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Mme de Beaumont. M. Chédieu de Robethon se demande s'il ne s'agit pas de Delphine de Custine 1... D'ailleurs, il ne l'affirme pas. En faveur de cette hypothèse, j'ajouterais volontiers que « nos amis » convient beaucoup mieux à Mme de Custine, à son fils, et que sais-je? au précepteur du jeune Astolphe, qu'à Mme de Beaurtnont, qui, elle, voyagerait seule. Ce n'est qu'une hypothèse. Mais n'oublions pas que, de tous les amis de Chateaubriand, Chênedollé paraît avoir été, — l'année suivante, au plus tard! -- le seul confident des amours de Delphine et de René... Ce n'est pourtant qu'une hypothèse... Alarmante!... Et nous avons pitié de Pauline de Beaumont.
Chaque fois que Chateaubriand fut nommé à quelque poste diplomatique, il eut beaucoup de peine à partir. Même, une fois, il ne partit pas du tout. C'étaient, en général, ses attachements de cœur qui le retenaient à Paris. Au mois de mai 1803, il aimait Delphine de Custine et il était aimé de cette jeune femme ainsi que de Pauline de Beaumont. Ses lettres donnent à penser qu'il ne s'en alla point avec un plaisir sans mélange.
Dans lesMémoires cV outre-tombe, il écrivit : « J'aurais peut-être encore reculé, si l'idée de Mme de Beaumont n'était venue mettre un terme à mes scru-
1. É. Chédieu de Robethon, Chateaubriand et Mme de Custine (Paris, 1893).
pules... » Ses scrupules, oui, le goût très vif qu'il avait alors pour Delphine! Il continue : « La fille de- M. de Montmorin se mourait. Le climat de l'Italie lui serait, disait-on, favorable. Moi allant à Rome, elle se résoudrait à passer les Alpes : je me sacrifiai à V espoir de la sauver. »
A vrai dire, il ne se sacrifia pas du tout. Et, se fût-il sacrifié, , il aurait bien dû, en aimant, ne pas s'en apercevoir; ou, s'il s'en était aperçu cependant, il aurait bien dû écarter cette désagréable petite perception ; — il aurait bien dû, en tout cas, ne point la noter. Quoi? il aime, — et il sent qu'il se sacrifie à l'être qu'il aime!...
Il partit pour Rome au mois de mai 1803; Mme de Beaumont ne partit pour Rome qu'au mois de septembre. Si Chateaubriand n'avait accepté la place de secrétaire de légation que pour le bien de son amie, sans doute celle-ci l'aurait-elle accompagné ou rejoint plus tôt, vraiment.
Quand il se mit en route, je crois qu'il eut quelque chagrin; — je le crois, avec un peu d'application. Dans une lettre qu'il écrivit, de Lyon, le dimanche de la Pentecôte, lendemain de son arrivée, à ses amis Joubert et Chénedollé, il dit : « J'avais l'ail le brave, en partant; mais je ne fus pas plus tôt seul que je commençai à pleurer... » Mettons qu'il pleura. D'ailleurs, il était sensible et tendre.
Mais il était aussi très curieux et facilement diverti. Sa lellre à Joubert et à Chénedollé est toute pleine du récit deson voyage, etrdèla description du paysage^
PAULINE DE BEAUMOXT 89
et do petites anecdotes : à travers ses larmes, il voyait clair et, à travers sa tristesse, il s'amusait de voir du pays.
A Lyon, il eut 'le plaisir d'assister à la célébration de la Fête-Dieu renaissante; et, pour que son plaisir fût meilleur encore, plus glorieux et de qualité historique, il se disait qu'il avait quelque part « à ces bouquets de fleurs, à cette joie du ciel » par lui « rappelée sur la terre ».
