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Mémoires d'outre-tombe, l. I

MADAME RECAM1ER 12]

Mâis/s'il avait tenu un compte exact de ses prédilections, il n'y aurait pas suffi !... Voyons-le donc qui se consacre à son nouvel amour, à Juliette, et qui, pour elle, oublie d'autres visages.

Je l'aime assez, qui tâche d'arranger les choses et qui voudrait organiser l'unité amicale de son exis-tenec en considération de Juliette.

Il serait content de se figurer que leur première rencontre fût annonciatrice de l'avenir; annonciatrice douze ans d'avance. Il s'y applique.

Après qu'ils se furent aperçus, elle et lui, chez Mme de Staël, ils allèrent, ma foi, chacun de son côté. Ils subirent des tribulations diverses, politiques ou autres. Pour ce qui est du cœur, Juliette fut aimée d'une troupe d'adorateurs; et elle aima l'un d'eux. René aima Pauline de Beaumont, puis d'autres dames qui ne valaient pas celle-ci.

Mais Chateaubriand s'eiïorce de croire que Juliette et lui se cherchaient. Juliette voyagea en Italie. Chateaubriand se demande si son vague souvenir n'apparaissait pas à Juliette quand elle errait, voyageuse indolente, du Tibre à l'Anio. Et Mme Récamier lui a dit — gentiment — qu'en 1814 elle avait pour guide là-bas la lettre qu'en 1804 Chateaubriand avait adressée à Fontanes. Et elle relevait ce passage : « Quiconque n'a plus de lien dans la vie doit venir demeurer à Rome. Là, il trouvera pour société une terre qui nourrira ses réflexions et occupera son cœur... » Or, la mélancolie , qu'il y a dans ces belles phrases, René, au commence-

ment de 1804, l'éprouvait pour la mort de Pauline de Beaumont. 11 en fit donc hommage, plus tard, à Juliette Récamier, comme du reste il lui offrait le cœur où s'était logée, l'espace d'une saison, l'Hirondelle.

Et lui, s'était-il souvenu de la si belle dame qu'il avait vue, un matin, de blanc vêtue, sur un sofa de soie bleue?... Songeant à ces choses, plus tard, beaucoup plus tard, il se rappelle qu'en 1814, tandis que Mme Récamier était à Xaples, il était lui à la Valléeaux-Loups... Et il met tout son zèle à se demander si, quand il décrivait dans Les Martyrs les séductions délicieuses de Naples et de son golfe de volupté, il ne pensait pas obscurément à Juliette...

Cet effort d'une tendancieuse mémoire est joli. Je l'approuve. C'est le fait d'un cœur bien épris, de vouloir imaginer qu'il a aimé toujours et même avant de s'en apercevoir. Chateaubriand qui rebâtit sa rêverie et la consacre à son nouvel amour me plaît. J'apprécie le soin délicat avec lequel il cherche, dans ses confus souvenirs, Juliette. Si l'aventure n'est pas l'exactitude même, pour lui, du moins le regrctte-t-il. Et c'est l'authentique histoire d'autres amours, qu'il désire là.

Le Consulat fut, pour Juliette, une époque brilfante. Elle fit, pendant le printemps de 1802, un triomphal voyage en Angleterre* Le prince de Galles,

qui devint le roi Georges IV, se montra fort assidu auprès d'elle; et sa beauté se transforma en une sorte de légende vraie.

De retour à Paris, elle mena la vie la plus opulente et notoire. Elle était célèbre assez pour exciter la verve des vaudevillistes. A l'automne, le théâtre Louvois répéta une petite comédie intitulée Les Eaux de Spa. On devait y voir un certain M. Constant, lequel figurait M. Récamier. Des étrangers lui demandaient bien poliment des nouvelles de sa femme : est-elle à Paris? ou voyage-t-elle?... «Je n'en sais rien, répondait-il; qu'on m'apporte les journaux!... » Cette comédie ne fut pas jouée; mais on sut pourquoi elle ne l'était pas, et l'on en parla1.

Les choses les plus aimables, nous les savons par un certain Reichardt, ancien maître de chapelle de Frédéric II, qui passa l'hiver de 1802 à Paris et dont on a recueilli les nombreuses lettres2. Ce Prussien fut un bon admirateur; en outre, il n'avait pas de talent et, ce qu'il voyait, il le consigna, de sorte que ses récits ont tout l'agrément de la vérité.

Le 22 novembre, soirée chez le marquis Lucchesini... « Il me fut donné, dit le Prussien, d'admirer Mme Récamier, la beauté en renom; elle est aussi séduisante que belle...» Sa toilette? Blanc et or. Et,

1. Relations secrètes des agents de Louis XVIII à Paris sous le Consulat, publiées par le comte Remacle (Paris, 1899), p. 17 î; lettre du 14 novembre 1802.

2. Un hiver à Paris sous le Consulat, publié par A. Laquianti: (Paris, 1896).

comme presque toute la société portait le deuil du duc Ferdinand de Parme, Juliette, blanc et or, semblait une déesse radieuse.

Quelques jours plus tard, le galant Reichardt se mit en devoir de présenter ses hommages à la déesse... « Il ne fait pas encore jour chez madame », répondit le portier. Reichardt ajoute : « C'est l'expression courante pour donner à entendre qu'on se présente trop tôt ou que personne n'est reçu1». Probablement!...

La semaine suivante, bal chez Mme Récamier. Reichardt y est. « De minuit à trois heures, dit-il, j'ai joui là de tous les raffinements du luxe élégant. » Et il raconte son plaisir.

L'hôtel du banquier n'est pas très grand; mais il a bon air, au fond d'une cour que de belles constructions encadrent. Il est bien éclairé, garni « d'une forêt d'arbustes rares et de fleurs à profusion». Aux dames qui arrivent, Juliette, empressée et gamine, demande :

— Voulez-vous voir ma chambre?...

Certes!... Elle prend le bras de son amie, l'emmène; et les hommes suivent.

Voici la chambre de Juliette, voici le sanctuaire. Une pièce très haute, tout ornée de glaces, de tableaux et de bronzes. En face des fenêtres, une g'ace tient tout le panneau; et ici, sur une estrade où l'on accède par deux marches, il y a, « nuage de mous-

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