jasmin fleuri ; Artiste mélomane , et roi de Philomèle , De tes accords divers monte et descends l'échelle , Variant, dans ta verve , enthousiaste ou lent. Tes accents belliqueux ou ton hynme dolent , Et , toujours inspiré , versant tes mélodies
*' Eu concerts spontanés ou Iblles parodies !
" Déploie avec ardeur tout ce que tes poumons
'* Renferment de puissance et de magiques sons ;
" Car un chanteur des bois , un tendre et doux poète
'■ Vient de franchir le seuil sacré de ma retraite ! " — ^
Alors , nous asseyant sur des blocs de noyer , Sur des blocs à deux mains roulés près du foyer , En buvant le café devant le feu qui flambe , Nous improviserons quelque saint dithyrambe ! — O rendez- vous sacrée, suaves entretiens , De la chaste amitié banquets quotidiens I Qu'il est bon d'être unis , qu'il est doux pour des frères De vivre ainsi cachés dans les bois solitaires f —
Puis , nous verrons venir notre gai troubadour , Pour accorder sa lyre et chanter à son tour ; Lui , dont l'humeur rêveuse et la verve mordante Ornent de fraîches fleurs une satire ardente. Sous son fouet satirique , et tendrement cruel , Passeront tous les nains révérés de Babel :
Gazetiers , lourds pédants, avares- et coquettes, Du monde et du Démon folles marionnettes !
rendez- vous sacrés , suaves entretiens , De la chaste amitié banquets quotidiens I Qu'il est bon d'être unis , qu'il est doux pour des frères De vivre ainsi cachés, dans les bois solitaires! " —
Au bord du Pontchartrain , quand , sous les chênes verts , Au bruit des flots d'azur , je t'ai relu ces vers ; Ces vers , écrits pour toi sous l'arbre qui frissonne Au baiser glacial de la brise d'automne ; Quand à mes pieds tombait , comme un manteau de deuil , Comme un funèbre drap jeté sur un cercueil , Le feuillage plaintif, — hélas ! dans ce feuillage , Mon cœur n'a pas su voir un douloureux présage; — Et la mort est venue I . . . . et maintenant tu dors , Où ton âme au printemps soupirait ses accords I — Sous les chênes du lac , nous n'irons plus ensemble ; Et quand j'irai m'asseoir sous le saule et le tremble , Seul m'asseoir , — à mes pieds, le lac avec ses flots, Le lac , en te nommant , jettera ses sanglots I
^nntrjjartrara.
A MON FRÈRE FeLIX.
Thébaïde profonde , austère solitude ,
Ermitage écarté que Dieu fit pour l'étude ;
O désert du Lacombe , harmonieux séjour ,
Et de l'Ange de paix et de l'Ange d'amour ;
Vaste enceinte ombragée , où , sans témoin profane j.
Je suis l'étroit sentier qui mène à ma cabane ;
Où j'entends tout le jour chanter le gai moqueur ,
Et se plaindre la nuit les whip-poor-wUls en chœur ;
Refuge infréquenté , sauvage coin de terre ,
Où je puis méditer et prier solitaire ; —
Et toi , lac Pontchartrain , bordé de lataniers ,
S' ouvrant en éventails , aux souffles printaniers ;
Rivage sablonneux , où l'aigle à tête blanche ,
Comme un roi , se posant sur la plus haute branche ,
Laisse à l'homme et l'oiseau , ses vulgaires chasseurs y
Le rôle humihant de sujets pourvoyeurs:
Quand l'homme suit des yeux l'aérienne proie ,
Que dans son vol rapide un grain de plomb foudroie ,
De son trône élevé , l'aigle , comme un éclair ,
S'élance en ligne droite et la saisit dans l'air !
O lac , qui m'isolant, sous un ombrage austère , —
Dédale ténébreux , m'offris ta cyprière;
Ta cyprière en deuil , laissant flotter aux vents
Ses humides hnceuls , ses longs voiles dolents ,
Où le nycticorace, anachorète sombre ,
Appelle en gémissant tous les oiseaux de l'ombre ; —
Retraites du Lacombe , abris du Pontchartrain ,
Vous avez vu souvent ma Muse au front serein ,
Seule avec les oiseaux , venir chercher le calme,
Sous le chêne , le cèdre et l'odorant copalme ;
Vous avez vu souvent, forêts de magnoliers ,
Ses pieds silencieux suivre tous vos sentiers ;
Et sa main , pour orner l'autel érémitique ,
La nuit , au bord des eaux , cueillir la fleur mystique }
La fleur éclose à l'ombre et loin de tout chemin ,
Comme en un cloître obscur un cœur de séraphin ;
Vous l'avez vue . . . .hélas I cherchant partout ce frère ^
Poète au cœur profond , rayonnant de lumière ,
Poète élu de Dieu comme moi pour l'autel ,
Et qui brûle d'amour pour les choses du ciel I
Ce frère , Dieu Ta pris ! — gémissante colombe ,
En jetant ses adieux au désert du Lacombe ,
Comme autrefois Saint Jean à Pathmos exilé ,
Loin d'un refuge aimé , triste , il s'est envolé I
Mais la forêt de pins , la cellule-oratoire ,
Chaque arbre, chaque fleur , garde encor sa mémoire;
Et chaque oiseau plaintif, caché dans le cyprès ,
Semble en tous ses accords exhaler mes regrets ! —
L'orage , en soulevant bien des vagues amères ,
A séparé de moi les âmes les plus chères ;
Et mon cœur résigné , sans se plaindre du sort ,
Dans un exil glacé n'attend plus que la mort !
O bonheurs de la terre , espoirs , vaines promesses !
Adieux si courts , suivis de si longues trist-esses I
Afifections d'un jour , qui germez dans la chair y
Vous ne laissez au cœur qu'un désespoir amer !
Seigneur, soyez bénil car malgré ma tristesse,
Je sens de votre amour la sévère tendresse I
Je ne dois , je ne veux aimer que vous , Seigneur';
Je dois , Seigneur , je veux vous donner tout mon cœur !
Pour peupler à vous seul ma sainte solitude ,
Pour affranchir mon cœur de toute servitude ,
Mes parents les plus chers et mes plus chers amis ,
Seigneur, dans votre amour, vous me les avez pris! . ...
