Comte DE Marcellus, Chateaubriand et son temps, p
PAULINE DE BEAUMON'T
lancolique histoire, à laquelle la mort épargna non la tristesse, mais la laideur de la rupture, de la rancune et de l'ennui. C'est une histoire d'amour où celle qui aima est infiniment plus touchante et plus noble que celui qui fut aimé. Celui qui fut aimé aima aussi; mais il codait au magnifique divertissemont de son génie et il songeait à lui, qui était pour lui-môme un tel amusement passionné. Elle, au contraire, n'éparpillait pas sa ferveur; elle l'avait toute consacrée au tardif et complet amour de sa palpitante vie. Héroïne charmante d'une difficile tendresse!...
Cette jeune femme, dont la destinée fut si courte et si terrible, a eu, dans l'histoire de la société française, et aussi dans l'histoire des idées et des lettres, une influence appréciable, une belle influence. Le salon de la rue Neuve-du-Luxembourg est l'un des premiers qui, après le déchaînement des férocités révolutionnaires, se réorganisèrent et florirent. Il reprenait, à voix plus basse et avec de nouveaux interlocuteurs, la conversation de jadis, la causerie élégante des de Pange, des Trudaine et d'André Chénier, commencée dans la maison de l'infortuné Montmorin et puis interrompue tragiquement. Ainsi, la fidèle jeune femme que ses amis appelaient l'Hirondelle, docile aux significations de ce surnom précieux, s'était éloignée durant les mauvais jours et elle était ensuite revenue, quitte à réinstaller sa vie parmi des ruines.
Une telle initiative est mémorable, si elle fut un exemple et si, pour être efficace, elle trouva l'âme
extraordinaire de l'homme qui modifia tout un siècle de pensée et de sentiment.
Celui-ci, jeune sauvage de Bretagne, ne connaissait pas beaucoup Paris, et même il ne connaissait presque pas la France quand, au début de la Révolution, il quitta sa patrie pour les aventures américaines, l'émigration, l'exil anglais. Quand il revint en France, dès la première année du siècle, tout, à Paris, était bouleversé; l'ancienne France avait disparu. En Angleterre, pauvre jusqu'à l'indigence, farouche jusqu'au désespoir, sceptique jusqu'à la révolte, il avait écrit cette œuvre de solitude et de jeunesse forcenée, Y Essai sur les Révolutions, où il exalte jusqu'au nihilisme son déplaisir. Il rentrait en France pour y accomplir une tâche sociale, ce solitaire : n'allait-il pas être le grand initiateur d'une rénovation du passé, l'artisan d'une renaissance où de nouveau s'épanouirait, religieuse et consciente de ses traditions, l'ancienne pensée française?...
Or, cette ancienne pensée française, qui donc la lui apporterait, rameau desséché, naguère verdoyant et que son génie ferait reverdir? La douce Hirondelle.
N'oublions pas que c'est en sa compagnie délicate qu'il a écrit la plus grande partie du Génie du Christianisme, symbole de la nouvelle alliance.
Pauline de Beaumont lui a récité les vers d'André Ghénier, poèmes d'autrefois et qui devaient continuer de chanter en notre pays, mais qu'avait, pour un temps, abolis la Révolution. Elle l'a initié à des
finesses de sentiment et à des habitudes d'esprit et à des formes de tendresse qui ne devaient pas être perdues, qu'elle avait recueillies et qu'elle lui transmit.
Et alors, quand elle se fut, en doux silence, acquittée de sa mission fidèle et poignante, elle s'en alla, sans faire de bruit. On n'entendit plus parler d'elle. Mais son émoi subtil restait au cœur sonore et prodigieux du génial amant qui, parlant très haut dans l'histoire, rendit le son qu'elle avait animé en lui.
MADAME RECÀMIER
On peut imaginer que les souvenirs soient des sortes d'âmes, non immortelles, mais plus ou moins longuement durables: des âmes qui subiraient de nombreuses péripéties, de pénibles tribulations, et qui, au cours inévitable des années, iraient se ranimant parfois, s' exaltant même et puis s' atténuant jusqu'à presque mourir pour renaître soudain et mourir tout à fait. Ces âmes des souvenirs — comme les autres âmes ont besoin des corps — auraient besoin des murs entre lesquels elles sont nées, des maisons qu'elles ont habitées. Celles-ci écroulées, les souvenirs ne seraient plus que des âmes en peine, qui errent quelque temps et, casanières que tue le vagabondage, s'anéantissent... C'est pour cela, probablement, que nous semble si pathétique la destruction des demeures illustres où, jadis, une histoire émouvante et belle fut enclose.
