TROIS AMIES DE CII.UE.UT.ISIAND
elles ne modifieront pas l'intelligence qu'il faut qu'on ait de Bérénice ou de Britannicus.
Une œuvre d'art qui a besoin du commentaire d'une biographie est, en cela, infirme.
Lamartine a fait, une drôle de chose, et comme un peu scandaleuse, quand il a publié le commentaire anecdotique des Méditations.
Vos poèmes étaient les symboles de votre peine ou de votre plaisir. Si vous traduisez vos symboles, autant valait nous raconter tout de suite cet épisode qui vous parut mémorable.
Aussi souhaiterais-je qu'on parlât de René, d'Atala, des Martyrs, et non pas de l'auteur. Mais, pour Chateaubriand, c'est impossible : au lieu de se placer derrière son œuvre, il s'est mis devant elle. Comment le négliger? et comment ne pas le voir d'abord?...
C'est un des caractères de son génie et, encore, de son influence, à la fois littéraire et morale.
Depuis les époques classiques, où l'œuvre d'art était réalisée pour elle-même par un artiste capable de cette abnégation, l'idée de la littérature s'est altérée. Pendant le dix-huitième siècle, la littérature a servi à des usages divers, politiques^ sociaux, et qui n'étaient pas l'art. Et puis, il y eut Rouss qui introduisit dans la littérature, y y affola ce. moi cjuc, naguère^ on en chassait co:
haïssable. Et enfin. Chateaubriand n'a jamais détaché de lui-même sa poésie. Il est tout entier dans son œuvre; et il y est toujours. On ne peut concevoir son œuvre sans lui : je ne réussis pas à les séparer.
Ce que nous savons de la vie de Jean Racine est peu de chose et tiendrait en un petit volume. Il n'a pas désiré qu'on en connût davantage; et même, il eût probablement aimé qu'on n'en connût rien. Bref, il y a lui-même qui vécut et qui est mort, — son âme, il l'abandonnait à Dieu; — et il y a son œuvre, qui est restée après lui, qui ne dépendait intimement de lui et qui, sa mémoire abolie, subsisterait.
Tandis que. l'œuvre de Chateaubriand, c'est l'apothéose de Chateaubriand. Toute son œuvre, et y compris ses livres d'apologétique, tels que Le Génie du Christianisme, qui est tout plein de lui.
Les Pensées de Pascal, aussi, sont toutes pleines de Pascal. Et nous y trouvons, notée d'une main fébrile, l'inquiétude de ses jours et de ses nuits. Seulement, c'est par accident que les Pensées nous sont parvenues sous celte forme individuelle, qu'il n'a pas eu le temps de lui ôter. S'il avait eu le loisir de reprendre ses notes et d'achever son apologétique chrétienne, toute la confession personnelle aurait disparu. Le Génie du Christianisme n'est pas tant une apologie de la religion que le poème des motifs •mentaux qui lent Chateaubriand à ne
• un incrédule. Si cette apologie eut sort
efficacité, c'est en vertu de la coïncidence qui fit que nombre de ses contemporains étaient dans la même disposition d'esprit que lui-même.
Et voyons-le dans son activité politique. Elle est caractérisée pareillement. Un mot la résume : fidélité. C'est la noblesse du rôle qu'il a eu dans l'Etat. Mais enfin, tandis que, par point d'honneur, il était admirablement fidèle à une cause qu'il n'aimait point, cette fidélité ornait son personnage : elle n'avait pas d'utilité objective pour ce pays. Même, elle pouvait nuire à ce pays, dont il était l'un des beaux chefs. Il s'est occupé de son personnage, non de la chose à laquelle son personnage devait être dévoué : ce pays. Un véritable homme d'État est l'homme d'affaires d'une nation; Chateaubriand fut un artiste, et l'artiste de cette excellente œuvre d'art : lui-même.
C'est toujours à lui-même que nous aboutissons; et c'est à son individualisme que nous sommes amenés. C'est, en effet, l'individualisme littéraire qu'il a réalisé comme avant lui on ne l'avait pas fait, qu'il a autorisé de son génie et qu'il a ensuite, plus peutêtre qu'il ne le voulait, répandu dans la gent littéraire, à profusion.
L'inventeur, c'est Jean- Jacques Rousseau; l'inventeur de ce cynisme littéraire qu'on peut ainsi désigner : l'acceptation de soi, très volontiers.
Toutes ses turpitudes, un Jean-Jacques Rousseau les accepte sans difficulté ni vergogne, dès le moment qu'elles sont devenues pour lui une matière litté-
raire. Ce qu'il y a de plus significatif, ici, ce n'est pas la prédilection de soi qu'un tel travers suppose, niais la dignité, la qualité particulière, l'efficacité ennoblissante qu'on attribue à la littérature, — ah! pourquoi?...
Voilà ce qu'a trouvé Rousseau, avant Chateaubriand. Mais cela, pour passer de Rousseau à Chateaubriand, doit changer de caractère, parce que Chateaubriand, lui, a des exigences et comme des impatiences d'honneur qu'un Rousseau n'a jamais connues. De là résultent les différences qui séparent l'auteur des Confessions et l'auteur des Mémoires a" outre-tombe. L'un avilirait volontiers son image, l'autre embellit résolument la sienne. Mais chacun d'eux a l'admiration de soi. Et, si Rousseau est, dans ses Confessions, plus sincère que Chateaubriand ne l'est dans ses Mémoires cV outre-tombe, Chateaubriand, lui, c'est dans tous ses livres qu'il apparaît, c'est tous ses livres qu'il a consacrés à lui-même avec une infinie complaisance.
En somme, de Chateaubriand date, en notre pays, la littérature personnelle ou, si l'on préfère ce mot, lyrique. Il eut pour postérité directe les romantiques, ces chantres exaltés d'eux-mêmes, de leur plaisir, de leur mélancolie et de leur désespoir, ces grands lyriques sans retenue qui ont dédié leur poésie à leurs amours, à leurs faiblesses, à toutes leurs passions magnifiques ou déplorables. Ce qui dérive de Chateaubriand, c'est, par exemple, les Méditations de Lamartine qui sont, en vers négligés
et à peu près divins, le journal d'une sensibilité aventureuse.
Le 19 juillet 1848, au Grand-Bé, sur la tombe de Chateaubriand, Ampère, qui représentait l'Académie aux funérailles de ce collègue sans égal, dit : « Ses ouvrages n'étaient que le splcndide reflet de luimême1. »
Dans la préface que Chateaubriand a écrite, en 1826, pour la nouvelle édition de YEssai historique, politique et moral sur les révolutions anciennes et modernes, on lit : « Mes ouvrages sont les matériaux et les pièces justificatives de mes Mémoires: leur histoire est liée à la mienne de manière qu'il est presque impossible de l'en séparer2. »
Dans Le Génie du Christianisme : « Les plus belles choses qu'un auteur puisse mettre dans un livre sont les sentiments qui lui viennent, par réminiscence, des premiers jours de sa jeunesse'. » Et, dans Le Génie du Christianisme encore : « Nous sommes persuadés que les grands écrivains ont mis leur histoire dans leurs ouvrages. On ne peint bien que son propre cœur, en l'attribuant à un autre, et la meilleure partie du génie se compose de souvenirs4. » Dans la première rédaction de ses mémoires, il ra-
1. Le Grand-Bé, hommage de la Bretagne à M. le vicomte de Chateaubriand (Sant-Mâlo, L864), p. 23.