Ah ! bienheureux Ghiuthreaux , ce jeune et grave apôtre ,
Dont la gloire a passé de ce monde dans l'autre ;
Bienheureux, en sa mort , Théroïque Gauthreaux :
H a conquis le ciel dès ses premiers travaux ! . . , .
Ahl bienheureux surtout, o Félix, ô mon frère,
Ton fils prenant son vol vers la céleste sphère ;
Ignorant du péché , sans souillure du mal ,
Encor resplendissant de Téclat baptismal ,
Par la mort affranchi de ses terrestres langes ,
Cet enfant glorieux chante au milieu des Anges ;
Pour les tiens et pour toi , dans l'éternel séjour ,
Son âme se répand en prières d'amour I
Lorsque meurt un enfant , l'Eglise est sans tristesse ;
Ses hymnes de triomphe expriment l'allégresse ;
Un chaste enfant de moins , c'est un ange de plus ;
C'est un astre nouveau dans le ciel des élus I
O doux frère , à mon sort attaché dès l'enfance , Et dès lors partageant ma joie et ma souffrance ; O toi , dont l'amitié , cette fleur de l'amour , Répandit son parfum dans mon calme séjour ; Toi , dont l'étoile -a lui quand le ciel était sombre ; Toi , dont l'éclat toujours a resplendi dans l'ombre ; Amitié de mon frère , invariable aimant.
Dans l'abandon de tous , unique dévoùment I Amitié de Félix , parfum , lumière et flamme , —
forte et douce vertu par qui se double l'àmef
toi , qui fus pour moi , dans le froid abandon ,
Tout ce que le cœur rêve et que l'homme a de bon ;
Que le Seigneur sur toi répande la rosée
Par qui l'âme est bénie et la terre arrosée ;
Et qu'en se répandant sur toi , sur tes enfants ,
Sa bénédiction fertilise tes champs:
Oh I oui , que le Seigneur te rende , avec largesse ,
Ce que tu fis pour moi, dans l'extrême détresse !
Lorsque par tant d'amis je me vis déserté.
Toi , tu restas le même, et seul à mon côté ;
Je vis renaître en toi , — seul fidèle entre mille , —
Et le corbeau d'Elie et la biche de Œlle ;
Dans le sentier étroit, qui mène à mon désert,
De tes pas j'ai souv(înt entendu le concert ;
Et toi.seul, ô mon frère , en ta soUicitude,
As , plus qu'un peuple entier , peuplé ma solitude !
Sois donc béni , mon frère , au nom du Dieu d'amour ^
Qui rend pour chaque don le centuple en retour ;
Et que Marie au ciel écoutant ma prière ,
Sans cesse te protège et guide sur la terre :
Ecrit sur cette page , oh 1 que ton souvenir
De la sainte amitié témoigne à l'avenir ;
Et qu'on ne dise pas, avec l'accent sceptique :
" L'amitié n'est qu'un nom , un rêve poétique! "
Celui qui parle ainsi , celui qui n'aime pas , -
Porte déjà l'enfer dans son cœur ici-bas;
L'enfer de l'égoïsme et de l'âme glacée ,
En qui jamais ne germe une grande pensée ;
Oui , ne pouvoir aimer comme l'on aime au ciel ,
C'est l'enfer ici-bas , et l'enfer éternel !
mon frère , ô Félix , mon compagnon d'enfance ; Mou doux consolateur aux jours de la souJBFrance , Que le Seigneur sur toi verse tous ses présents 1 Sur toi , sur ta maison , ta famille et tes champs I
A MA MÈRE Louise Cousin.
De ma Grande Patrie adoptant le*langage ,
J'ai cueilli quelques Fleurs ( * ) , dans le désert sauvage ;
J'ai cueilli d'HuMBLES Fleurs , et ces fleurs ont trouvé
Un accueil qu'en mon cœur je n'avais pas rêvé: —
Mais un soir , au désert où je les ai cueillies ,
Loin des sentiers connus .dans l'ombre ensevelies ;
Solitaire en ces bois , où Dieu nous parle , un soir ,
Sous l'arbre des tombeaux , triste , je vins m'as^ir ;
Et là , tout absorbé dans ma tristesse amère , V
Je crus , dans une plainte , ouïr ta voix , ma mère ( —
Ma mère , je crus voir , — comme un spectre amoureux
Ecartant de son front le voile ténébreux , —
Je crus voir , près de moi , ton image inquiète j
Je crus lire en tes yeux , où le ciel se reflète ;
Et tu me dis alors : — " Eh I quoi , mon fils ingrat ,
La langue maternelle , en perdant son éclat ,
A-t-elle aussi perdu toute son harmonie ?
Pour toi , n'est-elle plus une langue bénie ?
Ce langage nouveau , qu'au mien tu préféras ,
Cette langue Saxonne , oh I ne la parle pas !
Reprends donc , ô mon fils , la langue maternelle ,
Que tu parlais , enfant , â l'ombre de mon aile ;
La langue dans laquelle ont parlé mes amours ,
La langue de ta mère , oh ! parle-la toujours :
Car l'oublier , vois-tu , c'est oublier ta mère ;
Car changer de langage est la même chimère
Que changer de patrie ; on reçoit en naissant
Le sceau divin transmis de la mère à l'enfant ,
Le sceau qu'imprime au front le baiser d'une mère :
Ah ! parle-la toujours , la langue de ton père I
Garde , ainsi qu'un trésor , l'indivisible amour
De Dieu , de la famille et du natal séjour ;
Et poète inspiré , sur qui veille Marie ,
Glorifie et l'Eglise et ta jeune patrie ! "
— Et l'ombre disparut ! — et je restai rêveur ,
Avec sa douce image imprimée en mon cœur :
Alors , en reprenant ton langage , ô ma mère ,
J'écrivis ce Poème , en ma tristesse amère!
Né dans la solitude et sous ton ciel natal ,
Ce Poème est un fruit de l'amour filial.
Comme une fleur cueillie au désert du Lacombe ,
(*) WiW-Flowcrs.