Au commencement de l'automne 1906, de bon matinales grilles de l'Abbaye-au-Bois, rue de Sèvres, étaient ouvertes. Des voitures de déménagement recevaient lits, matelas, armoires, meubles quelconques, trimbalés sans hâte, avec indifférence, de pauvres meubles de couvent auxquels n'a pas donné d'individualité une possession personnelle. Ensuite, un peu avant huit heures, arrivèrent une à une des dames, vieilles ou jeunes, plusieurs emmitouflées comme des nonnes, dévotes du voisinage; et d'autres, élégantes; quelques hommes vinrent aussi. A huit heures, on devait célébrer, dans la chapelle de l'Abbaye, la dernière messe. Après quoi, ce lieu consacré serait remis aux démolisseurs.
Aventure politique; il paraît que le progrès des lumières exige la prompte démolition des couvents : c'est la joie des républicains et l'aubaine des liquidateurs.
Aussi ont-ils résolument détruit cet édifice mémorable, où l'on avait prié durant plus de trois siècles et où vécut jusqu'aux approches de sa mort Mme Récamier, Juliette encore belle à qui Chateaubriand fait des lectures.
Je vis, pour la dernière fois, les fenêtres du salon, la porte, l'escalier que René monta, d'un pas fidèle et quotidien. Les autres visiteurs n'étaient Admit qu'après lui et quand une heure s'était écoulée d< puis sa venue. Ces visiteurs : Augustin Thierry, Salvandy, Yillcnuiin, David d'Angers, Alexandre de llunibuldl, Lamartine, Delacroix, Ampère, Sainte-
Beuve et, une fois, Louis Bonaparte; et, très jeune, Hugo qui de Chateaubriand reçoit le nom d' « enfant sublime »; du moins, on le raconta, maintenant on le nie car le goût est le même de démolir les vieilles maisons et les légendes ou l'esprit se piaisait.
Une cour encadrée de bâtiments Louis XIII et Louis XIV... Elle manquait d'unité architecturale; mais elle avait mieux, — sa variété, le témoignage d'époques successives et sa visible durée. Les édifices qui sont sortis de terre en une fois marquent un beau moment de volonté esthétique; les autres ont le charme de ce qui vécut longuement et subit des âges divers : ils ont vieilli humainement, ils savent plus de choses et les racontent mieux à loisir.
La chapelle de l'Abbaye-au-Bois, d'une architecture médiocre, était admirable de silence, ce matin d'automne. Ni l'assistance nombreuse, ni l'allée et venue de la quêteuse, ni le murmure du prêtre qui officiait n'altéraient en rien le silence à la fois religieux et mortuaire, silence du lieu saint et silence d'une chambre où un malade va s'éteindre.
En vêtements blancs, le prêtre dit ki messe. Quand il leva l'hostie, la dernière hostie, et quand le répondant agita la grésillante sonnette, une angoisse étreignit quiconque était là. Et puis, le prêtre posa sur le calice la patène et le pale, ferma le livre et, tenant le calice, descendit les marches de l'autel. Alors, quand ce fut fini, à jamais fini tel éiait l'émoi que les prières, dites à haute voix et
vite/ soulagèrent les cœurs qui, en cette seconde, voulaient être expansifs.
Le prêtre, peu après, revint. Il ouvrit le tabernacle; il y prit le Saint-Sacrement et l'emporta. Un bedeau éteignit la veilleuse sempiternelle. Cette chapelle n'était plus une chapelle; son âme divine avait émigré.
Bientôt, les ouvriers arrivèrent; ils enlevèrent les flambeaux, détruisirent le tabernacle, plièrent les linges blancs, la nappe de l'autel et la nappe que tout à l'heure haussaient à leur menton les communiantes. Les chanoinesses de Saint-Augustin continuaient, invisibles derrière les grillages de leur clôture, leurs oraisons; et, sur un plateau, continuaient de brûler les cierges, les uns courts, les autres hauts, les uns qui achevaient de se consumer, -les autres qui avaient encore beaucoup de lumière à donner et dont se prolongerait la vaine illumination. Le dernier qui s'éteignit et la dernière fumée qui monta delà cire chaude marquèrent la fin d'une agonie.
