Mémoires d' outre-tombe, tome VIII, pp. 383 et suivantes
MADAME :;ÉCAM1ER 199
étais, dit-il, à cause de cela cent fois plus touché... » De retour à l'ambassade, il écrivit à son amie... « Le jour s'affaiblissait; les ombres envahissaient lentement les fresques de la chapelle et l'on n'apercevait plus que quelques grands traits du pinceau de Michel-Ange. Les cierges, tour à tour éteints, laissaient échapper de leur lumière étouffée une légère fumée blanche, image, assez naturelle de la vie que l'Ecriture compare à une petite vapeur. Les cardinaux étaient à genoux, le nouveau pape prosterné au même autel où, quelques jours avant, j'avais vu son prédécesseur; l'admirable prière de pénitence et de miséricorde, qui avait succédé aux lamentations du prophète, s'élevait par intervalle dans la nuit et le silence... »
Pour écrire ces lignes d'une sonorité si noble, Chateaubriand s'était enfermé, tout en haut du palais de l'ambassade, dans un cabinet petit et reculé. Il fut content de ses phrases et il appela M. de Marcellus pour lui lire la lettre qu'ainsi Juliette ne connaîtrait pas la première. Il lut : « ...une petite vapeur ». Là, il s'interrompit et il observa : « Il y a aussi quelque chose de pareil dans le livre de la Sagesse. Vous en souvenez-vous? Umbrae enim transitus est tempus nostrum... »
Puis, il continua : «... dans la nuit et le silence ». Il s'arrêta et dit : « Cette phrase a trop de désinences féminines; il faut, pour l'harmonie, la finir par un son masculin et lire le silence et la nuit ».
Quand la lecture fut terminée, M, de Marcellus
en ressentit une impression « si triste et si profonde «qu'il « oublia d'applaudir1». Et Chateaubriand ne lui en voulut pas.
Juliette lut le silence et la nuit; c'est aussi ce que trouvent, dans les Mémoires <P outre-tombe,\es, universels lecteurs conviés par Chateaubriand à ne point ignorer ce qu'il écrivait à Juliette. Ils savent aussi que désormais la littérature se mêlait à cette amitié; quelle littérature magnifique!... Mais, ambassadeur à Londres en 1822, Chateaubriand se plaignait de la contrainte qui l'empêchait d'écrire selon le vif émoi de son cœur : cette contrainte ne gêne plus l'ambassadeur qui, en 1828, représente le roi de France auprès du souverain Pontife. Ou, si elle le gêne, c'est à propos de dames qui ne sont pas Juliette.
Et elle, cependant, écrit; des lettres beaucoup plus simples, avec peu de ponctuation, quelques virgules de place en place, et voilà tout. Les idées se suivent ainsi, très vite, comme si, avec une modestie charmante, Juliette savait bien que ce n'est pas la peine de s'arrêter à aucune de ces idées-là. D'ailleurs, les phrases sont gentiment tournées; et l'on devine que Juliette devait parler avec aisance, avec une sorte de timidité qui se dépêche et qui n'est pas gauche du tout.
Chateaubriand revint à Paris, le 27 mai 1829. Tout de suite, et malgré d'autres divertissements, il reprit ses visites régulières à l'Abbaye-au-Bois. La