Je dépose en priant lûon livre sur ta tombe ! — Ce livre , où je m'exprime aven le rude accent Qu'inspire aux hommes doux la haine du méchant : Car , dans mon sein brûlant d'une céleste flamme , Tu mis l'esprit de l'homme et le cœur de la femme ; La force inébranlable et la suavité ; Oui , la douceur unie avec la fermeté ; Et j'appris des forêts, enfant libre et sauvage, Le rhythme irrégulier qui vibre en mon langage ! J'appris de la Nature , en mes premiers transports , L'gxtatique secret des mystiques accords !
tt ^ajit et te ^ntinmina temprek
Depuis que Jésus-Christ établit sur la pierre
L'Édifice éternel , le Siège de Saint Pierre ;
Depuis le règne illustre , où le grand Constantin
De l'Eglise naissante affermît le destin :
Oh ! que n'a pas souffert le Pontife de Rome
De chaque "Roi fidèle et chaque Saint Royaume?
Je t'ai suivi naguère, ô Père inconsolé ,
Par tes propres enfants à Graëte exilé ;
Er ton cœur paternel, plus triste encore, saigne ,
En voyant s'msurger la pieuse Sardaigne ! —
Et toi sournoise Autriche , en ton obliquité^
Colorant tes forfaits d'un fard de piété ,
Tu profanas du Sceau de la Chancellerie
Les documents divins de l'Eglise asservie ! — '
J'ai lu tous les récits des spoliations ,
Des sacrilèges vote des vieilles Nations !
J'ai lu tout ce qu'a fait la Catholique Espagne ,
Qu'en ces jours de malheur le vertige accompagne I
Non , je n'aurai jamais à déplorer ici ,
Tant de crimes , éclos d'un orgueil endurci f
Je sais le cœur altier de la France gâtée ,
ï)e la France dévote, avec son Code athée ,
A l'Eglise opposant son esprit Grallican ,
Et son Louvre royal au Papal Vatican !
Et son îîapoléon , froid sphinx énigmatique ,
Dictateur militaire au cœur démocratique ,
Sur la force appuyant son règne temporel ,
Semble braver l'Europe et les foudres du ciel :
On a pu l'appeler un nouveau Charlemagne ,
Mais qu'il ose enlever un pied de la Romagne ;
Qu'il brandisse le sabre , en menaçant la Croix ;
Qu'il ose! et c'en est fait de Napoléon Trois ! f
J'ai vu tous les efforts de l'inique Angleterre , Sur son trône sali du sang de l'adultère ; Oui , j'ai pu contempler , dépeinte par Oobbett , L'Eglise qu'enfanta la vierge Elisabeth ; L'Eglise dont la reine est aussi la papesse , Hybride autorité d'une Anglicane espèce ! Bans leur rage impuissante ejt leur impiété , Tous les Rois sont ligués contre la Papauté : Mais l'audace du crime appelle la vengeance ; Les forfaits du Pouvoir hâtent sa décadence ; Et lorsque sonne enfin l'heure du châtiment , Le Nord entend ce cri : Dieu le veut ! en avcmil Et soudain se gonflant, les noirs torrents de Slaves Sur les peuples du Sud tombent comme des laves ; Et laissant après eux le désastre en tout lieu , Le Sud entend ce cri : Cest U fléau de Dieu ! '. ff folles royautés , nations décrépites , Entendez- vous frémir les hordes moscovites ? Entendez- vous le bruit de leurs pas belliqueux , Formidable ouragan , tourbillon orageux ?
Gardez donc le silence, et rentrez en vous-mêmes ; Humiliez vos fironts , foudroyés d'anathèmes : Auprès de vos forfaits , nos actes criminels Semblent , il faut le dire , à peine véniels I Avant d'injurier la jeune République, De vos crimes légaux parcourez l'historique ; Et quand vous aurez lu tant de décrets pervers , Osez , peuples vieillis , osez vous montrer fiers ! Royaumes {rès-chrétiens , Protecteurs catholiques , Césars , fils de l'Eglise, Empereurs despotiques, Princes dégénérés , orgueilleux Potentats , — Quel esprit a tramé vos subtils Concordats f Quel esprit inspira vos roués Diplomates , Du pouvoir temporel serviles automates , Lorsque se proclamant les soutiens de la foi , Au Souverain Pontife ils ont dicté la loi ?
Quel esprit l'animait , quand , de Rome afiranchie , On vit , pour s'agrandir , lutter la Monarchie ? Le glaive , empiétant sur le Spirituel , Venait-il de l'enfer , ou venait-il <lu ciel ? Et c'est la Monarchie, en son indépendance , S'affranchissant du frein de toute obéissance y ' Qui reproche , en ces jours , à notre liberté De secouer le joug de toute autorité ?
Ah ! son hypocrisie égale son audace ; Et lorsqu'à son insulte elle joint la menace , La jeune République, insensible à ses cris ,
Soua sa libre bannière , abrite ses proscrits ,
Offre à ses émigrés de verdoyants asiles,
Laisse l'Episcopat tenir ses grands Conciles ;
Et l'Evêque , le prêtre , et le chrétien aussi ,
Peut dire : " Où donc l'Eglise est plus libre qu'ici ? '
Oh ! oui , je le pressens , et je le prophétise :
Il est grand l'avenir de notre jeune Eglise !
Oui , sous la République et dans sa liberté ,
Dieu seul a le secret de sa fécondité !
Ici , nul Empereur , nul Czar , nul Roi despote ,
En son orgueil jaloux , ne l'exile ou garrotte;
Ne la force , pour prix de sa protection ,
D'accepter la plus dure et lourde oppression :
Car , depuis Charlemagne , aussi grand que fidèle ,
Quel glaive protecteur ne s'est tourné contre elle ?
Mais , quel glaive , — frappé par le céleste éclair , —
A pu se retremper aux flammes de l'enfer ?
Non , ce n'est pas en vain que de fiers Autocrates ,
Sombres imitateurs des Royautés ingrates ,
Ont osé menacer le Chef du Vatican :
Leur trône a chancelé , miné par un volcan I —
Défiant l'hérésie , aussi bien que le glaive ,
Rayonnante toujours , la Papauté s'élève ,
Semblable à l'Obéhsque antédiluvien ,
Sortant vainqueur des flots-, colosse olympien ;
L'Obélisque qu'en vain , sur sa base immuable ,
Le Simoun heurte encor de ses vagues de sable !
Contre ses droits divins rien ne peut prévaloir ;
Rien ne peut obscurcir son i^amortel espoir :
Sur les vastes débris et les sombres ruines ,
Luit toujours l' arc-en-ciel des promesses divines ! . . . .
