A MISS EDITH SICHEL
Pauvres petites femmes, celles-ci, qu'aima Chateaubriand afin de divertir son extrême ennui et dont la mémoire est précieuse à cause de Chateaubriand! Ni leur amant doux et terrible, ni les historiens non plus, n' auront eu le véritable souci d' elles-mêmes. Les historiens et l'amant pèchent, à leur endroit, contre la règle principale de la morale qu'a formulée Emmanuel Kant et selon laquelle on doit considérer comme une fin, non comme un moyen, toute personne humaine. L'amant s'amusa d'elles; et les historiens leur demandent comment aima, comment fut tendre, mélancolique et fervent cet amoureux qui, en outre, a été le plus grand poète de son temps. Il faut s'excuser auprès de leur souvenir et compter, aujourd'hui encore, sur la complaisance qu'elles eurent au temps où Chateaubriand leur préférait son amour,
Mais ne vaudrait-il pas mieux laisser dormir dans le calme et bienfaisant oubli ces cœurs et les tribulations de leur destinée? Ils ont mérité le repos. Notre curiosité les tourmente, quand ils ne désirent plus que de participer à la paix infinie des tombes closes. Qu'avons-nous à ne pas permettre que se tranquillisent dans le silence d'un siècle mort les pauvres petites femmes que troubla l'enchanteur délicieux et cruel? Lui-même, l'enchanteur, puisqu'il nous a donné cette image de lui, ses livres, qu'avons-nous à le solliciter encore pour d'autres confidences?...
L'œuvre d'art doit se suffire à elle-même. Qu'elle soit belle sans nulle considération que d'elle en tant qu' œuvre d'art.
Quand l'artiste crée une œuvre quelconque, poème, roman, statue, drame, il met dans cette œuvre sa pensée, son rêve, toute son âme. Or, son âme, c'est la vie qu'il a menée qui la lui a faite. Aucun détail de l'existence quotidienne qui ne nuance de quelque manière cette âme; nous sommes, intimement et sans cesse, modifiés par nos hasards, nos aventures. Et, ainsi, l'œuvre d'art contient toute l'histoire d'un artiste, mais secrètement, et comme chastement.
Vous êtes attendri d'amour? Eh! bien, si vous le dites tout de go, vous ne faites pas œuvre d'artiste; non, et même si vous le dites avec éloquence. Mais, si vous inventez et réalisez une fiction, un symbole
où soit votre tendresse cachée comme l'est une âme dans un corps, alors voilà une œuvre d'art.
Concluons que l'art est une hypocrisie charmante. Il n'est point d'art sans hypocrisie. L'art est le voile derrière lequel se dissimule une pudique individualité.
L'artiste qui a fait une œuvre d'art ne songeait — ou ne devait songer — qu'à elle et non pas à lui. S'il songeait à lui, c'est pitié! Plutôt, j'aime à supposer que cette œuvre lui fut une occasion de s'absenter de lui-même et comme un exercice auquel il occupait sa pensée et ses doigts afin de les distraire d'un émoi trop vif ou d'une alarme trop poignante. Plus était vif l'émoi, poignante cette alarme et opiniâtre l'effort de s'en distraire, plus l'œuvre sera, sans doute, magnifique. Et, de toute la souffrance dissimulée ainsi avec une fière pudeur, il restera certes à l'œuvre des lambeaux... Ce que je dis de la souffrance, je le dis aussi du bonheur... Mais, quand l'artiste a voulu cacher derrière l'œuvre et au moyen de l'œuvre sa joie ou sa misère et disparaître, glorifié de superbe façon, de quoi ont l'air les chercheurs de son cœur?... Les pauvres gens, et qui font une inquiétante besogne!...
Il faut laisser l'œuvre d'art toute seule et comme orpheline.
Que serait belle une œuvre à laquelle on aurait ménagé un vaste environnement de solitude et qui émergerait d'un immense désastre, — oui, du désastre de la mort individuelle, — comme en un
désert de sable peut se dresser encore une colonne bien ouvragée, reste d'un' âge et d'hommes qui, même de souvenir, ont disparu!
Brunetière, qui voulut appliquer à l'histoire litté raire la méthode, disait-il, de Darwin et de Haeckel, est gaillardement parti d'une idée fausse et il a suivi son projet avec une imperturbable rigueur. Il a eu tort d'attribuer à cet Hseckel tant d'importance; et Darwin l'eût blâmé de transporter dans l'étude de la littérature une hypothèse d'histoire naturelle. Puis, la doctrine de l'évolution paraît, de jour en jour, moins assurée; les dernières découvertes de la science ne la confirment pas exactement. D'ailleurs, en l'appliquant aux arts, Brunetièrc abusa d'une sorte de calembour.
Le génie d'Hippolyte Taine, impérieux et fort, traita sans complaisance les œuvres d'art. Il les menait où il voulait; il les menait à n'être que des documents d'histoire. Historien magnifique, il utilisa pareillement archives, poèmes, actes notariés, romans, statues, tableaux, procès-verbaux des séances révolutionnaires; tout cela, autant de témoignages qui lui servaient à caractériser un temps. Et, sans doute, il tenait compte de la beauté des poèmes, des romans, des statues et des tableaux; mais cette beauté même lui était principalement un document d'histoire. Ainsi, la littérature est
sacrifiée à l'histoire; du moins, elle lui est subordonnée.
Sainte-Beuve, lui non plus, ne voulait pas considérer l'œuvre d'art toute seule. Mais il la prétendait expliquer : et cela, par la connaissance de l'auteur. Il étudiait cet homme; il cherchait mille et mille renseignements relatifs à cet homme, à ses origines, à la formation de son esprit et de son caractère. Il coordonnait ces renseignements, avec une jolie habileté. A l'œuvre d'art, il préférait assidûment l'artiste. Et, comme Taine asservissait la littérature à l'histoire, Sainte-Beuve la réduisait à la qualité de document psychologique.
Donc, par Sainte-Beuve, psychologue, par Tainc, historien, et par Brunetière, idéologue, le caractère d'art de l'œuvre d'art fut négligé.
C'est ainsi que fut peu à peu détournée de son objet et, j'allais dire, pervertie la notion d'une véritable critique littéraire.
Combien je trouverais recommandable une critique littéraire qui serait exactement le contraire de la critique à la Sainte-Beuve!...
Qu'Homère soit, ou non, le fils de la nymphe Krétéis et du fleuve Mélès; qu'il ait existé, ou non, cela ne change pas le plaisir que j'ai à la lecture de Y Iliade. Que Théroulde soit le nom du copiste, ou du poète, ou du chanteur de la Chanson de Roland, qu'importe à la joie que me donne ce farouche et glorieux poème? Et les anecdotes qu'on pourra me raconter touchant Racine m'amuseront peut-être,