‹ Trois amies de ChateaubriandChapitre 38 sur 63 · Voir V Appendice (I · texte numérisé non relu

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soit bien facile de mentir tout à fait. En somme, Chateaubriand et Mme Récamier s'aimèrent toute leur vie durant, et avec sécurité depuis le temps que leur amour devint une tendre amitié.

Cela, cette transformation délicate, ce fut l'œuvre avisée et charmante de Juliette Récamier : elle avait jusqu'au génie l'art du sentiment. Elle avait aussi la fine expérience de ces détours, elle qui de tous ses plus chauds adorateurs sut faire de parfaits amis. Mais, cette fois, cette Pénélope industrieuse n'eut pas à rapetasser seulement le cœur d' autrui : c'est à son cœur, à son doux cœur de femme qu'elle dut elle-même faire la reprise, la reprise perdue. Elle y eut probablement plus de peine et souffrit davantage.

A la fin de mai de l'année 1825, Juliette revint à Paris. René était à Reims, pour le sacre de Charles X. Il y était avec amertume, avec orgueil, avec la colère d'une ambition mal satisfaite. Quand il fut de retour, Juliette l'appela : elle était rentrée dans sa « cellule » de l'Abbaye-au-Bois; et elle l'attendait. Ils se revirent. Laissons à Mme Lenormant le soin de raconter ce recommencement d'une tendresse que maintes douleurs ont menée à sa perfection : « Il accourut le jour même, à son heure accoutumée, comme s'il fût venu la veille. Pas un mot d'explication ou de reproches ne fut échangé; mais, en voyant avec quelle joie profonde il reprenait les habitudes interrompues, quelle respectueuse tendresse, quelle parfaite confiance il lui témoignait, Mme Récamier

comprit que le ciel avait béni le sacrifice qu'elle s'était imposé, et elle eut la douce certitude que désormais l'amitié de M. de Chateaubriand, exempte d'orages, serait ce qu'elle avait voulu qu'elle fût, inaltérable, parce qu'elle était calme comme la bonne conscience et pure comme la vertu1. »

Ces quelques lignes sont charmantes; et elles ont exactement le son de la vérité. Il vaut mieux que Mme Lenormant ne collabore pas avec Guizot et qu'avec la finesse d'une femme elle dise modestement ce qu'elle a vu, ce qu'on lui a dit, ce qu'elle a eu le tact ingénieux de comprendre à demi-mot. C'est bien ainsi qu'ils se revirent, Juliette et René qui s'étaient aimés d'ardent amour. Après une séparation de dix-huit mois, après un grand effort de volonté que fit Juliette et après un terrible accès de frivolité auquel René céda l'on sait comment, ils se revirent avec moins d'embarras qu'on ne l'imaginerait. Peut-être même s'étonnèrent-ils de l'angoisse qu'ils avaient éprouvée tous les deux et admirèrent-ils la facilité de leur retrouvaille. Le temps avait passé entre eux, le temps qui use le contour des objets et organise leur voisinage, le temps qui assemble en douce harmonie les couleurs rudes, le temps qui est le prince de l'habitude, le roi du silence et de la paix, le maître de ce sentiment que les hommes appellent indifférence et les dieux sagesse, ou bien je me trompe. Les dieux ont raison et les

1. Souvenirs et correspondance tirés des papiers de Mme Récamier, tome II, p. 181.

l'H TROIS AMIES DE CHATEAUBRIAND

hommes ont tort. Il n'y avait pas, entre Juliette et René, a indifférence; mais leurs âmes mutuelles étaient chaudes d'une ferveur qui ne lance pas de flammes. Le temps est créateur de repos : mieux, il laisse le repos s'installer parmi les folies de l'activité humaine. Et, comme le repos parfait réside dans la mort, le temps ajoute un peu de mort aux violences de la vie : plutôt, il permet à la vie de se disposer selon les calmes rites de la durée qui est l'image de la mort.

René arriva. Il crut qu'il était arrivé la Veillé pareillement, et il aima toutes les journées ultérieures où il arriverait ainsi, heureux sans alarme. Et Juliette souffrit davantage : mais on ne le vit pas et elle-même refusa d'en avoir une conscience nette. Ils causèrent; ils eurent, à causer ensemble., un plaisir analogue à celui de jadis. Ils agirent avec prudence; ils n'osèrent pas remuer les étincelles dans la cendre où continuerait de brûler le feu de leur tendresse. Ils sourirent, et ne rirent pas; ils furent mélancoliques, et ne pleurèrent pas. Ils se regardèrent; ils s'aperçurent qu'ils n'avaient pas changé. Ils aimèrent cette minute qui se rattachait aux anciennes minutes; ils remarquèrent que la cicatrice était heureusement faite et ils partirent pour la série nouvelle des minutes ininterrompues.