Malheur au Sacrilège , en son aveuglement ,
Qui touche à l'Arche Sainte , et rêve insensément ,
Au front du Roi-Pontife arrachant la tiare ,
D'éteindre de la foi l'inextinguible phare!
Le Guerrier Corse osa, dans sa fougue, y toucher:
Il fut par l'Océan jeté sur un rocher I
Tel , atteint par la foudre , un aigle , en son audace ,
Descend comme un éclair qui sillonne l'espace !
Nul ne brave et n'insulte en vain le Saint Vieillard ; Nul en vain contre lui ne lève l'étendard :
Les Rois , les Nations , Jéhova les foudroie , Les frappe de vertige ; et , dans leur fausse joie , Les pousse vers l'abîme , où la mort les attend , Avec son froid linceul pour couvrir leur néant ! Osez donc résister , ou jeter votre insulte A l'auguste Vieillard , objet de notre culte : La foudre vengeresse , en frappant votre front Couronné par l'orgueil, effacera l'affront;
Et si le repentir , à votre heure suprême , Avec des pleurs d'amour n'enlève l'anathème ; Si vous ne courbez pas, en face du cercueil, Votre front pénitent , découronné d'orgueil , L'horrible éternité scellera de sa flamme La marque indélébile imprimée à votre âme !
L'orgueÛ de Lamennais , Tertullien breton , — Semblable au Révolté que nous dépeint Milton , - Aveugle en sa fureur , osa, comme tant d'autres , Heurter le Roi-Pontife , Apôtre des apôtres; Chaque nouvel effort , et chaque nouveau choc , Voit le Géant debout sur l'immobile roc , Le front toujours serein , au dessus des orages , Comme un phare allumé sur la route des âges ; Sur l'immobile roc, contre lequel l'erreur.
Impuissante toujours , vient briser sa fureur !
l^umt.
O Rome , dont le nom veut dire , amowr et force ,
Se séparer de toi , c'est un fatal divorce!
En vain , sans toi , voudrait marcher le genre humain :
L'enfant qui veut marcher a besoin d'une main I
Seule , tu tiens les Clés du ciel et de la terre ,
Les Clés par Jésus-Christ remises- à Saint Pierre.
Rome , Cité sainte , arche de vérité , Lien universel des coeurs dans l'unité , Ainsi que le soleil , étemelle , immobile , Tu ranimes au loin chaque peuple débile j A tous les points connus ton empire s'étend; Tu luis sur l'océan , comme un astre éclatant I Seule , tu tiens le fil de l'obscur labyrinthe , Où l'orgueil égaré n'avanee qu'avec crainte !
Rome , tu le sais , mon cœur , plein de repos , Chante au bruit de la foudre et du vent et des flots I Tandis que tu soutiens la lutte universelle, D'un mystique sommeil je dors dans ta nacelle; Je ne crains pas l'orage où le Maître est présent; H peut calmer la mer d'un signe ou d'un accent ; Et d'un rayonnement de son divin visage Ranimer mon espoir en face du naufrage I Non, non , je ne crains pas qu'en déchaînant la chair, Prévalent contre toi les Portes de l'Enfer I L'Eglise, c'est le temple aux piliers de porphyre , Où réside l'Esprit qui l'appuie et l'inspire ;
Et l'Eglise pour voûte a tout le firmament , Et pour base immuable un roc de diamant!
Malgré les flots émus et la foudre qui gronde , Et les terribles chocs dont s'ébranle le monde , Comme en son nid de perle , au fond de l'océan , L'immobile poisson ne sent pas l'ouragan ; Ainsi le vrai chétien , au fond de sa retraite , Insensible aux grands flots qu'irrite la tempête , Confiant en Dieu seul , en Dieu seul abîmé , N'aimant que Jésus-Christ , et de lui seul aimé , Ainsi le vrai mystique , en ce monde profane , Semble au dessus de tout , comme un oiseau qui plane ; Et dans le sein de Dieu doucement reposé , Ne ressent rien des chocs dont le monde est brisé. Sur la mer en courroux , sur la vague sublime , L'âme , qui la surmonte et contemple l'abîme , Du ciel plus rapprochée , en son tranquille essor , Des séraphiques voix entend le saint accord ; Et puisant la lumière à sa source extatique , Oublieuse du monde et de sa politique , Semble goûter déjà l'inénarrable paix , Que le monde n'a pas et ne donna jamais !
Telle on vit autrefois ^ dominant le déluge , Voguer , soUs l'arc-en-ciel , l'Arche , unique refuge ; Telle on voit aujourd'hui, telle on vit en tous temps, L'EgHse dominer tous les débris flottants !
L'orgueil de l'Hérésie , avec la même rage , Contre elle en vain soulève un incessant orage ; L'Arche vogue toujours et monte avec les eaux , Ofirant un calme asile au sommeil des oiseaux ; Elle vogue toujours sur la mer en furie , Ayant pour guide sûr l'Etoile de Marie , Et chaque jour dépose au rivage éternel Les fils qu'elle a bercés de son chant maternel !
Heureux qui peut planer au dessus de l'arène Où s'agite avec bruH la politique humaine j Et s' élevant toujours d'un vol surnaturel , Sur les flots orageux voit briller l'arc-en-ciel ! Heureux dans son désert , heureux dans sa retraite , Le doux Contemplatif, le calme anachorète I
'npflip.
À Pie IX.
Pio NoNo , Saint-Père, au cœur ferme et clément,
Par l'Eglise et l'exil consacré doublement ;
Salut , Pio Nono , Pontife et Roi de Rome :
Toi , tu sauras comprendre un céleste idiome!
Sur ton front sillonné de l'éclair du malheur ,
La tiare et l'épine ont mêlé leur splendeur ;
Ton beau règne est marqué de la croix glorieuse ,
Signe d'élection , étoile radieuse ,
Sceptre toujours vainqueur, diadème de ceux
Qui , passant sur la terre , appartiennent aux oieax ;
Et cette triple croix qui luit sur la tiare ,
N'est pas un vain symbole, un joyau qui la para ;
C'est l'emblème réel , la vive expression
Des mots '• Crvx de Cruce " de la prédiction ! —
Instruit par la douleur , purifié par elle ,
Père et Chef de l'Eglise , unique , universelle ,
Puissant par ton génie et saint par tes malheurs ,
Ton âme s'est trempée à la source des pleurs I
Et dans ce siècle impie, où pâlit la lumière,
N'es-tu pas le soleil dont notre nuit s'éclaire ?
