‹ Trois amies de ChateaubriandChapitre 34 sur 63 · Voir V Appendice (F · texte numérisé non relu

Voir V Appendice (F

Or, ce même jour, 11 décembre 1823, le ministre des Affaires étrangères adressait à M. de Talaru, notre ambassadeur à Madrid, une très importante dépêche. La situation, là-bas, n'était pas facile : Chateaubriand donnait à l'ambassadeur dessins* tractions précises et parfaites. La dépêche est tout entière dans Le Congrès de Vienne : « ...Vous êtes un vrai roi, car vous disposez de quarante-cinq mille hommes et, en mêlant l'adresse à la force, vous vous ferez obéir... » Une correspondance de Chateaubriand qui, à la même date, contiendrait cette dépêche à M. de Talaru et cette lettre à Mme de C... serait un recueil agréable et beau; on y verrait comme sait vivre abondamment une tête bien faite.

Le roi disait de Chateaubriand qu'il était « léger »; certes, il l'était. Et Mme de Duras, déjà, lui avait écrit : « Il est donc dit que vous ne pourrez vivre Sins chaînes? Combien pourrais-je en compter?... » Chateaubriand, lui, ne comptait pas. Il répondait : « Voulez-vous que je repousse tout ce qui a de la bienveillance pour moi? Je ne le puis. Il y a dans mon caractère, avec quelque chose de fort, quelque chose de faible... » Il ajoutait : « Prenez-moi tel que je suis... » Et elle le prenait ainsi, en effet.

Quand Mme de Duras et Chateaubriand échangeaient de telles lettres, c'était à propos de Mme Récamier. Mais, en 1823, Mme Récamicr fut horriblement triste et déçue.

.MADAME RÉCAM1ER 179

Elle résolut de s'en aller. Le séjour de Paris ne lui était plus tolérable. Tous deux jaloux de Chateaubriand;, Ballanche et Ampère l'engageaient à fuir l'infidèle. Ampère lui écrivait : « Je viens de commencer une lettre insensée, que vous ne lirez pas. Elle est déchirée... Mais comment vous écrirai-je? Vous souffrez! vous souffrez par un autre!... »

Amour, amour !... « Vous souffrez par un autre » est bien charmant : et Ampère eût trouvé plus flatteur d'écrire à une dame qui souffrît par lui. Telles sont les préférences de l'amour.

Chateaubriand déconseillait ce voyage.

Or, le 25 octobre, le jour même où Mme de C... quittait Paris pour Dieppe voluptueux, Juliette annonçait à Chateaubriand son départ en ces termes pathétiques : « Je dis adieu à toutes les joies de la terre... » Chateaubriand lui répondit, — avec un grand courage, — avec le grand courage de qui n'aime plus guère : « Ne m'accusez pas de ce que vous faites vous-même... » Il affirmait, résolument : « Je vous aime de toute mon âme et rien ne pourra m'empêcher de vous aimer^ ni votre parti ni votre injustice... »

Les personnes qui seraient tentées de ne pas approuver ici Chateaubriand, je les invite à considérer qu'il fut, ce 25 octobre 1823, très pressé. Ce n'était pas une petite chose, que d'avoir à organiser la diplomatie de la France vis-à-vis de toute l'Europe, à combiner les préparations diplomatiques delà guerre d'Espagne, à ordonner gentiment le départ pour

Dieppe de son amour nouveau, à voir les ministres et le roi, à trouver l'alibi de son prochain départ, et encore à panser la blessure que son infidélité faisait à Juliette qu'il n'aimait plus guère... Quelle journée!... Evidemment, il aurait mieux valu que Chateaubriand ne se mît pas dans cette difficulté compliquée. Le cœur des hommes ne vaut pas grand' chose. Mais le poète Maeterlinck a prêté à l'un de ses plus sages vieillards cette parole, noble et désolée : « Si j'étais Dieu, j'aurais pitié du cœur des hommes!... »

Du 25 au 28 octobre, qu'y eut-il?... Chateaubriand se préparait à rejoindre Délie... Le 28, il écrivit à son amie ombrageuse, Juliette Récamier : « Vous voyez, bien que vous vous êtes trompée. Ce voyage était inutile... » Ce voyage, non le sien, celui de Juliette!... Mais à quel argument subtil et qu'il avait trouvé en son esprit plutôt qu'en son cœur faisait-il donc allusion, quand il affirmait à Juliette qu'elle voyait bien l'inutilité de son voyage?... Et il ajoutait, le tranquille imposteur : « Si vous partez, vous reviendrez promptement et vous me retrouverez tel que vous m'avez laissé, c'est-à-dire le plus tendrement et le plus sincèrement attaché à vous. Je suis bon à l'user. Je ne me lasse jamais; et, si j'avais plus d'années à vivre, mon dernier jour serait encore embelli et rempli de votre image... » Tout de même, en dépit de ses fantaisies, ce fut ainsi, par un prodige à la réalisation duquel participa, d'ailleurs, Juliette plus que lui.

Cependant, et malgré ces protestations, à laTfois hypocrites et charitables, le 2 novembre, — qui est précisément le jour que Chateaubriand partit pour Dieppe où il devait rejoindre sa nouvelle bien-aimée,

— Mme Récamier partit pour l'Italie. Elle avait auprès d'elle, dans sa calèche, sa nièce. Ballanche et Ampère suivaient, en chaise de poste, ah ! bien contents, débarrassés de leur rival. Et ils se figuraient, probablement, qu'ils triomphaient de lui. Mais non, pas du tout!... Juliette emmenait avec elle, sans le vouloir, le sentiment profond dont elle souffrait.

