‹ Trois amies de ChateaubriandChapitre 22 sur 63 · A. Bardoux Mme de Custine · texte numérisé non relu

A. Bardoux Mme de Custine

me tue. Je ne pourrai, pour comble de malheur, vous voir avant deux heures, cet après-midi. Au nom du ciel, ne partez pas! Que je vous voie au moins encore une fois! Etes-vous malade?... »

M. Bardoux conjecture que Mme de Custine était sur le point d'aller à Fervaques. Elle ne partit pas.

Mais, quant à ces empêchements qu'avait sans cesse Chateaubriand et qui, avec tant de régularité, le tenaient jusqu'à deux heures, — qu'est-ce que c'est que ces empêchements?... J'ai bien peur qu'ils ne viennent de Pauline de Beaumont. Et, si j'en ai bien peur, c'est que Chateaubriand les considérait — par écrit — comme « le comble du malheur... » Il était si éperdûment futile!...

Constatons aussi qu'il la ménageait. C'est bien. Seulement, il n'y a rien de plus triste au monde que ces suprêmes ménagements de l'amour périmé. Les attentions de pitié, voilà le régime de la période où était arrivée Pauline de Beaumont.

Entre la troisième et la quatrième des lettres de 1803 que la marquise de Custine reçut de Chateaubriand, M. Bardoux risque une hypothèse; et il la présente comme un fait. Mme de Custine serait allée voir Chateaubriand, eh! dans la chambre qu'il occupait à l'hôtel d'Etampes, rue Saint-Honoré. Je ne dis pas non; seulement, comme M. Bardoux, je n'en sais rien.

Il est vrai que la quatrième lettre, écrite dès l'aube, snppose un vif agrément de la veille^ à l'hôtel

d'Etampes ou ailleurs : « Si vous saviez comme je suis heureux et malheureux depuis hier, vous auriez pitié de moi. Il est cinq heures du matin. Je suis seul dans ma cellule. Ma fenêtre est ouverte sur les jardins qui sont si frais, et je vois l'or d'un beau soleil levant qui s'annonce au-dessus du quartier que vous habitez. Je pense que je ne vous verrai pas aujourd'hui et je suis bien triste. Tout cela ressemble à un roman; mais les romans n'ont-ils pas leurs charmes? Et toute la vie n'est-elle pas un triste roman? Ecrivez-moi, que je voie au moins quelque chose qui vienne de vous! Adieu, adieu jusqu'à demain! Rien de nouveau sur le maudit, voyage. »

C'est une jolie lettre d'amour; et, si j'ose dire, c'est une jolie lettre de lendemain matin... Il s'est éveillé de bonne heure ; et comme, un peu nonchalant, très doux, il rêve bien devant l'aurore! Un peu de littérature, mais si involontaire!... Il s'en aperçoit; et il dit que la vie, elle aussi, ressemble à un roman. Toute la longue journée de l'attente lui est immense et insupportable.

Enfin, René de Chateaubriand n'aime pas autrer.ent que son prochain : c'est la seule humilité qu'il ait eue, et sans le savoir, et avec de plus charmantes phrases que personne.

Un autre jour... « Je ne vis plus que dans l'espérance de vous revoir. De grâce, un mot, un seul mot, pour m'aider à passer la journée! J'ai erré hier le reste de l'après-midi dans toutes les rues de Paris, sans savoir où j'allais. Ah! promettez-moi le château

d'Henri IV! Promettez-moi de venir à Rome! Il n'y a rien de déterminé pour le jour du départ. A demain!... » En somme, ils se voyaient au moins tous les deux jours et, semble-t-il, galamment.

Le château d'Henri IV, c'est Fervaques... Il rêve de confort; et avec quelle satisfaction écrirat-il plus tard : « J'ai eu l'honneur de coucher dans le lit du Béarnais!... »

Mais il y a, dans ce billet, une petite ligne émouvante, terrible :« Promettez-moi de venir à Rome!... » Comment? C'est elle qu'il invite, à présent?... Or, Pauline de Beaumont se consume d'un chagrin dont elle ne sait pas tous les véritables motifs. Et nous avons pitié d'elle.