Quelle satisfaction parfaite!... Tout le long de son voyage, on lui fit grand honneur à propos du Génie du Christianisme. « Il m'est arrivé quelquefois, écrit-il à Joubert, tandis que je me reposa s dans une méchante auberge de village, de voir entrer un père et une mère avec leur fils : ils m'amenaient, disaient-ils, leur enfant pour me remercier. Etait-ce l'amour-propre qui me donnait alors ce plaisir vif dont je parle? Ce qui me toucha t, c'était, du moins j'ose le croire, c'était d'avoir produit un peu de bien, d'avoir consolé quelques cœurs affligés, d'avoir fait naître au fond des entrailles d'une mère l'espérance d'élever un fils chrétien, c'est-àdire un fils soumis, respoctueux, attaché à ses parents. Je ne sais ce que vaut mon ouvrage ; mais aurais-je goûté cette joie pure, si j'eusse écrit avec tout le talent imaginab e un livre qui aurait blessé les mœurs et la religion? »
C'est bien, c'est beau, c'est édifiant. Et l'on ne saurait joliment plaisanter à l'occasion de si nobles sentiments. Pourtant!... Pourtant, faut-il l'avouer?
ces phrases ne sonnent pas à l'oreille très franchement; elles n'entrent pas dans le cœur très profonment. Un petit mot gâte, si je ne me trompe, les premières lignes : « quelquefois »... Parce que, même si l'histoire du papa et de la maman qui amènent à l'auteur du Génie du Christianisme, dans* une auberge, leur petit garçon, n'est pas une invention pure et simple, on a peine à croire que cela soit arrivé « quelquefois ». Ou bien, cette démarche obligeante et pieuse devint-elle une habitude, dans le pays?
Bref, je trouve plus amusant que pathétique, ce jeune missionnaire imprévu, cet apôtre de la religion renaissante, qui s'éloigne de sa collaboratrice et amie Pauline de Beaumont, de son amoureuse bienaimée Delphine de Custine, et qui prend beaucoup de plaisir à son voyage, et qui voudrait encore, à tant d'agrément, ajouter maintes satisfactions pastorales.
Il fut à Rome le 27 juin. Le 29, il écrivit à son ami Fontanes, et avec quelle allégresse! Là-bas, on le traitait comme « le meilleur enfant du monde ». Il était enchanté. Il recevait « compliments sur compliments de tous les grands du monde ». Enfin : « Toute ma froideur n'a pu tenir contre une chose si étonnante. J'ai la tête troublée de tout ce que je vois... » Juvénile enthousiasme!
Deux jours plus tard, il était présenté à Pie VII pâle, triste et religieux, vrai pontife des tribulations ». Ce pontife excellent 1 avait fait asseoir, de
la manière « la plus affectueuse »; il lui avait montré, ouvert sur sa table, Le Génie du Christianisme. « On ne peut voir un meilleur homme, un plus digne pré at et un. prince plus simple... » Évidemment!...
Et Pauline était à Paris, dans une infinie détresse de cœur. Elle reçut bientôt deux lettres, et si gaies qu'elle en éprouva une singulière souffrance. « C'est une sorte de délire, écrivit-elle à Joubert, une sorte de délire et des monuments et des déserts que l'on trouve de toutes parts. » Avec une pénible amertume, elle cite au parfait ami les belles phrases qu'elle reçoit de l'ami si léger, — oui, de trop belles phrases, et qu'elle donnerait toutes pour un petit mot de regret plus aimant. Le pape lui a pris la main; le pape l'a courtoisement appelé « son cher Chateaubriand »... Enfin : « Voilà un extrait bien sec d'une lettre bien aimable; mais je ne saurais faire mieux,, et je vous quitte parce que je suis fatiguée. »
La tristesse, la déception et, en somme, le dégoût de la pauvre Pauline de Beaumont marquent ces dernières lignes.