Représentant du Christ, sur sa Chaire exalté.
En toi tout se concentre et tout est reflété ;
A tes conseils toujours l'Esprit de Dieu préside ;
Autant que la science, en toi l'amour réside;
Pôle, centre attractif, miroir de charité,
Tous les peuples en toi trouvent leur unité;
Tu rayonnes partout; tu comprends, tu devines:
Ta lèvre a pour nos maux des paroles divines I
L'œil , le cœur et l'esprit se tournent par instinct
Vers toi , Père de tous , plus cher que tu n'es craint ;
Et moi , pour te parler , en mon pieux déhre ,
J'invoque ici la Muse , et je reprends ma lyre I
Sauvage enfant des bois , fils d'un Monde Nouveau ,
Adopté par la Muse au sortir du berceau ,
Abandonnant les champs de la prose vulgaire ,
J'ose suivre le vol de l'oiseau du tonnerre ,
Et jeter , plein d'espoir , à travers l'océan ,
Mon cri de poésie au cœur du Vatican I
Dans ce siècle de prose , oh I oui , j'ose te dire ;
La poésie est sainte! et je reprends ma lyre!
Depuis le paradis et le premier désert,
Jusqu'à nous retentit l'unanime concert ,
L'accord universel: La poésie est sainte I
La Muse de l'autel peut s'approcher sans crainte ;
Le barde , après le prêtre , est roi dans le saint lieu ;
La langue de David , c'est la langue de Dieu I —
La poésie est sainte I et l'Eglise inspirée
N'a jamais récusé cette langue sacrée :
Avec l'encens , les fleurs et les présents divers ,
Le poète fidèle a droit d'offrir ses vers !
Oui , l'Eglise a toujours accueilli d'un sourire
Le fils de l'harmonie incliné sur sa lyre I
Et quand tout s'en allait , croulant de toutes parts ,
L'Eglise, au sein des flots, fut l'Arche des Beaux- Arts I
On le sait aujourd'hui , c'est elle , au Moyen-Age ,
Qui , riche de trésprs , les sauva du naufrage;
Lorsque la nuit pesait sur tout le genre humain ,
Elle seule tenait un flambeau dans sa main! —
La poésie est sainte 1 Autrefois le poète
Etait pontife ou roi , voyant , juge ou prophète :
Le poète , Aujourd'hui , n'est pas moins qu'autrefois ;
La harpe de David vibre encor sous ses doigts !
Dites , Synésius , Grégoire , Apollinaire ,
Si vous avez marché sur les traces d'Homère ,
Si vous avez orné de fleurs la vérité ,
Jusqu'au pied de l'autel si vous avez chanté;
Ef si vos chants , échos des hymnes angéhques ,
Ont transporté d'amour les peuples catholiques ;
Oh ! dites , ai-je en vain reçu le même don ,
Et dois-je pour mes vers implorer le pardon ?
Est-ce pour qu'elle reste inutile et muette
Que Dieu mit une lyre en mon cœur de poète ?
Oh ! noni et c'est en vers que je viens aujourd'hui ,
Pontife Souverain , du faible ferme appui ,
Te demander , au nom de la Vierge sans tache ,
Une faveur qu'il faut que son amour t'arrache : —
Permets donc à ma Muse , en son mystique attrait ,
De choisir pour prier l'ombre de la forêt ;
Laisse-la , secouant la poussière des villes ,
Choisir au fond des bois le plus sûr des asiles I
Aujourd'hui , dans le monde , ennemi de la Croix ,
Les dangers sont pour nous les mêmes qu'autrefois :
Tu le sais , ô Saint-Père , il est des âmes faites
Pour prier loin du bruit , pour gémir loin des fêtes ;
Il est des cœurs scellés, et qui ne sont remplis
Que de l'amour du ciel ; et semblables aux lys ,
Leur pureté demande un abri solitaire ,
Le cloître, ou le désert, ou la cellule austère.
Dans ce siècle-à-vapeur , siècle d'éclat , de bruit ,
Où tout se démolit et rien n'est reconstruit ,
Puisqu'il n'est aucune arche ouverte à la colombe ,
Permets qu'elle s'envole au désert du Lacombe ; Ft pour aider son aile , en ce mystique élan , Oh ! prête-lui ta force , Aigle du Vatican !
Pio NoNo , Saint^Père , écoute ma prière :
Au nom d'Emmanuel et de sa Vierge Mère, Au nom de Saint Antoine et de Paul le divin , D'Etienne de Grandmont, de Pierre Célestin, Aigles contemplatifs , flambeaux des solitudes ; Ah ! permets que , voilée et loin des multitudes , Ma Muse en Dieu s'isole et n'aime que lui seul , De l'oubli du passé se faisant un linceul ; Et que , se dévouant à la vie ascétique , Elle retrouve ici la Thébaïde antique :
Répands sur elle, à flots , des hauteurs de Sion , Répands avec amour ta bénédiction ; Oui , pour elle et pour moi , je t'implore et supplie : Réponds à ma prière , â sa mélancolie ; Réponds 1 car notre espoir repose en ta bonté , En ton amour sans borne et ton Autorité I — ^Mais , du haut de ton trône , il me semble , ô Saint-Père , Pontife Souverain , successeur de Saint-Pierre , H me semble t' entendre , en souriant d'amour , Avec un doux accent me répondre à ton tour :
Pourquoi donc , en parlant un céleste idiome , Addresser ta supplique au Pontife de Rome ?
Pourquoi , dans la ferveur de ton premier élan , Implores-tu l'appui du Chef du Vatican ?
