Dufort pe CnEVERNY, Mémoires, tome II, p
Et, quant à Pauline de Beaumont, ils la refusèrent; elle était trop débile et visiblement moribonde. Malgré eux, elle monta dans la voiture. Mais ils n'étaient pas encore loin de Passy, quand ils la virent trop pâle, décidément. Et ils ne voulurent plus d'elle; ils l'abandonnèrent sur la route. On raconte que, dans les jours qui suivirent, elle répétait à peu près machinalement ce verset de Job : « Pourquoi la lumière a-t-elle été donnée au misérable et la vie à ceux qui sont dans l'amertume du cœur?... »
Calixte de Montmorin fut mis en jugement et condamné. Sa mère aussi. La mère et le fils furent chargés sur la même charrette. Calixte de Montmorin, qui avait vingt-deux ans, aimait d'un ardent amour Mme Hocquart, belle et spirituelle, la sœur de cette Mme Le Couteulx qu'André Chénier aima et dont il vanta, sous le cher nom de Fanny, « la grâce, la candeur, la naïve innocence ».
En chemin, sur la charrette, Calixte baisait passionnément un bout de ruban bleu qui lui venait de sa bien-aimée. On exécuta dix-neuf personnes. A chaque tombée du couperet, Calixte de Montmorin criait : « Vive le roi!... » A la vingtième, il se tut : on guillotinait sa mère. Et puis, on le guillotina.
Deux mois plus tard, le 25 juillet 1794, André Chénier monta sur l'échafaud : cette naissante et déjà rayonnante poésie fut tuée.
Chateaubriand, lui, était à Londres, émigré, pauvre jusqu'à manquer, plus d'une fois, mourir de
faim, lorsqu'il apprit la destinée analogue de sa famille. Le même jour qu'était monté à l'échafaud M. de Malesherbes, y étaient montés aussi et le frère et la belle-sœur du jeune émigré. Sa mère, sa femme et sa sœur Lucile avaient été jetées en prison; c'est prodige qu'elles aient échappé à la mort. La vieille Mme de Chateaubriand fut amenée, de la façon la plus brutale, de Bretagne à Paris. Et Lucile, de tant d'elïroi, garda une inquiétude de l'esprit qui tourna plus tard à la démence.
Pourquoi la lumière a-t-elle été donnée au misérable et la vie à ceux qui sont dans l'amertume du cœur?...
Abandonnée sur la route par où étaient partis pour la mort sa mère, sa sœur et son frère, Pauline de Beaumont erra quelque temps. Et puis, de pauvres gens la recueillirent, Dominique Paquereau, vigneron, et sa famille.
Vers la même époque, Chateaubriand, abandonné à Namur par les fourgons du prince de Ligne, était pris en pitié par les femmes; elles lui donnaient le bras et elles l'aidaient à se traîner.
Pauline de Beaumont demeura plusieurs mois dans la chaumine de Dominique Paquereau. Les Saint- Germain, mari et femme, anciens serviteurs de son père, la rejoignirent et la soignèrent : et ce sont de braves êtres qui, toute sa vie durant, lui demeurèrent
gentiment fidèles. L'histoire doit enregistrer lesnoms modestes de Dominique Paquereau et du ménage Saint-Germain. La destinée avait choisi ces humbles personnes pour sauvegarder de mourir une jeune femme qui accomplirait ici-bas une mission précieuse.
Mme de Beaumont était là depuis plusieurs semaines, dans cette compagnie paysanne, en détresse d'âme et de corps lorsque survint un ami imprévu, un incomparable ami, l'étonnant Joubert.
Il avait une quarantaine d'années; il s'était marié au moins de juindel'année précédente et il habitait, dans le voisinage, à Villeneuve-le-Roi qu'on appela désormais Villeneuve-sur-Yonne : ainsi le voulut l'exigence républicaine des penseurs; ils sévissaient alors déjà.