Notons-le : bien des choses de cette lettre que Chateaubriand, de Rome, adressait à Pauline de Beaumont se retrouvent textuellement dans les Mémoires d'outre-tombe. Le portrait du pape est le même, avec les mêmes mots... Ainsi, Pauline de Beaumont, aimant tout de même les lettres de René qu'elle adorait, les emporta en Auvergne, à Rome, ne voulut point s'en séparer. Puis, Chateaubriand^ à la mort de Pauline, les recouvra, les rangea^ les
garda et. plus tard, les utilisa pour des livres, — car la littérature est une terrible passion, quand une fois elle s'est installée dans une âme et y règne!...
Abandonnée à Paris, inquiète, malade et, sans le vouloir, désolée de sentir René si parfaitement heureux loin d'elle, Pauline de Beaumont décida de s'en aller. On lui ordonnait le Mont-Dore. Elle s'apprêtait à partir, quand elle reçut de Rome une lettre alarmante. Chateaubriand, à peine arrivé, s'était vile donné beaucoup de mouvement. Le cardinal Ecsch tardant à venir, il se hâtait de prendre que'ques initiatives flatteuses. Par exemple il se dépêcha de faire visite au roi dépossédé de Sardaigne Victor-Emmanuel Ier, roi sans royaume, souverain abdica taire, à qui — affirme-t-on — le secrétaire de la légation française ne devait pas ofî'iïr ses hommages. C'est une aventure très compliquée, et dans le délai] de laquelle je soupçonne qu il y a des erreurs, peut-être même de la plaisanterie, voire des manigances. Mais il n'importe, présentement. Aux lettres si heureuses de René, succédait une lettre affolée — et la prière d'arranger cela pour le mieux, à Paris.
Dévouée, Pauline de Beaumont retarda son départ. Elle écrivit à Fontanes, président du Corps législatif. Elle lui raconta ce qu'elle savait; et elle terminait ainsi l'un des b Ilots les plus nerveux et frissonnants qu'on ait conservés d'elle: « J'espère que celte légèreté ne sera pas prise trop sérieusement, cependant je ne suis pas tranquille... Je demande pardon à
M. de Fontanes. Je suis tellement excédée de fatigue que je ne puis relire ce griffonnage et qu'à peine j'ai la force de lui renouveler l'assurance de mes sentiments... » L'affaire s'arrangea. Je ne sais même pas si elle fut un seul instant périlleuse. Mais elle avait bouleversé Pauline de Beaumont malade et douloureuse.
Enfin, cette femme infortunée partit pour le Mont-Dore. C'était l'avant-dernière station de son calvaire. Sa faiblesse fit du voyage une souffrance perpétuelle. D'étape en étape, la maladie gagnait. Ses lettres d'alors sont un gémissement. Elle frémit, elle tremble. C'est la fièvre et c'est le froid : la fièvre d'un cœur fervent et le froid d'un cœur solitaire. La solitude où elle est l'épouvante et lui fait comprendre aussi qu'elle a toujours été seule; oui, plus seule qu'elle ne le croyait. Les lettres de Joubert, à cause de l'éloignement et du mauvais service de la poste, n'arrivent pas : elle se sent trop abandonnée.
Elle croit que le Mont-Dore sera son tombeau; et chétive, elle note que de si hautes montagnes n'étaient pas indispensables pour l'ensevelir... Elle sourit encore; mais son sourire doux est funèbre : elle sourit sur son tombeau, comme ces mélancoliques figures qu'il y avait sur les tombeaux étrusques.
Au Mont-Dore, elle est mal logée; il fait, un jour, un temps d'été, le lendemain un temps d'hiver. Elle prend des douches, des bains effrayants et qui achèvent de l'affaiblir. Elle tousse, elle a la poitrine
serrée comme dans un étau; elle tombe en défaillance; on la soigne à tort et à travers. Elle est éperdue. Elle endure, de corps et d'âme, un égal supplice. Elle reçoit des lettres de René, « très tristes, très ennuyées, très mécontentes », sauf une, « qui était d'une inconcevable folie »; puis en viennent d'autres, qui sont « extravagantes de gaieté ». Je ne sais pas si elle préfère les tristes ou les gaies.