N'as-tu pas près de toi l'Ange du Liocèse Dont le nom est pour tous synonyme d'ascèse ; Dont le nom seul , — Antoine , — écrit dans les déserts, Rappelle à notre cœur tant d'ascètes divers , Tant d'astres lumineux et de lampes ardentes, Tant de mystiques fleurs près des sources vivantes? N'as-tu pas , pour aimer , pour comprendre et bénir , Un cœur qui s'est montré toujours lent à punir? C'est à lui qu'il fallait adresser ta supplique; C'est lui qui t'a sacré de l'onction mystique ; m est ton père et guide ; il t'aime et te connaît ; C'est à lui de juger , d'approuver ton attrait . Et d'une voix puissante , autant que paternelle , De dire , en t'embrassant : Repose sous mon aile ; Contemple , adore et chante , immobile à l'écart j La part que tu choisis est la meilleure part I Sois libre en ton désert et sans sollicitude : Ainsi qu'en Orient , ici la soUtude , Ici la Thébaïde est un Eden fleuri ; Sois libre en ta forêt , sois seul et sois béni! "
ïa Mmî et le ^aète.
LE POÈTE
Seul avec l'Idéal et seul avec la Muse ,
Virginale ermitesse , extatique recluse ,
Loin de la foule hostile , oh ! qu'il est doux d'errer I
Dans les forêts de Dieu , qu'il est doux de prier !
Qu'il est doux d'écouter la harpe universelle ,
L'océan d'harmonie où chaque, voix ruisselle ;
La sainte mélopée ,• en ses accords divers,
S' élevant vers le ciel du sein de l'univers I
Qu'il est doux d'écouter le vent dans le feuillage,
La musique des flots expirant sur la plage I
Mais , au sein des cités , mais parmi les humains , Les rires sont mêlés à d'horribles refrains ; On n'entend que discords , redits sur chaque lyre , Ou d'amère tristesse ou de sombre délire I — Le*siècle est ballotté siu: des flots désastreux ; Comme son action , son repos est fiévreux ; Plus il a pu jouir , et plus Û est avide ; Son cœur inassouvi s'agite dans le vide I — Ahl je comprends mon siècle et je soufifre avec lui; Sa plainte , au fond de moi , sans cesse a retenti ; Emu dé ses accents de doute et de souffrance , Je veux chanter la foi , l'amour et l'espérance ; Et par de saints concerts combattant ses discords , Suivre l'âme afifranchie en ses divins transports ! —
Muse solitaire, épouse rayonnante , Sois pour moi ce que fut Béatrix pour le Dante ; De mon vol idéal sois le guide assuré ; Trace-moi le chemin vers un monde éthéré I Pour te suivre au séjour de céleste harmonie , Que l'amour dans mon cœur , remplaçant le génie , Fasse luire à mes yeux , dans un ciel toujours pur , Et ta robe étoilée et ton manteau d'azur I
LA MUSE
Dieu ne t*a pas donné la force d'un athlète, — Mais ton âme contemple et ton esprit reflète , Sur la lyre éveillant un triple et doux écho , — Le prisme harmonieux du Vrai , du Bon , du Beau I Dieu ne t'a pas donné la force d'un Hercule , Mais dans l'obscur désert, dans l'étroite cellule , Tu prépares sans bruit , en priant en secret , Une œuvre qui sur l'ara e exerce un saint attrait !
Grave et lourd •fantassin de la dialectique ,
Tu n'as pu revêtir l'armure scholastique ;
Et d'un pas magistral , dans un cercle glacé ,
Tramer tes arguments avec un front plissé :
Du syllogisme abstrait tu n'as pas le génie ;
Ta raison se traduit en notes d'harmonie ;
Et de l'Astre divin le rayon simple et vif
Illumine , en ton cœur , le sens intuitif!
L'amour dans le repos absorbe la lumière ;
La Contemplation plane au sein du mystère ;
Et le plus haut degré de la Mysticité ,
C'est l'union passive et non l'activité !
Dieu ne t'appelle pas , dans l'âpre controverse ,
A répondre aux défis de l'Hérésie adverse ;
Il ne t'appelle pas , sur le forum bruyant ,
A faire retentir ton verbe foudroyant :
H t'appelle à souffrir , à chanter , solitaire ;
Ta force est dans l'amour , armé de la prière :
La prière combat autant que l'action ;
Elle exerce en repos sa domination I
La controverse , hélas ! l'active polémique ,
Les subtils arguments de l'ardente logique ,
L'esprit moqueur qui blesse , ou le verbe hautain ,
D'un cœur sec et superbe est le partage vain I
Le zèle impérieux , amer et sarcastique ,
N'a jamais triomphé de l'orgueil hérétique ;
Et tout fier polémiste , au langage incisif,
Est mu par l'amour-propre en son zèle agressif!
Laisse aux Docteurs la lutte et l'éclat d'une thèse ; L'étude refroidit , la science enfle et pèse: Suis , dans les flots d'amour du céleste océan , Le vol de Saint Denys et l'essor de Saint Jean ; Aux portes de tes sens place une austère garde ; Ouvre les yeux de l'âme , interroge et regarde : De l'âme , en son repos , l'invisible Soleil Inonde de clartés l'extatique sommeil !
Keste donc inactif, frêle et rêveur poète ; Keste dans le repos , reste dans la retraite ! Chante et planç , ô poète , en ce ciel lumineux , Où ne monte jamais l'esprit vertigineux ! — Souris , espère et crois , malgré le monde hostile , Enfant né pour chanter l'esprit de l'Evangile ; La Muse n'a pas fui tous les terrestres lieux , Et les chantres aimés sont encor rois et dieux ; Avant de les chasser des villes illétrées , On daigne encor parer ces victimes sacrées ; Et bannis des cités , pour eux , comme autrefois , Un céleste pouvoir habite encor les bois.
Oui, nous avons encor des poètes. fidèles
Pour qui tout n'est pas mort ; pour qui les choses belles
Ont un attrait si grand que, dans leur sainte ardeur ,
Ils ont à les aimer consumé tout leur cœur I
Les temples sont déserts, mais la lyre est vibrante ;
Solitaire à l'autel, le barde prie et chante ;
Il sait qu'aucune main ne doit joncher de fleurs
Et d'immortels lauriers les sentiers de douleurs ;
Et qu'il lui faut passer , méconnu sur la terre ,
Pour ses chants recueillant l'ingratitude amère. —
Non , les hommes n'ont plus de sublimes amours ;
Aux célestes accords ils sont devenus sourds;
Brisant tous les autels . démolissant les temples ,
Ils ont nié les temps d héroïques exemples ;
L'âge où les harpes d'or, versant la vérité ,
Faisaient parler la voix de la Divinité ;
Où la foule immobile , en extase ravie ,
Aux pieds du chantre aimé . s'enivrait d'harmonie !