Puis : « Encore un jour sans vous voir! Vous allez le passer bien tranquillement. Vous allez peindre... » Mme de Custine peignait. Et M. Bardoux raconte qu'un jour, comme elle copiait le tableau d'un maître, Mme Vigée- Lebrun entra et prit la copie pour l'original. C'est plus flatteur pour Mme de Custine que pour Mme Vigée-Lebrun... « Vous allez caresser Trim... » le chien... « et oublier qu'il y a dans le monde des personnes qui vous aiment. Comment êtes-vous ce matin? Ma cellule est bien triste : un vilain soleil sous le nuage, une bise froide, une chambre dépouillée de ses meubles et qui annonce déjà l'absence! Il y a quelque temps, tout cela m'aurait été indifférent. Mais une sainte apparition qui m'a visité dans ma demeure m'a rendu l'éloignement insupportable... » Décidément, elle allait donc

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à l'hôtel d'Etampes? Oui; elle y faisait de saintes apparitions... « Songez, je vous en prie, à ce château d" I lenri IV, cela peut me consoler. Demain, je serai à onze heures chez vous. Il n'y a rien de nouveau pour le départ... » Puis, avec un peu d'amertume : h Mille joies et plaisirs... »

« Demain, je serai à onze heures chez vous... » Seulement, il reçoit l'ordre de passer chez M. de Talleyrand. Il enrage, il est malheureux.

Et puis, un autre jour, le lendemain peut-être, il reçoit l'ordre d'aller à Saint-Cloud. Il do t renoncer au bonheur de déjeuner chez Mme de fustine. \\ ajoute : « Une chose cependant me donne bien de la joie, l'époque de notre départ semble devenir chaque jour plus incertaine. » Il est un peu jaloux d'un M. B... M. Bardoux croit qu'il s'agit d'un M. Berstœcher, le précepteur d'Astolphe de Custine... « Aimez-moi au moins comme M. B... »

Et puis, le départ approche. René est inquiet, nerveux, il attend une lettre du « terrible cardinal »... Il est de mauvaise humeur; il le sait. Il est de l'humeur du chien Trim : il a envie de mordre tout le monde. Il ajoute : « Je ne pourrais être consolé que par la visite de Mademoiselle de Saint-Léon... » Cette demoiselle portait à Chateaubriand les lettres de Mme de Custine.

Telle est la première série de la correspondance amoureuse qu'échangèrent Delphine et René. Elle démontre à merveille que Pauline de Beaumont n'avait pas tort de souffrir.

Mais que Chateaubriand a clone de bons avocats! M.Edmond Biré est le meilleur, le plus parfaitement partial. Dans un appendice de son édition des Mémoires, il attaque assez vivement M. Bardoux, coupable d'avoir publié ces lettres d'amour, qu'il appelle « quelques billets à peu près insignifiants»... Insignifiants?... Les avocats ont leurs raisons que la raison ne connaît pas.

Chateaubriand trompait Pauline de Beaumont. Et, de ces lettres, le plus grave, le plus pénible, je crois que c'est encore la pressante invitation qu'il adresse à Delphine de venir le rejoindre à Rome, — à Rome où irait mourir Pauline de Beaumont!...

Dans le second volume de Chateaubriand et son groupe littéraire sous V Empire, Sainte-Beuve a consacré une longue étude à Chènedollé. Il y publie de nombreux documents et, par exemple, plusieurs lettres de Chateaubriand. L'une, à M. de Chêncdollé père1, contient ces lignes : « Une personne doit venir me rejoindre dans six semaines ou deux mois en Italie, et si vous y consentez, voici ce que je vous propose. Chènedollé viendra me rejoindre à Rome avec la personne que j'attends... » Puis, dans une lettre à M. de Chènedollé fils, datée de Lyon, 19 prairial an XI, on lit : « Je crois que vous pouvez faire vos préparatifs pour accompagner nos amis cet automne... » Cette « personne », qui doit être la même que « nos amis », — c'est, pour Sainte-Beuve,

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