Et puis, où ira-t-elle?... A Villeneuve et à Rome, il y a, écrit-elle à Joubert, ce qui lui est le plus cher au monde : à Villeneuve, le tendre et bon Joubert, — et, à Rome, l'enchanteur frivole qu'elle aime trop... Où ira-t-elle? La voici à Clermont.
Elle n'ose pas, de Clermont, écrire à Joubert qu'elle part pour Rome. A cette idée folle et qui va la tuer, elle se sent mieux elle se sent tout animée, plus animée qu'elle ne le voudrait : elle craint que l'huile, la pauvre goutte d'huile qui est le reste de sa vie, « ne brûle trop vite »... Elle veut vivre encore assez pour aller jusqu'à Rome!...
Elle partit. Elle fit ce long chemin de quotidienne fatigue, vers René, son amour. Elle fit, dans la douleur et le chagrin, sa dernière étape vers la mort.
A Milan, M. Bertin fut à sa rencontre. Il la mena jusqu'à Florence. A Florence, René vint au-devant d'elle. Et ils se revirent.
A partir de ce moment, il n'y a plus qu'à noter les hoses qu'elle a dites un écrites. Ce sont des mots
de mort ou de sourire; ce sont des mots qui ont l'air de sortir d'une tombe entr' ouverte où va s'enclore une âme divine.
Chateaubriand a écrit, dans la Vie de Rancé : « On aimerait à avoir un recueil des derniers mots prononcés par les personnes célèbres; ils feraient le voculaire de ces régions énigmatiques des sphinx par qui, en Egypte, on communique du monde au désert*... ».
Eh! bien, voici, en abrégé, le recueil des derniers mots qu'a dits Pauline de Beaumont, quand elle était encore dans l'énigmatique région qui précède
grand désert de la mort.
Au Mont- Dore, elle disait : « Je tousse moins, mais il me semble que c est pour mourir sans bruit. »
Quand René la revit à Florence, «elle n'avait plus que la force de sourire ». Elle dut se reposer quelques jours. Et puis ils allèrent à Rome, les chevaux au pas, afin d'éviter les cahots.
A Terni, elle voulut aller voir la cascade. Elle tâcha de se dresser, en s' appuyant sur le bras de René; puis elle retomba et elle dit, jouant avec l'analogie de l'eau et de la destinée qui coulent : « Il faut laisser tomber les flots... »
A Rome, Chateaubriand l'installa dans une petite maison du Pincio, près de la place d'Espagne; il y avait alentour un jardin d'orangers. Quelque temps,
1. Chateaubriand, Vie de Rancé, édition originale (Paris, H.-L. Delloye), p. 19. Et voir Y Appendice (D).
le « léger oiseau de passage » se trouva mieux. Pauline fit, tvec René, plusieurs promenades en voiture ; mais elle était trop faible même pour regarder la campagne et le ciel. René, un jour d'octobre, la mena au Colisée. Elle regarda ces ruines illustres; et puis : « Allons, foi froid... » dit-elle. Et elle rentra, pour se coucher; elle ne se releva plus.
Elle annonça qu'elle ne passerait pas le 2 novembre, car ce jour est consacré aux morts. Et puis, elle se reprit; et elle annonça qu'elle ne passerait pas le 4 novembre : c'était le jour où l'un de ses parents était mort. Et elle devait mourir, en effet, le 4 novembre. Il est probable qu'elle sentait seulement qu'elle mourrait bientôt. Mais, de la part d'une mourante, ces paroles, peut-être hasardeuses, ont l'air de pressentiments. Et, de la part d'une âme noble, ces pressentiments marquent une pathétique volonté de mettre un peu d'ordre et des intentions dans le hasard des choses.