Plus tard, quand elle rédigea ses Souvenirs, Mme Lenormant dut expliquer le départ de Mme Récamier pour l'Italie. Il le fallait expliquer d'une manière très honorable, voire pimpante... Eh! bien, voici. M. de Chateaubriand ne pouvait plus venir tous les jours voir Mme Récamier : il en était empêché par les réunions du conseil, par les séances des Chambres. Et puis, « l'humeur de l'éminent écrivain n'avait pas résisté à la sorte d'enivrement que le succès, le bruit, le monde amènent facilement pour des imaginations ardentes et mobiles... » Qu'est-ce à dire? Se montrait-il moins empressé?... Non pas! et, en quelque sorte, au contraire!... Non, non, assure Mme Lenormant, « son amitié n'était point attiédie »,

— mais « MmcRécamier n'y sentait plus cette nuance de respectueuse réserve qui appartient aux durables sentiments que seuls elle voulait inspirer1... »

t. Souvenirs et correspondance tirés des papiers de Mme Récamier, tome II, p. 32.

Voilà un joli galimatias. Et comme on sent bien que ces quelques lignes ne sont pas obscures et amphigouriques par mégarde! Mme Lenormant ne désirait pas de dire les choses bien carrément, ce jour-là. Elle s'est appliquée; elle trouvait que ce n'était pas commode.

Même, elle consultait Guizot, faut-il croire. Car Guizot lui écrivait : « Je vous dirai d'avance que j'ai pensé à la difficulté de rédaction dont vous m'avez parlé, pour raconter une circonstance de la vie d madame votre tante, et que je crois avoir trouvé une expression parfaitement convenable et, pourtant, très claire1... » De sorte que, sans doute, ce galimatias joli serait de Guizot. Galimatias industrieux!... Et. avec toutes ses périphrases, qu'est-ce que voulait donner à entendre Guizot?... Ceci. Chateaubriand, grisé par le succès, manquait de « respectueuse réserve »; Chateaubriand ne se contentait plus, ou bien souhaitait de ne plus se contenter, auprès de Mme Récamier, d'une amitié par trop déférante; Chateaubriand n'était pas raisonnable... C'est cela, somme toute, que Guizot donnait à entendre, avec son « expression parfaitement convenable ». Et alors, Mme Récamier, vertu magnifique, s'en al'ait;elle s'en allait et emportait avec elle son idée d'une pure, ah! si pure affection!...

Tout cela est gentil.

Seulement, en réalité, ce n'était pas un trop fou-

1. Lettre citée par les Annales romantiques, juillet-octobre 1907> p. 271.

gueux amour que Mme Récamier reprochait à Chateaubriand. Non; elle lui reprochait Mme de C..,, tout simplement. Dépit!... Voilà comment elle partit en compagnie des jaloux Ballanche et Ampère, ceux-ci enchantés, oui, enchantés comme des sots, comme des sots d'amour1.

A Lyon, elle trouva une lettre de plaintes et de mélancolie que Chateaubriand lui avait écrite le 5 novembre, le même jour qu'il écrivait à Delphine de Custine pour s'excuser. Et, Juliette, il lui avait écrit déjà, dit-il, « en courant les chemins », — les chemins qui vont à Fervaques et, de préférence, à Dieppe, voluptueux voyage!.,. « Vous vous êtes trompée... Croyez-moi, rien n'est changé; et vous le reconnaîtrez un jour... »

Juliette écrivit à son fidèle ami Paul David qu'elle n'avait pas le courage de répondre.

Le 7 novembre, Chateaubriand écrit encore. Il s'émerveille et s'attendrit au souvenir de luimême : « Vous avez passé les Alpes que je ne repasserai plus... Vous vous éloignez de vos amis. Ces amis ne sont plus jeunes... Vous avancez cette absence qui commence tôt et qui ne finit plus... » Il se plaint d'être vieux, au moment même où il dit à

1. Parmi les motifs qui décidèrent Juliette à partir, Mme Lenor mant signale aussi la jalousie, l'amour-propre blessé de Mathieu de Montmorency (Souvenirs et correspondance, tome II, p. 33).

Mme de C... que son cœur n'est pas fatigué. Sincèrement. Il était vieux avec son vieil amour; et, avec son nouvel amour, il était jeune et fringant. Son âme sensible eut toujours une vive aptitude à se teindre des couleurs environnantes; et ce fut comme si les jeunes femmes qu'il aimait successivement, avec une ardeur assidue et toujours renouvelée, lui communiquaient, par un phénomène de contagion gracieuse, une persistante jeunesse.

De Chambéry, Juliette répondit, un peu sec. Sa lettre est perdue. Mais nous avons la réplique de Chateaubriand : « Ce billet, dit-il, m'a fait une cruelle peine. Le monsieur m'a glacé... »

Elle l'avait appelé monsieur : il n'aimait pas ça. Vingt ans plus tôt, quand il commençait d'être infidèle à Pauline de Beaumont, il eut un jour avec la reine des roses une petite querelle de tendresse ; et il lui écrivit : « Je crains de vous importuner; vous m'avez traité si mal que je suis tenté de vous appeler madame1...» Après vingt ans, Juliette, sans le savoir, le punissait par un monsieur d'une madame. Et cela, si nous y mettions de la complaisance, nous ferait douter de l'injustice immanente.

Au printemps de 1825, Mme Récamier annonçait à Paul David le projet de rester en Italie jusqu'à la fin de l'été. Elle redoutait Paris : « Je crains d'y retrouver des agitations qui me sont odieuses. Je reçois des lettres douces... » Des lettres de René, cer-

Page 1