Plongés dans la matière et ne croyant qu'aux sens ,
Aujourd'hui pour le barde ils manquent tous d'encens !
Ils ojit calomnié le Moyen-Age épique,
L'âge heureux d'une foi si naïve et mystique-
L'âge de Saint Bernard et de Thomas d' Aqum ,
L' AngéUque docteur , l'aigle Dominicain ;
Ils ont osé nommer siècle de barbarie ,
Le siècle illuminé de tant de poésie ,
Où Saint François d'Assise , apôtre pèlerin ,
Séraphique exilé brûlant d'amour divin ,
Seul , évangélisait les peuples d'Italie ,
Et leur communiquait sa subUme foUe ! . . . .
N'importe! — le poète aura toujours des chants Pour tout ce que ce monde a de charmes touchants ; Pour l'arbre et les oiseaux, la mer et les étoiles , Et tant d'objets divins encor couverts de voiles I De la sphère invisible écartant le rideau , D brûlera toujours de contempler le Beau ; De remonter au type éternel et sans tache , Que ce monde révèle et qui pourtant se cache ; Il publîra partout . en ses accords divers , Que l'homme n'est pas fait pour ce pâle univers ; Qu'il est un monde heureux , par delà tous les mondes , Où l'âme goûte enfin des voluptés profondes ; Séjour plein de lumière , et qu'ont peint tour-à-tour Les Sages qu'éclairait à peine un demi-jour.
Malgré l'àpre discord des paroles impies , Le barde aura toujours de saintes mélodies I
Homère ^ Camoëns , Dante , Milton , Gilbert, Exilés ou sans pain , tous vous avez souffert ; Vous l'avez éprouvé , la patrie est avare ; L'éloge qu'elle donne est une perle rare;
Pour de vulgaires fronts , de politiques nains , Prodigues de trésors , s'ouvriront ses deux mains ; Mais pour orner le front du barde et du prophète , Elle manque de fleurs , quand vient le jour de fête ! Et si le barde , au ciel guidant son char de feu , Quitte la terre ingrate et remonte vers Dieu; S'il meurt I — et si son nom s'inscrit au nécrologe , Sur le marbre funèbre , alors fleurit l'éloge , — Dérisoire oraison , panégyrique amer , Dans un champ désolé fleur éclose en hiver I
Pour que toutes les voix cessent d'être muettes , Pour qu'on parle de vous , mourez donc , ô poètes I Le jour de votre gloire est le jour des douleurs ; C'est sur votre cercueil que l'on sème des fleurs ; Vivants , on vous laissait dans un oubli morose j — Morts , vous aurez l'éloge avec l'apothéose ! Oui , voila votre sort , contemplateurs du Beau : — La faim peadant la vie et la gloire au tombeau I !
Mais chantez , malgré tout ; chantez sans amertume ; Que de vos pleurs secrets chaque vers se parfume : Il est béni le barde , étranger en tout lieu , Qui , fidèle à la Muse et fidèle à son Dieu , Dans sa fidélité trouvant sa récompense , A l'or , aux vains honneurs préfère la souffrance I Il est digne d'envie, — : heureux en son malheur , — L'apôtre mendiant, l'harmonieux chanteur, Qui , partout accueiUi comme un hôte inutile , N'oppose que l'amour à la froideur hostile :
Quand vous plaisez au rnonde et qu'il vous applaudit , Malheur , nialheur à vous ! — c'est que Dieu vous maudit ! Malheur à qui reçoit , dans sa famille en fête , Par les siens admiré , les honneurs du prophète I Car jamais la famille , ou natale cité , Ne souffre en ses enfants l'esprit de vérité I — Des Zoïles régnants pour éviter l'outrage , Le poète attristé se voile dans notre âge ; Son âme vibre , hélas I en ces temps malheureux , Dans un diapason trop élevé pour eux I Autant que la vertu , le génie est mystère ; On le craint , sans l'aimer ; — son culte est trop austère I
LE POÈTE
Ah ! j'ai vu l'égoïste , armé d'un lourd niveau , Le promener partout, sur l'âme et le cerveau; La loi d'égalité , c'est la loi qu'il proclame ; De son souffle de glace il éteint toute flamme ; Stérile en son esprit , autant qu'il est étroit , Son langage est un glaive aussi tranchant que froid ; Applaudi par la foule , et par elle célèbre ,
îgon règne est. aussi faux qu'uniforme et funèbre î — L'esprit te plus facile et le plus arrogant , L'esprit le plus commun , c'est un esprit méchant : Pour faire au cœur timide une large blessure , Que faut-il ? — il ne faut que suivre la nature ; L'instinct du mal en nous , l'instinct malicieux , C'est l'instinct qu'en naissant porte un cœur vicieux : Pour aimer la vertu , comprendre le génie , Et des dons les plus saints admirer l'harmonie, Il faut de la bonté les généreux instincts ; H faut le noble esprit des hommes enfimtins ! Pour F égoïste étroit , l'héroïsme est mystère ; Le génie insulté souffre et meurt sur la terre ! — Mais la vertu martyre est pleine de splendeurs ; Plus beau s'épanouit le lys trempé de pleurs ; L'œil humide et voilé , c'est l'œil qui nous fascine : Des pleurs , qui n'a senti l'attraction divine ?