Les médecins dirent à René que Pauline ne serait sauvée que par un miracle. René tâcha de rassurer la mourante; il lui affirma que bientôt elle connaîtrait l'inanité de sa frayeur... « Oh! oui, — répondit-elle, un peu mystérieusement, — firai plus loin!... » Phrase qu'on imagine ambiguë à dessein : elle irait plus loin dans la vie, — et alors Chateaubriand la croyait consolée; — ou bien elle irait plus loin, au-delà de la vie, dans la mort!...
Elle savait qu'elle ne tarderait pas à mourir. Comme Chateaubriand pleurait> elle lui tendit la
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main et elle lui dit : « Vous êtes un enfant... Est-ce que vous ne vous y attendiez pas?... »
Le 3 novembre, elle parut plus tranquille. Le médecin déclara qu'on devait l'avertir de mettre en ordre sa conscience. Chateaubriand demanda le délai du lendemain. Elle ne voulut pas qu'il passât la nuit à veiller près d'elle.
Le 4 novembre, elle le vit troublé. Elle lui demanda : « Pourquoi êtes-vous comme cela? J'ai passé une bonne nuit... » Le médecin dit tout haut qu'il voulait parler à Chateaubriand dans la chambre voisine. Et, quand Chateaubriand rentra, elle voulut savor. Il fondit en larmes et se jeta au bord du lit de la mourante. Elle le regarda et, d'une voix ferme, dit : « Je ne croyais pas que ce dût être tout à fait aussi prompt: allons, il faut bien vous dire adieu... » Elle ajouta : « Appelez Vabbé de Bonnevie... »
Après les sacrements, quand René revint auprès de Pauline, elle fut brave ; et elle lui demanda : « Eh! bien, êtes-vous content de moi?... »
Toutes ces paroles extrêmes, je les emprunte au récit de cette mort qui est dans les Mémoires d'outretombe. Et, mon Dieu, je laisse de côté ce que Chateaubriand dit de lui-mêm -, parc1 que ce n'est pas lui le personnage émouvant de cet épisode et parce qu'autant Pauline de Beaumont y est noble, touchante et admirable, autant j'y trouve Chateaubr and médiocre et plus attendri sur lui-même qu'il ne faudrait.
Cependant, ici, nous devons le citer, parce qu'au
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lieu d'enregistrer les propos de la mourante, il les signale en termes imprécis : « Une idée déplorable vint me bouleverser. Je m'aperçus que Mme de Beaumont ne s'était doutée qu'à son dernier soupir de l'attachement véritable que j'avais pour elle : elle ne cessait d'en marquer sa su prise et sembla: mourir désespérée et ravie. Elle avait cru qu'elle m'était à charge et elle a va il désiré s'en aller pour me débarrasser d'elle... »
Le malheureux! Comment put-il écrire cela?... Mais il y a là une sorte de candeur, qui le laisse désagréable et F empêche d'être odieux. Elle, comme elle est belle et poignante, en cet aveu tardif!... Elle savait qu'elle lui était à charge depuis longtemps 'y elle savait que leur liaison devait nuire au jeune diplomate et que Fontanes, homme officiel, y était oppose. Et sans doute ne savait-elle pas combien Delphine de Custine attirait l'infidèle; mais elle devinait qu'un tel curieux de l' amour ne limiterait pas à elle son désir. Alors, elle avait souhaité de mourir, plutôt que d'essayer d'être plus discrète que son ardent amour ne l'était dans son cœur.
Et lui, le frivole enchanteur, un peu fat, véritablement malheureux, un peu trop attentif à sa souffrance, multiplia les enchantements. Les prestiges de son génie adoucirent les derniers jours de l'adorable femme qu'il avait si mal aimée. Il faut lui en savoir gré, comme fit le parfait Joubert qui alors l'appela « ce bon garçon », avec plus de reconnaissance que d'ironie.
