Mémoires d'outre-tombe Ebme IX, p
MADAME RÊCAMIER 203
paroles foudroyantes; je le vois, sublime de colère, en face de cette mer qui nous écoute, tandis qu'un magnifique soleil couchant qu'il ne pouvait, même dans ce moment, s'empêcher de contempler en poète, illuminait sa noble figure et resplendissait comme une auréole autour de son front irrité ». Admirons-le, ainsi auréolé du nimbe que lui fait le déclin du jour. Il devine et il prophétise la fin de la monarchie française ; et, occupé de ces pensées formidables, urgentes, terribles, il regarde, en artiste, le beau soleil couchant!... Je ne sais s'il n'y cherche pas des allégories, des images. En outre, ne songe-t-il pas à ses responsabilités? La rude campagne qu'il a menée contre les ministres de Louis XVIII est pour quelque chose dans les embarras qu'a éprouvés la monarchie des Bourbons. Je crois qu'il pense à tout cela et qu'il s'interroge aussi sur la situation que fait à sa fortune politique le coup d'Etat des ordonnances... Mais il regarde la nature, qui prend les splendides couleurs du soir.
Il partit pour Paris. Il y venait avec le projet de défendre les « libertés publiques ». Mais il y trouva la révolution; et alors, ce qu'il eut à défendre, c'est la monarchie légitime. Ce tournant de sa vie politique est beau : l'on vit un homme qui sacrifiait à l'honneur son intérêt et jusqu'à ces préférences d'idées que d'autres appellent convictions.
Juliette aussi quitta Dieppe et vint se réinstaller à l'Abbaye. Un soir, après le dîner, Mme de Boigne prit un fiacre afin d'aller causer avec Juliette. Elle
apprit que le grand homme était furieux contre Charles X, furieux contre les pairs, furieux contre le lieutenant-général; et il était « censé malade ». Mme de Boigne ajoute, méchamment :« C'est sa ressource ordinaire lorsque son ambition reçoit un échec considérable; et peut-être au fond l'impression est-elle assez violente pour que le physique s'en ressente1. »
Mme Récamier presse Mme de Boigne d'aller avec elle trouver Chateaubriand. Il s'agit de le calmer.
Elles arrivenj; à la petite maison de la rue d'Enfer. On les introduit. Elles frappent à la porte du cabinet de travail et entrent.
Chateaubriand écrivait, à l'angle d'une table. Il était en robe de chambre et pantoufles, un madras sur la tête... Ce n'est pas l'aspect qu'il a désiré de laisser après lui : ce madras empêche les boucles romantiques de ses cheveux de flotter au vent qui vient des océans.
Sur la grande table où il travaillait, il y avait des livres, des papiers, des « restes de mangeaille » et, dit Mme de Boigne, des « préparatifs de toilette peu élégante ». Il reçut très bien les deux dames; toutefois, le madras, un mouchoir rouge et vert, le gênait visiblement.
Il préparait son discours pour la Chambre. Mme Récamier obtint qu'il le lût à ses visiteuses. Un discours terrible. On y voyait le duc d'Orléans s'avancer vers le trône deux têtes à la main.