Dans sa tranquille demeure, en compagnie de sa femme, Joseph Joubert aimait ses livres. Il les avait ingénieusement préparés pour son usage, déchirant les pages qui lui déplaisaient, laissant les dos un peu larges plutôt que de s'encombrer d'un fâcheux et vain bavardage. Cette bibliothèque aimable et l'habitude qu'il avait prise de passer beaucoup d'heures à regarder en lui-même et puis à noter, avec un soin méticuleux, ce qu'il y observait d'intéressant en fait d'idées, de sentiments et d'émois divers, enfin cet amour du repos qui était à la fois son caractère et sa philosophie, tout cela l'invitait à goûter une vie paisible et rêveuse, un peu paresseuse et molle, animée seulement des velléités de l'esprit. Mais il avait l'âme scrupuleuse; et, « en comparant sa situation
à celle de tant d'autres personnes », il trouva que sa destinée « était beaucoup trop douce1 ».
Cette inquiétude le troublait, quand il apprit l'état de la comtesse de Beaumont. Il n'hésita guère et, casanier pourtant, il résolut de sortir de chez lui, d'aller voir cette jeune femme si malheureuse. Il la rencontra — c'était l'été — devant la cabane de Dominique Paquereau. Il l'aborda sans doute avec timidité; mais bientôt, avec la simplicité d'un cœur samaritain, bon gentiment, id lui offrit l'asile de sa maison : à Villeneuve, expliquait-il, la Révolution n'était pas trop mauvaise; grâce à l'humeur égale et placide des habitants, il n'y avait pas eu, depuis le commencement des jours funestes, une seule dénonciation.
C'était et ce fut, ce Joubert, une âme à peu près divine. Il unissait à la plus ravissante pureté de l'esprit la plus fine intelligence. Il vécut dans la recherche et le perpétuel souci de la perfection. Si, plus tard et après sa mort, advint à son nom la célébrité d'un ingénieux et profond écrivain, ce qu'il désira, lui, ce n'est pas seulement la qualité littéraire, mais la beauté spirituelle. Et il sut la réaliser. Il était animé de tendresse; mais il avait l'usage de l'abnégation, qui est une délicate élégance du caractère. Il dut ainsi souffrir beaucoup; mais il employait sa souffrance comme un exercice moral et il
1. Notice d'Armand Joubert, réimprimée par M. Victor Giraud en tête de son édition des Pensées de Joubert (Paris, 1909), p. 12.
PAULINE DE BEAt'MON'T b9
aboutissait à une sorte de sérénité heureuse. Son âme a le son du cristal et elle en a la transparence. Imaginons pour elle un cr'stal absolument pur et travaillé, en outre, par un artiste fort habile, gravé, guilioché, orné de belles devises en guirlandes.
Joubert aima Pauline de Beaumont. Seulement, subtil artiste de ses sentiments, il fît en sorte que cet amour fleurît en amitié. Mme de Chastenay disait de lui qu'il avait l'air d'une âme qui a rencontré par hasard un corps et qui s'en tire comme elle peut1. Il se persuada que Pauline de Beaumont devait être « une de ces figures d'Herculanum, qui coulent sans bruit dans les airs, à peine enveloppées d'un corps ». Ainsi, ce fut une amitié véritable et qui mettait sa ferveur à l'échange des idées, au contact d'un émoi pareil, à des lectures choisies.
Joubert ne voulait pas que Pauline de Beaumont lût au hasard; il veillait à ce que n'approchassent d'elle que de pures et limpides pensées. Il lui écrivait un jour : « Si Dieu me prêtait vie et mettait devant mes yeux les hasards que je lui demande, il ne me faudrait que trois semaines pour amasser tous les livres que je crois dignes d'être placés, non pas dans
1. Joubert cite lui-même ce propos; et il ajoute : i Je ne puis disconvenir que ce mot ne soit juste. » Pensées, maximes, essais et correspondance de J. Joubert, publiés par Paul de Raynai. (2e éd., 1850), p. 90. — Chateaubriand le répète {Mémoires d'outretombe, t. IV, p. 19). Et on le trouve dans les Mémoires de Mme de Chastenay, tome II, p. 82 : « J'ai dit de M. Joubert qu'en lui tout était âme et que cette âme, qui semblait n'avoir rencontré un corps que par hasard, en ressortait de tous côtés et ne s'en arrangeait qu'à peu près. »
votre bibliothèque, mais dans votre alcôve; et, si je parviens à me les procurer, il me semblera que je n'ai plus rien à faire au monde1...» Quel joli détachement de cet ami des livres, qui veut bien mourir et laisser les livres le remplacer auprès de la femme qui est sa constante pensée!...