Avant de quitter ce séjour, j'ai pu voir une religieuse charmante. Sœur Sainle-Clotilde avait, à l'automne de 1906, plus de quatre-vingts ans. Elle était entrée au couvent l'année 1843, très humblement, et, dès lors, elle eut la charge de sœur tourière, qu'elle garda jusqu'à la fin. Son visage était encadré d'un petit bonnet noir que bordait une dentelle tuyautée. Elle avait cette grâce que donne une existence monotone et simple^ tout entière écoulée entre les mêmes murs.
Je lui demandai si elle avait connu les hôtes célèbres de l'Abbaye-au-Bois, — car elle était ici depuis six ans lorsque mourut Mme Récamier.
— Oui, répondit-elle... M. de Chateaubriand, je n'ai pas eu l'honneur de lui parler. Mais je le voyais entrer tous les jours, au milieu de l'après-midi. Il était très vieux. Son domestique l'amenait; et il s'appuyait sur des bâtons; il ne montait pas l'escalier facilement...
Et Mme Récamier?... Sœur Sainte-Clotilde l'avaitelle connue?...
— Oh! Mme Récamier, oui. Je l'ai beaucoup connue... Elle était très aimable avec ses inférieurs. Et ses domestiques faisaient d'elle un grand éloge. Elle venait très souvent rendre visite à la Mère supérieure. Comme elle était aveugle, son domestique l'amenait; et puis il s'en allait, parce qu'on ne savait pas combien de temps Mme Récamier causerait avec la Mère supérieure. Alors, c'était moi qui reconduisais cette femme célèbre et l'aidais à monter son escalier... Elle me remerciait chaque fois.... Elle était très bien conservée...
Juliette, Juliette, que tout cela est loin des jours gracieux où votre vertu était paradoxale!... Mais, plutôt, songeons à Juliette vieillie et qui écrivait : « Je n'ai pas le temps de m'ennuyer; je pleure... » Sœur Sainte-Clotilde me dit encore :
. — Mme Récamier n'est pas morte ici... En 1849, il y eut le choléra. Et plusieurs cas tout près d'ici, à l'hospice des Petits-Ménages. Alors^ Mme Réca-
mier eut peur et alla s'installer chez son neveu, M. Lenormant, qui était... comment vous dire?... qui était enfin le premier à la Bibliothèque royale, dans la rue de Richelieu... Eh! bien, nous n'avons pas eu ici un seul cas de choléra ; et, là-bas, Mme Récamierest morte du choléra... C'est triste de se dire que, si elle était restée...
Sœur Sainte-Clotilde, après cinquante-sept ans passés, avait conservé de cet événement une mélancolie fidèle.
Des autres visiteurs de Mme Récami r elle oubliait les noms... Elle ajouta, cependant :
— Mais je les vois encore entrer par cette porte que voici, et puis tourner à gauche, par ici... Je me rappelle M. de Chateaubriand et M. Ballanche; c'étaient les deux dont on parlait le plus... Ils venaient pour leur travail, probablement...
Je ne sais pas quelle idée se faisait sœur Sainte- Clotilde du travail de ces messieurs; je n'osai pas l'interroger davantage. Mais il m'est précieux d'avoir causé — et les mots fussent-ils insignifiants, qu'importe? — avec une bonne sœur qui fut sans doute ici-bas la dernière à s'attrister, comme d'un deuil récent, sur la mort de Mme Récamier... Elle avait vu cette dame si belle réduite par l'âge à la cécité; elle avait vu René, l'enchanteur de naguère, appuyé sur les cannes de la vieillesse; elle avait vu le suprême déclin de ces gloires d'hier et qui s'en allaient... Ainsi périclite le temps!...
Ce jour-là, quand les muniillcs çjç l'iuicienne de-
meure se sont écroulées et que sœur Sainte-Clotilde est partie, l'âme d'un souvenir est morte, .l'âme de l'Abbaye-au-Bois, à me merveilleuse, composée avec harmonie de René, de Juliette et. d'une société choisie...
