A. Bardoux, Madame de Custine (Paris, 1892), p
tainement... « On se plaint de mon absence. On demande mon retour. Mais, avec une personne qui manque de vérité, on ne sait jamais vivre... » Il y a là de l'amertume; et dix-huit mois d'absence n'ont pas apaisé la souffrance, la jalousie et la déception de Juliette. Elle a quitté Paris, fuyant, non l'amour, mais le secret abandon de René ; elle l'aimait passionnément. Après dix-huit mois, elle réussit à le juger avec une lucide justesse. Les jaloux Ballanche et Ampère, officieux, faiseurs de complications, l'excitaient contre leur rival. Maintenant, elle avait décidé que Chateaubriand « manquait de vérité » : elle l'aimait encore, puisqu'elle avait tant de colère et de chagrin.
Tels furent les orages de cet amour, qui a un air de sérénité souveraine, et qui subit de dures alarmes, et qui ne s'apaisa qu'au prix d'une longue souffrance. Il ne faut pas qu'on se fie à ces visages de tranquillité que leur beauté parfaite empêche de grimacer leur douleur. Derrière le divin sourire de cette plus belle femme de son temps, Juliette Récamier, il y a une âme de mélancolie et de fièvre, qui frissonne aisément. Et il n'est de repos qu'après la fatigue; il n'est de calme que lentement acquis par la patience des tribulations.
Chateaubriand avait, cependant, mille difficultés. Au mois de mars 1824, Mme de C... était jalouse de Mme H... Et, Mme H..., il paraît qu'on peut la
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nommer, puisqu'il est dit, dans le Journal du mare' chai de Castellane : « Sous son ministère, Chateaubriand écrivait tous les matins à Mme Hamelin sur les affaires politiques. » Bravement, le maréchal de Castellane écrit en toutes lettres ce nom de Mme Hamelin... Donc, au mois de mars 1824, Mme de C... fut jalouse de cette Mme Hamelin. Et c'est à cette même Mme Hamelin que, vingt ans plus tard, au mois de décembre 1844, Chateaubriand voudra bien écrire : « Aimez-moi toujours comme quand vous veniez me chercher aux Affaires étrangères ». Toutefois, il avait, en 1844, soixante-treize ans : comment l'appeler infidèle?...
Provisoirement, au mois de mars 1824, il écrit à la jalouse Mme de C... : « Je ne veux pas vous laisser vous coucher sur une mauvaise pensée. Soyez sûre que tout ce qu'on a pu vous dire de cette Mme H... est faux; et vous pouvez être aussi sûre que je ne la reverrai de ma vie... Demain à une heure, je serai chez vous. Bonne nuit et mille hommages. Ch... » Il dit pourtant qu'il est fatigué : le conseil n'a fini qu'à dix heures; et il oublie d'ajouter que son cœur, lui, n'est pas fatigué le moins du monde. Ah! ce n'est plus tout à fait la coquetterie des premières semaines.
Il est probable que Mme de C... trouva satisfaisante cette lettre. La brouille se dissipa. Cependant, les lettres de Chateaubriand ne tutoient plus Mme de C...
Au mois de juin de cette même année 1824,
Mme de Chateaubriand — car il y avait Mme de Chateaubriand ; ne l' avions-nous pas oubliée, à peu près comme l'oubliait Chateaubriand lui-même? mais la voici — donc, Mme de Chateaubriand n'allait point à merveille. Elle résolut de partir pour la Suisse; elle s'installerait à Neuchâtel; Chateaubriand viendrait l'y rejoindre; et il travaillerait à l'édition de ses œuvres, à des œuvres nouvelles, car il manquait d'argent.
Oui; et, le 28 juin, à dix heures du matin, il écrivit à Mme de C... : « Mme de Chateaubriand vient de partir. Je dînerai chez vous ; je serai chez vous à cinq heures. Nous ferons nos arrangements pour nos voyages. A vous pour la vie. » Pour la vie, — évidemment!... Mais, « à vous », — car il n'est plus très familier.
Est-ce que Chateaubriand n'aimait pas du tout sa femme?... Pas du tout, ce serait beaucoup dire. Elle lui fut assez bonne; enfin, bonne autant qu'elle le put. Seulement, il avait une tête exigeante.
Mme de Chateaubriand était maladive. Chateaubriand la soigna de son mieux, et assez bien pour qu'elle voulût écrire à Joubert, un jour : « Le bon chat est à la messe... J'ai peur quelquefois de le voir s'envoler vers le ciel, comme un ange; car, à la vérité, il est trop parfait pour habiter cette mauvaise terre. Quels soins il m'a prodigués pendant ma maladie! quelle patience! quelle bonté!... » Il y a là, probablement, un peu d'ironie, mais affectueuse et^ tout compte fait, reconnaissante, On a justement
noté que beaucoup de lettres de Chateaubriand contiennent de petites phrases comme ceci : « Mme de Chateaubriand est malade... Je reste auprès de ma pauvre malade... Je soigne Mme de Chateaubriand1...» Lorsque l'un d'eux voyageait, Chateaubriand^ tous les jours, écrivait à sa femme, et souvent de gentilles choses2. Il n'était pas un très mauvais mari; il n'y a guère de très mauvais maris.
Sans doute, Mme de Beaumont eut à se plaindre de Mme de Custine; et Mme de Custine, de Mme de Noailles; et Mme de Duras, de Mme Récamier; et Mme Récamier, de Mme de C...; et Mme de C..., de Mme Hamelin... Ce n'est pas tout,cen'est pas tout!... Et Mme de Chateaubriand se serait plainte de ces diverses dames, si elle avait voulu se rendre insupportable.
Marié très jeune et sans qu'on eût bien consulté ses goûts, René se demandait : « Les hommes de ma sorte se doivent-ils marier? La vérité de leur nature est une vérité de chimère, de misères et d'isolement qui n'est pas assez sainte pour les autels de la famille. L'être de cette espèce est comme Adam, créé avant la formation de la femme. Il ne trouvait point l'aide qui lui fût semblable : non inveniébatur adjutor similis efus... » C'est très bien; et voilà de bonnes périphrases. Il y a une sorte de vergogne à mettre du latin sacré autour de ses fautes. Mais Adam futj je