Et puis, Pauline de Beaumont pria Chateaubriand !c s'asseoir au pied de son lit. Une demi-heure, elle ;:i parla, dit-il, « avec la plus grande élévation d'esprit et l'amitié la p Us touchante ». C'est-à-dire qu'elle lui conseilla de vivre désormais auprès de Mme de Chateaubriand. Elle croyait qu'il n'y avait pas songé; et elle mettait là toute son abnégation dernière.
Et puis, elle pria Chateaubriand d'ouvrir la fenêtre. Le soleil entra. Elle se souvint de projets de retraite à la campagne; et elle pleura. Entre deux et trois heures de l'après-midi, elle désira de changer de lit : le médecin s'y opposa, parce qu'elle était trop faible.
Et puis, l'agonie commença. Pauline de Beaumont portait sa main débile à sa poitrine et disait : « C'est là! » Chateaubriand lui demanda si elle le reconnaissait. Elle essaya de sourire et fit un signe de la tête... Et puis, elle mourut.
Elle fut enterrée à Saint-Louis-des-Français,, où Chateaubriand lui fit élever une tombe.
Après que Pauline de Beaumont fut morte, Joubeit écrivit à Chênedollé : « Je ne vous dirai rien de ma douleur. Elle n'est pas extravagante, mais elle sera éternelle. Quelle place cette femme aimable occupait pour moi dans le monde! Chateaubriand la regrette sûrement autant que moi, mais elle lui
manquera moins longtemps. Je n'avais pas eu depuis neuf ans une pensée où elle ne e trouvât de manière ou d'autre en perspective. Ce pli ne s'effacera point, et je n'aurai pas une idée à laquelle son souvenir et l'affliction de son absence^ ne soient mêlés... » Tous les ans, à l'automne, il consacrait à la perpétuelle pensée de Pauline de Beaumont une série de jours commémoratifs. Et voici comment il songeait à elle; une lettre à M. Mole l'indique: « Elle entendait tout, et son esprit se nourrissait de pensées comme son cœur de sentiments, sans chercher dans les premières les satisfactions de la vanité, ni un autre plaisir qu'eux-mêmes dans les seconds. Mais vous ne l'avez tous connue que malade, et vous ne pouvez pas savoir cela comme moi. Nous nous étions liés dans un temps où nous étions tous les deux bien près d'être parfaits, de sorte qu'il se mêlait à notre amitié quelque chose de ce qui rend si délicieux tout ce qui rappelle l'enfance, je veux dire le souvenir de l'innocence... » Il épiloguait ainsi; selon sa coutume, il mêlait à ses sentiments une idéologie subtile et, par moments, platonicienne. La philosophie était comme un voile dont il s'enveloppait, afin de ne pas éprouver trop directement le blessant contact des réalités ; mais un voile léger, car, s'il redoutait les trop vives tortures, il acceptait une juste douleur.
Il écrivit une relation des derniers temps de Pauline de Beaumont; il la soumit à M. Mole, qui ne l'aima point. Alors, il la détruisit... Je ne crois pas
que M. Mole ait jamais rien fait qu'on puisse regarder comme un dédommagement de cette perte.
Apre . que Pauline de Beaumont fut morte, Chateaubriand eut certainement beaucoup de peine. Nous le voyons quitter Rome et voyager en Italie. Il visita Naples, Pouzzoles, Baïes, Herculanum, Portici, Pompéi. Il se promena, pèlerin mélancolique : et les ruines des villes ou des palais étaient le séjour de son rêve plein de mort. En chaque lieu, il retrouvait la même inévitable tristesse. Quand il cessait de regarder un paysage, il se disait que ce paysage venait, pour lui, de mourir : « On meurt à chaque moment pour un temps, une chose, une personne qu'on ne reverra jamais; la vie est une mort successive. » Il cherchait au firmament les étoiles que Pauline de Beaumont lui avait nommées. Il les voyait briller sur les montagnes de la Sabine comme jadis sur les bois de Savigny. Leur rayon touchait la surface du Tibre. Et, « ce signe qu'une femme lui avait laissé dans le ciel » pour qu'il se souvînt d'elle, tout cela lui brisait le cœur. Cependant, à changer de pays et à voir de nouvelles ruines, il se divertissait; et sa forte vitalité luttait heureusemnt contre son désespoir.