Je ne vais pas raconter l'histoire tout entière de Juliette Bernard, Lyonnaise, qui devint Mme Récamier sans l'être et qui mena jusqu'à la postérité que nous sommes le nom quasi-honoraire d'un bénévole époux. Comment, en quelques dizaines de pages, faire tenir le détail nombreux d'une existence qui dura soixante-douze ans ? Si de tels résumés étaient réalisables, on n'aurait plus la pa* tience de vivre au jour le jour la somme de ses années.
Et puis, malgré l'effort des érudits, il reste encore beaucoup de mystère dans l'histoire de Juliette.
Elle nous apparaît comme une blanche énigme, qui a son commencement et sa fin dans la tranquillité douce et pieuse de deux couvents, — le couvent de la Déserte où elle fut élevée et l'Abbaye-au Bois où s'écoulèrent ses dernières années. Entre ces deux extrémités, il y a une longue et merveilleuse coquetterie, — mais, si l'on peut dire, une coquet terie en blanc, une coquetterie de chatte blanche, délicate, proprette, et qui a peur de se salir et qui circule à travers les périls, les tentations — les tenta-
tions des autres! — les folies — les folies des autres! — avec une souple et chaste habileté.
Je la comparerais encore à une Pénélope, mais épouse d'un très nonchalant Ulysse et qui a réussi jusqu'à la quarantaine au moins le paradoxe de la virginité conjugale et amoureuse, comme l'autre le paradoxe de la fidélité; une Pénélope immaculée et plus coquette infiniment... Mais, comme l'autre faisait de la tapisserie, elle passait son temps, elle, à faire de fines reprises dans les cœurs qu'elle avait blessés, travail charmant!...
Donnons un souvenir de respectueux étonnement à M. Récamier : on néglige trop les maris des femmes célèbres... Le mari de la du Barry était une abjecte canaille, à cause de tant de patience; mais il avait le goût, la passion de la respectabilité : il a dû bien souffrir. Le mari de Juliette semble avoir été un très honnête homme. Mais je ne comprends rien à lui.
Certes, il aimait Juliette. Tout le monde l'aimait, qui l'avait vue. Et lui l'avait même épousée : il serait miraculeux et absurde que le seul homme qui n'eût pas été amoureux d'elle fût précisément lui, qui avait pris les devants. Il l'aima : on en a la preuve, et poignante, dans les supplications qu'il lui adressa pour que, divorçant, elle n'épousât point l'ardent prince de Prusse... Peut-être faut-il supposer que, ne l'ayant pas eue, il ne voulait pas non plus qu'un autre la possédât... Et il y a de la douleur dans cette jalousie obstinée — et blanche!...
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On a épilogue là-dessus avec des arguments physiologiques... Je n'aime pas cela. Et puis survint René; nous le verrons.
Le temps gai, le temps voluptueux et immoral du Directoire, Juliette Récamier le passa, plus aimée que nulle autre, et pure, miraculeusement pure. Ni les hommes les plus élégants, ni les vifs militaires, les généraux éloquents, ni les Masséna, ni les Lucien Ronaparte, ni les plus fins aristocrates, ni les gens de lettres subtils, ni les artistes qui adoraient sa beauté, ne l'attendrirent. Idole innocente, elle n'était pas émue. Les autres femmes, à cause d'elle, multipliaient les artifices d'une riche parure. La belle Mme Tallien, qui voyait, à un primidi, entrer cette conquérante, se levait inquiète et, pour rassembler ses admirateurs, n'avait que le -temps de laisser choir de ses splendides épaules, de ses bras nus, de sa gorge parfaite, son shawl de cachemire souci foncé1. Cette émulation ne tourmentait pas Juliette; mais elle souriait et, bientôt, dansait, plus joliment que personne.
Sûre de sa victorieuse beauté, elle affectait une simplicité rigoureuse. On ne la voyait pas autrement que coiffée d'un fichu de linon, placé toujours de la
1. Lettres de Charles de Constant {Nouvelle Revue rétrospective, I, 1894, pp. 185 et suiv)
même manière. Une robe de mousseline légère, avec un nœud de ruban, l'habillait à ravir et permettait qu'on vît qu'elle était de marbre vivant1.
S'il faut le dire, il y a, dans ce roman de Juliette jeune, trop d'amoureux, et des redites autant que d'incertitudes. Arrivons au bel épisode, au jour où se rencontrent ces deux plus grandes coquetteries de tout le siècle, l'une très pure et l'autre non, ces deux coquetteries fieffées, Juliette Récamier la déesse et René de Chateaubriand l'enchanteur.