Tel est le cœur des hommes et des femmes. Le coeUf luniiili ueux de René cherchail l'émoi, la nouveauté, l'amusement. Mais Juliette, qui avait la

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beauté des statues, consacra les ressources de son esprit fertile à réaliser le tranquille bonheur de l'amitié continuelle; et ce fut son chef-d'œuvre, de le composer avec cette substance infiniment mobile, plus agitée que les flots de la mer, plus inconsistante que l'air, l'âme de René.

Je crois que la durée avait été, depuis sa jeunesse irrésolue, la recherche et le désir spontané de toute sa pensée; et je crois qu'elle eut peur de l'amour, à cause de cela. Belle comme on ne l'est pas, elle eut cette ambition paradoxale, de fixer en quelque manière ce remuemeni qu'était le génie de René. Si elle compta sur l'amour, à cette fin très difficile, ce ne fut que durant l'espace de quelques semaines. Et puis, elle écarta l'amour; ou bien, magicienne, elle le transforma en un sentiment qu'elle inventa, en une sorte d'amour pareil à l'incorruptible, froid et fulgurant diamant.

En 1825, Juliette approchait de la cinquantaine et René avait cinquante-sept ans.

Juliette, ayant perdu sa fortune, s'était réfugiée à l'Abbaye-au-Bois depuis cinq ou six ans. Elle vivait là modestement et à peu de frais. Mais je crois que la raison d'économie ne la décida pas seule à souhaiter cet asile : un couvent lui donnait le silence, la paix charmante et enfin la dignité dont elle était curieuse.

Elle eut d'abord, au troisième étage, un petit appartement « carrelé, incommode », où l'on accédait par un escalier rude. Deux pièces étaient séparées

par un corridor noir; et, dit Chateaubriand1, « je prétendais que ce vestibule était éclairé d'un jour doux». Dans la chambre, il y avait une bibliothèque, une harpe, un piano, le portrait de Mme de Staël, une vue de Coppet au clair de la lune. Et, sur les rayons de la bibliothèque, on devine les ouvrages de René : mais les rives du lac Léman que la lune éclaire sont le souvenir du prince au cœur de rubis. Sur les fenêtres, des pots de fleurs; et la cime d'un acacia montait jusqu'au niveau des croisées. Les fenêtres donnaient sur les jardins de l'Abbaye. Allaient et venaient, avec simplicité, nonnes et pensionnaires. Le ciel faisait un fond sur lequel se dessinaient et les clochers pointus des alentours et les collines de Sèvres. Des oiseaux avaient leur nid fragile entre les lattes des jalousies.

Chateaubriand arrivait à la fin du jour. Quelquefois, Juliette se mettait au piano; et, à la ritournelle, se mêlait le tintement de l'angélus : Roméo et Juliette, selon la musique élégante et chantante de Steibelt, invoquaient la nuit délicieuse, tandis que la cloche pleurait le jour qui meurt, il giorno pianger che si muore. René aimait cette heure mélancolique; il s'y apaisait en regardant le doux crépuscule musical. Et, tous les deux, Juliette et lui, rêvaient, devant le soir du jour, à leur soir.

Juliette se dévoua complètement, avec une assiduité attentive, à René. Elle veilla sur lui.

1. Mémoires d'outre-tombe, tome VIII, p. 277. Cela, et aussi les détails qui suivent.

Elle l'entourait de la société qui pouvait le mieux lui plaire et qui aussi devait être le plus utile à sa renommée. Il fallait le distraire de son violent ennui, adoucir les violences de sa facile colère, calmer ses rancunes, le consoler, entretenir sa vanité, dorloter son orgueil. A cette tâche compliquée et incessante, elle dépensa délicatement tout ce qu'elle avait de tendresse et d'adresse, avec une grâce divine1.

Il la trompa; mais il l'aima sans discontinuer, avec une gratitude qui avait les exigences et les gentillesses de l'amour.

Ils vieillirent ainsi; et leur amitié prit un charme nouveau, la monotonie, qui est un symbole de l'éternité.

Je raconterai quelques-unes de leurs journées, les plus remarquables sans doute, celles qu'un incident signale. Mais leurs vraies journées furent le tête-àtête émouvant de leurs souvenirs, leur double silence, interrompu de paroles aimables, enfin l'accord d'un dévouement perpétuel et d'un égoïsme qui tout de même prenait ses précautions. Une solennité gracieuse les entourait.

En 1828, Chateaubriand partit pour Rome : il était ambassadeur de Charles X. Là-bas, il s'ennuya tant qu'il voulut se divertir : il y réussit ex-

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