Avant de quitter Rome, il composa une prière « pour la perte d'une personne qui nous était chère»... Il y demandait pardon ;'i Dieu de l'avoir peut-être
oublié « pendant le cours de cette amitié trompeuse »... « Ne portais-je pas à la créature un amour qui n'est dû qu'au Créateur1?» demande-t-il avec angoisse. Cette prière est touchante... Mais on raconte que, plus tard, il la passa gentiment à Juliette Récamier, lorsqu'elle fut désolée pour la mort do Mathieu de Montmorency. N'était-il donc pas jaloux de la tristesse qu'il avait eue, autrefois, pour la mort de Pauline de Beaumont?
Le 21 mars 1804, jour que mourut dans les fossés de Vincennes le duc d'Enghien, Chateaubriand, de retour à Paris, sortit de bonne heure « pour un souvenir qui lui était triste et cher ». Il alla revoir, seul maintenant, un cyprès que Pauline, enfant, avait planté dans le jardin des Montmorin; naguère, en passant; elle le lui montrait. Maintenant les hautes branches de l'arbre, agitées par le vent, murmuraient à la fenêtre d'une chambre abandonnée... Du reste, Chateaubriand, de retour à Paris, avait revu et revoyait Delphine de Custine. Personne, à présent, ne le séparait plus de la reine des roses, ni Mme de Chateaubriand, revenue récemment et qui, d'ailleurs, ne l'a jamais séparé d'aucune dame, — ni, en mémoire, Pauline de Beaumont.
1. Cette prière, qu'a publiée Mme Lenorraant (assez mal, d'ailleurs) dans les Souvenirs et correspondance de Mme Rècamier (tome II, p. 210), est par elle donnée comme composée pour la mort de Mathieu de Montmorency. Je crois que M. G. Pailhès a raison (Du nouveau sur Joubert, p. 526), quand il l'attribue à la fin de l'année 1803 et lui prête l'occasion de la. mort de Pauline. Mais il est probable que. l'ayant écrite ainsi. Chateaubriand la communiqua plus tard à Juliette
Plus tard, beaucoup plus tard, Chateaubriand s'attriste à se rappeler maintes femmes qu'il aima et que la mort lui a prises. Il se reproche ses « inégalités ». Il ajoute : « Veillons bien sur notre caractère! Songeons que nous pouvons, avec un attachement profond, n'en pas moins empoisonner des jours que nous rachèterions au prix de tout notre sang... Quand nos amis sont descendus dans la tombe, quel moyen avons-nous de réparer nos torts? Nos inutiles regrets, nos vains repentirs, sont-ils un remède aux peines que nous leur avons faites? Ils auraient mieux aimé de nous un sourire pendant leur vie que toutes nos larmes après leur mort1...» C'est à la mort de la duchesse de Duras qu'il éprouva ces scrupules. Tandis qu'il écrivait cela, le souvenir de Pauline de Beaumont ne lui touchait-il pas le cœur, comme vous caresse et vous surprend un souffle du soir?...
Ambassadeur à Londres, en 1822, M. de Chateaubriand se promenait volontiers dans les jardins de Kensington. L'un de ses secrétaires, le comte de Mareellus, l'accompagnait, un jour qu'il allait voir les hirondelles. Au bord de la rivière qui serpente pami les gazons, sous les beaux ombrages, il s'arrêtait et regardait avec un zèle attendri ces oiseaux légers. Et il récita la jolie chanson grecque : « Voici venir l'hirondelle qui ramène les beaux jours... Ouvrez, ne dédaignez pas l'hirondelle... » Et puis, l'am-