Le génie , en sa force , épargne l'envieux , Qui se fait un appui de son cœur généreux ; Et jouissant en paix de sa longue clémence , Ose à l'ingratitude ajouter l'insolence I — Le lion , dans sa force et dans sa majesté , Par le dard de l'insecte est longtemps irrité ; Le frêle essaim pénètre au fond de son asile, Et ehassant de son front le rêve au vol tranquille — Le doux rêve qu'enfante un sommeil de géant , — Il trouble le repos du monstre patient : — Mais, s'il s'éveille enfin , d'un flot de sa crinière L'essaim est balayé dans l'obscure atmosphère ; Et le désert sonore , au loin saisi d'eflfroi , Par mille échos vibrants a proclamé son roi I
Ainsi , plus d'un poète , en leur grande colère , Du choc de leur génie ont ébranlé la terre ! — Et pourtant , le vrai barde , humble , doux et pieux ,. D'une candeur d'enfant a le front radieux ; Et toujours, en ses chants, épris d'un saint déUre, D'accord avec le Dogme, il fait vibrer sa lyrel —
Ah I j'ai vu le génie , au cœur mélodieux ; Je l'ai vu poursuivi , combattu , malheureux ; Je l'ai vu harcelé par un essaim vulgaire ; Et j'ai dit au génie, en cette épreuve amère; — " Toute sainte pensée enfante un grand martyr ; Le sort de tout héros , c'est d'aimer et souffrir I S' armant des préjugés et de la calomnie , La médiocrité se venge du génie ; Dans leur antre inconnu , les hiboux ténébreux , Effrayés du soleil , se consultent entr'eux ; S'unissant contre un seul , de l'ombre de leurs ailes- Ils voudraient de son œil voiler les étincelles;
"Et ne pouvant monter au niveau de son front , Du fond de leur bassesse ils lui jettent l'affront : Mais il a dans son Dieu le témoin qui le juge , Le témoin qui l'écoute et lui sert de refuge. Par le mensonge , en vain , l'habile iniquité Pense ternir l'éclat dont luit la vérité ; En vain , pour obscurcir sa radieuse route , Elle pense amasser les nuages du doute :
La gloire brillera , dans toute sa splendeur , Sur le front du génie orné de la candeur I Le peuple a dans son cœur cet instinct qui devine , Et la voix populaire est une voix divine I
Sois tranquille, ô génie, enfant nourri de pleurs ; La gloire suit de près d'homériques douleurs ; Le laurier veut un front que le sort persécute ; Le malheur nous épure et prévient notre chute ; Et toujours la patrie , — oublieuse un moment , — Comme une mère en deuil, réclame son enfant; Et dans les doux transports d'une sainte allégresse , Lui donne autant de fleurs qu'en prodiguait la Grèce ! Et nous tous , qui f aimons , nous parlerons un jour : La haine a moins de fiel que nous n'avons d'amour I Et la vertu toujours , en sa féconde vie , Trouva le dévoûment à côté de l'envie !" —
LA MUSE
Les élus de la Muse , ainsi que ceux du ciel ,
Sont enivrés souvent du calice de fiel ;
Ils cueillent , à l'écart , et la myrrhe et l'absinthe ;
Pour eux la Solitude ouvre sa vaste enceinte ;
On les voit , sans pitié chassés de chaque lieu ,
N'avoir plus pour ami , dans ce monde , que Dieu I —
De flots en flots amers , battus par la tempête ,
Loin de la foule enfin , un dernier flot les jette !
Ainsi l'aigle , ce roi dé l'océan des airs ,
En lutte avec la foudre , et ruisselant d'éclairs ,
Dans un suprême effort , tendant son envergure ,
Tombe au plus haut rocher dénué de verdure ! . . . .
J'aime les cœurs en deuil et les' fronts foudroyés ;
J'aime à les rencontrer, loin des sentiers firayés;
J'aime l'enfant auquel la douleur virginale
Révèle par l'amour la splendeur Idéale !
Loin du monde toujours , je parle à mes élus ;
Je m'isole avec eux , sous les arbres touffus ;
Je les mène au désert, où l'âme s'illumine ,
Où dans le cœur descend la vision divine ;
Où l'esprit plus tranquille , en son recueillement ,
Reflète avec amour l'idéal firmament :
Tel un lac azuré , tranquille entre ses rives ,
Des astres réfléchit les clartés les plus vives ; Et ce firmament d'eau , limpide et lumineux , Est le séjour aimé du cygne harmonieux !
C'est au prix des douleurs et des larmes secrètes , Des méditations dana les calmes retraites ; C'est au prix de la faim et des privations , De jours amers , remplis d'humiliations ; C'est au prix de l'exil , et de la calomnie , De tout ce qu'en raillant peut inventer l'envie , C'est à ce prix que l'àme enfin trouve l'abri , L'asile reculé par la Muse chéri , — Sanctuaire interdit aux pas des multitudes , Solitude profonde au sein des solitudes !
LE POÈTE
En ta pâleur mystique^ et ta sérénité , Tu sais, pour être à toi, tout ce que j'ai quitté! Tu sais combien de fois , dans mon âpre délice , Combien je fus blessé par la froide malice ; De quel reproche amer , de quel glaive de feu On a percé le cœur qui , fidèle à son vœu , En pouvant être riche , aima mieux la misère ; Et qui pouvant régner , s'humihe et préfère L'heureuse dépendance où tu l'a mis toujours , Sans que jamais du ciel lui manquât le secours ! Tu sais combien de fois , en butte à l'ironie , Je fus l'objet du blâme et de la calomnie ; Combien de fois aussi la folle activité M'accusa de paresse et d'incapacité ; Et dans sa triste ardeur et sa vaine importance , Osa me reprocher ma stérile indolence !
Si je ne t'avais pas aimée insensément , Aurais-je supporté son langage insolent , Son orgueilleux outrage et sa lâche menace ; Aurais-je , en me taisant , supporté son audace ? Ah ! je t'ai donc aimée en subHme insensé ; Et je t'aime encor plus , depuis qu'on m'a blessé !
LA MUSE
L'Art est un sacerdoce , et la Muse jalouse Du barde chaste et pauvre est la divine épouse ! Quitte tout vil travail , tout vulgaire métier : Pour me donner à toi , je te veux tout entier ! Eh ! qu'importe l'exil , l'abandon sur la terre: L'Art est un dévoûment , l'Art est un culte austère ; Et jamais l'Idéal , en toute sa splendeur , Ne rayonne au profit d'un vil spéculateur !
Des qu'eu son atelier pénètre l'Industrie ,
Sur son front d'apostat l'auréole est ternie ! Oui , l'Art est exclusif! Oui, l'Art est exigeant ! Oui , l'inspiration fiiit l'antre de l'argent ! Pour que brûle la flamme et que la lyre vibre , Il faut , seul avec moi , que l'Artiste soit libre ! Semblable au lys des champs et semblable à l'oiseau , Tout entier absorbé dans le culte du Beau ; — Il faut qu'avec ses pleurs coule son harmonie I La Pauvreté divine est mère du génie ; Elle guide les pas des conquérants de l'Art ; Et sa cellule étroite est bâtie à l'écart I
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