Il lui faisait lire Platon, — gardant pour lui Aristote et ses métaphysiques; — il lui conseillait Malebranche, Fénelon, Vauvenargues et Pascal; il ne lui permettait, de Voltaire, qu'un petit nombre de volumes. Et il lui exposait la philosophie de Kant. Pauline de Beaumont lisait volontiers son « cher abbé» de Condillac; et Joubert la grondait à propos de cette doctrine sensualiste, si grossière aux yeux de cet amateur d'âmes.
Pauline de Beaumont fit, de 1794 à la fin du siècle, plusieurs séjours à Villeneuve. Elle y avait, dans la maison de Joubert, sa chambre à elle, la chambre verte. Et puis, elle s'absentait, s'installait quelque temps à Theil ou à Paris. Joubert lui écrivait souvent; et, bien qu'un peu nonchalante à cet effort, elle répondait. Leur correspondance, telle qu'elle a été conservée, ou publiée, se compose de quarante-huit lettres, — délicieuses toutes, et plusieurs admirables. Joubert est cérémonieux et attentif. Sous les formules du respect le plus distant, il ne cache pourtant pas son tendre souci. Même, il l'avoue; ou, plutôt, il ne l'avoue pas, mais il le laisse voir, avec
1. Lettre du 15 mai l'.'98. Dans l'édition P. db Baynai, 1850, tome II, p. 270.
simplicité. Nul homme épris ne montra plus de sollicitude; et cela n'est point en contraste avec le peu de familiarité des phrases, car il avait organisé ainsi la diversité de ses sentiments. Du reste, il écrit avec un soin religieux; les mots sont en place et en nombre: ses lettres sont comme des « pensées» plus développées et dont l'occasion n'est point effacée. Pauline de Beaumont s'abandonne davantage; elle est si nerveuse et résiste avec tant de peine aux impulsions de son âme alarmée! Cependant elle se surveille et prend le temps d'écrire... « Mais moi, je vous ferais pitié, — mande-t-elle à cet ami qu'elle appelle « monsieur »; — j'ai retrouvé ma solitude avec humeur, je m'occupe avec dégoût, je me promène sans plaisir, je rêve sans charme et je ne puis trouver une idée consolante. Je sais bien que cet état ne peut durer longtemps; mais la jeunesse se passe, les ressources s'usent, et il ne reste que des regrets1... » Elle est triste infiniment. Elle attend sa destinée; elle ne se fait pas d'illusion... « Je suis assez bien préparée pour tous les voyages, et celui dont on ne revient pas n'est pas celui que je ferais avec le moins de plaisir... » Mais elle a des heures de résignation difficile : « Le moment où je souffre le plus est celui où je sens que, si les circonstances étaient différentes, si telle ou telle chose existait, il y aurait encore du bonheur pour moi, qui en ai le sentiment et le besoin... » Il me semble qu'elle est tout entière
1. Lettre datée de Theil, août 1797; dans Paul de Raynal, Les correspondants de Joubert, p. 104.
dans ces lignes passionnées et qu'on la connaît ici en vérité, aussi malheureuse que le fut une femme, mais ardemment désireuse de joie, prompte à imaginer une félicité merveilleuse et, quand tombait l'illusion, rapide à bien comprendre « ce que c'est que l'enfer1 ».
Lorsqu'elle subissait ainsi de durs accès « de fièvre morale », le pauvre et bon Joubert la prêchait. Il tachait de lui dénigrer les « passions de l'esprit » : il n'y a rien, lui disait-il, qui soit « plus ennemi du bonheur, ainsi que de toute sagesse ». Il ajoutait : « Ayez le repos en amour, en estime, en vénération, je vous en supplie à mains jointes; c'est, je vous assure, en ce moment, le seul moyen de ne faire que peu de fautes, de n'adopter que peu d'erreurs, de ne souffrir que peu de maux... » Du reste, il accordait à cette pessimiste que « le monde est livré au hasard »; mais, à cause de cela, il lui voulait enseigner une philosophie quiète et, au bout du désespoir, agréable2...
Ce sont peut-être, ces années du siècle finissant, les plus attachantes et, en somme, les plus heureuses qu'ait passées sur la terre, qui n'était pas sa vraie patrie., l'âme angélique de Joubert,
En 1799, Mme de Beaumont vint à Paris; et elle s'occupa de son divorce. Joubert l'engageait à hâter