Ils se virent pour la première fois en 1801 ; et c'est Christian de Lamoignon qui mena Chateaubriand chez Mme Récamier, laquelle demeurait alors rue du Mont-Blanc. Ils se virent... Seulement, René ne vit guère Juliette. René, à cette époque-là, était,assuret-il, « tout sauvage » encore... « J'osai à peine lever les yeux sur une femme entourée d'adorateurs8.., » Cette farouche niaiserie, ensuite, ne lui dura guère. En tout cas, il semble que cette visite ne lui laissa pas un très vif et méticuleux souvenir; il dit dans les Mémoires cVoutre-iomhe:^ Je ne me rappelle plus si ce fut Christian de Lamoignon ou l'auteur de Corinne qui me présenta à Mme Récamier, son amie. »
Un mois plus tard, le matin, Chateaubriand se trouvait chez Mme de Staël. Corinne était à sa
1. Mme de Chastenay, Mémoires, 1771-1815 (Pion, 1895), tome I, p. 303.
2. Mémoires d'outre-tombe, tome IV, p. 1 5; voir aussi, tome VIII, p. 107.
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toilette. Mlle Olive- l'habillait. Et Corinne, une petite branche verte aux doigts, causait: c'était son art prestigieux... « Entre tout à coup Mme Récamier, vêtue d'une robe blanche; elle s'assit au milieu d'un sofa de soie bleue... »
Est-ce qu'ici nous ne voyons pas un tableau de Gérard ou de David, un portrait de grâce napoléonienne, aux fraîches et pompéiennes couleurs?... Et les personnages!... Mme de Staël, impératrice de l'esprit, qui le soir enturbanera son front génial; Juliette Récamier, menue et potelée, aux épaules de qui l'on devine une écharpe; et le grand rêveur fat et mélancolique qui porte bien sa belle tête et qui adoucit la fierté de ses yeux ; et puis Mlle Olive, active parmi les colifichets du boudoir.
Mme de Staël, malgré la survenue de la déesse, continuait d'être éloquente... « Je répondais à peine, dit Chateaubriand, les yeux attachés sur Mme Récamier. Je n'avais jamais inventé rien de pareil, et plus que jamais je fus découragé : mon admiration se changea en humeur contre ma personne. Mme Récamier sortit; et je ne la revis plus que douze ans après. »
C'est tout... C'est tout ce qu'il y eut, ce jour-là.
Chateaubriand dit qu'il revît Mme Récamier douze ans plus tard. Je crois pourtant qu'il la revit l'année suivante. Une note de Chênedollé* décrivant, en 1802, le salon de Mme de Staël, y indique
1. Sainte-Beuve, Chateaubriand et son groupe littéraire sous l'Empire, tome I, p. 189, note.
120 TROIS AMIES DE CIIATEÀ.UBRIAND
la présence habituelle de Chateaubriand « dans tout l'éclat, de sa première gloire» et de Mme Récamier c dans toute la fleur délicate de sa grâce et de sa jeunesse ». Pourquoi Chateaubriand ne le dit-il pas?... Sans doute préféra-t-il isoler, environner de silence et d'oubli la merveilleuse apparition première. Ou bien, faut-il penser qu'en 1802, attentif à la seule Pauline de Beaumont, il ne regarda point les autres femmes qu'il rencontra?... Cette conjecture, on n'ose point s'y arrêter... Toujours est-il que, deux fois en 1801, se rencontrèrent ces deux êtres qui ensuite devaient s'aimer si ardemment et même si longuement : et ils ne se reconnurent pas!... Ils passèrent l'un auprès de l'autre, sans rien deviner; ils furent sur le point de s'approcher; et puis ils se séparèrent. Ainsi vont et viennent les folles destinées. Elles n'ont pas de prescience et leur étourderie gâterait tout, sans les hasards qui veillent.
Chateaubriand songe à cela; et il s'étonne et il s'attriste... « Quelle puissance ennemie, demandet-il1, coupe et gaspille ainsi nos jours, les prodigue ironiquement à toutes les indifférences appelées attachements?... »
Ah! il ne devait pas évoquer en ces termes légers et ingrats l'attachement qu'il eut pour une Pauline de Beaumontl... Seulement, il était si frivole!... Pour se donner mieux à l'heure présente, il omettait les autres heures. C'est ce qu'on nomme ingratitude.