‹ Trois amies de ChateaubriandChapitre 44 sur 63 · Mémoires de la comtesse de Boigne, tome III, p · texte numérisé non relu

Mémoires de la comtesse de Boigne, tome III, p

Mme de Boigne demanda au violent orateur si ce discours était, à son avis, l'œuvre d'un bon citoyen... « Je n'ai pas la prétention d'être un bon citoyen! a répliqua-t-il. Elle lui demanda s'il croyait que ce discours fût le moyen de faire rentrer Charles X aux Tuileries. Il s'écria : « Dieu nous en garde! Je serais bien fâché de l'y revoir!... » Alors, ne valait-il pas mieux se rallier à ce qui, présentement, pouvait encore entraver l'anarchie?... Mme Récamier intervint, raconta que Mme de Boigne était allée au Palais -Royal le matin même, qu'on y faisait grand cas de Chateaubriand et qu'on lui donnerait l'ambassade de Rome volontiers. « Jamais!... » cria Chateaubriand. Il se leva et il se mit à déambuler de long en large, à l'extrémité du cabinet.

Les deux dames causèrent ensemble, de manière à être entendues : elles énuméraient les services que rendrait à la religion l'auteur du Génie du Christianisme... Il ralentit sa marche, s'arrêta devant une planche de livres, croisa les bras, dit : « Et ces trente volumes qui me regardent en face, que leur répondrais-je? Non, non, ils me condamnent à attacher mon sort à celui de ces misérables! Qui les connaît, qui les méprise, qui les hait plus que moi?... » *

Il se lança dans une longue diatribe contre les princes et la cour. Telle fut sa véhémence que Mme de Boigne en frissonnait. Le jour tombait, un jour tardif d'été. Seule restait bien éclairée la tête que coiffait le madras rouge et vert. Mme de Boigne la trouva satanique.

Il se calma un peu et il dit : « Quel Français n'a pas éprouvé l'enthousiasme des admirables journées qui viennent de s'écouler? Et sans doute ce n'est pas l'homme qui a tant contribué à les amener qui a pu rester froid devant elles!... » En parlant ainsi, avec la sincérité de la confiance et de la colère, Chateaubriand se rendait justice. Il a certainement eu beaucoup d'influence, bonne ou mauvaise, sur les idées libérales de cette époque. Les journées de Juillet réalisaient, sous une forme rude, sa haine de l'autocratisme; et la rancune qu'il avait contre les Bourbons coïncidait, en 1S30, avec une question de principes. Il pouvait sans forfaiture, après les ordonnances, abandonner les Bourbons. Que d'autres l'ont fait, qui n'avaient pas là-dessus la même liberté que lui!... Il ne le fit pas. Tel fut son orgueil, son bel orgueil qui, dans les bonnes occasions, primait sur sa vanité.

Avant de s'en aller. Mme de Boigne lui demanda si décidément il n'avait rien à répondre au Palais-Royal. Il dit que nor^ que 8 sa place était fixée par ses précédents ». Juliette se retira, triste, inquiète et enchantée.

Ensuite, il donna toutes ses démissions, se réduisit, par coquetterie superbe, à l'indigence. Il avait soixante-deux ans; il se mit à noircir du papier pour les libraires et, afin de pouvoir quitter la France où les choses s'arrangeaient à l'exclusion de lui, beau bohème, il chargea les commissaires-priseurs de lui vendre son mobilier, ses dorures de pair et tout cela.

MADAME RKCAMIER 207

Les deux amants, les deux amis qui ont, pour leur usage, inventé l'art de vieillir dignement ensemble, retrouvons-les un peu plus tard, au début du printemps de 18341. Juliette a cinquante-sept ans, René en a soixante-six. Juliette, à l'Abbaye-au-Bois, s'est installée plus élégamment; du troisième étage où elle avait d'abord sa cellule, elle est descendue au premier étage. On doit monter un grand escalier puis traverser deux pièces très obscures; et l'on arrive au salon.

Il est bientôt deux heures de l'après-midi. Juliette a, ce jour-là, convoqué une douzaine de personnes pour une circonstance pathétique : lecture sera donnée de plusieurs chapitres des Mémoires d'outretombe. C'est l'œuvre à laquelle Chateaubriand travaille depuis une trentaine d'années, l'œuvre de son orgueilleuse prédilection, l'œuvre qu"il a consacrée à lui-même et à sa renommée durable. Mémoires d' « outre-tombe »; mais ce grand voluptueux un peu pervers souhaite un avant-goût de l'immortalité qu'il se promet : avec l'amusement d'une coquetterie inquiète, il va s'enquérir de lui-même et de sa persistance auprès de la postérité qui commence.

Les invités arrivent, entrent dans le salon. Il y a là un beau silence.

1. Voir, là-dessus, Sainte-Beuve, Portraits contemporains, tome I, pp. 8 et suiv. ; Edmond Biré, préface de son édition des Mémoires d'outre-tombe; et, du même auteur, Les dernières Années de Chateaubriand, p. 200-

A droite de la cheminée est assise Juliette, non plus comme jadis étendue, voluptueuse impératrice de Pompéi, sur la chaise longue où David l'a peinte, non, beaucoup moins jeune, belle encore et d'une beauté sur laquelle la vie a mis sa patine admirable. En face d'elle, de l'autre côté de la cheminée, une place est vide, où personne ne se mettrait : c'est la place du dieu, qui fera vis-à-vis à la déesse. Sur la cheminée, il y a, au lieu d'une pendule, un vase, avec une branche de fraxinelle. Et il n'est pas besoin de pendule : la mesure du temps, on l' a, par l' émouvante perspective des souvenirs; et on l'aura, tout à l'heure, plus encore, jusqu'à l'angoisse, lorsqu'une voix respectueuse lira les mémoires augustes du grand homme, évocateurs de plus d'un demi-siècle.

Sur les consoles, il y a des bustes de l'Empire; les fauteuils ont la tête de sphinx; la causeuse de damas bleu ciel a le col de cygne doré. Contre le mur, dans son cadre d'or, on voit Corinne improvisant au cap Misène. C'est le portrait de Mme de Staël; le baron Gérard l'a fait pour le prince de Prusse,, qui l'a donné à Juliette. Et ainsi président l'assemblée le souvenir d'une amitié glorieuse et le témoignage d'un ardent amour. Corinne regarde Juliette, moins jeune et qui n'est plus romanesque.

La compagnie est la plus noble d'alors, par la naissance, par l'esprit ou par le cœur. C'est le prince de Montmorency, le duc de La Rochefoucauld Doudeauville, le duc de Noailles; c'est Edgar Quinet, grand idéologue; c'est Sainte-Beuve, jaloux, en-

vieux, tatillon, méchant, mais sur qui la séduction du lieu prédomine, et qui tourne à l'obséquiosité son visage de bedeau narquois, et qui écoute passionnément; c'est le génial Ampère, brillant, remuant; c'est le doux et le bon Ballanche, l'ami de tous les jours, tristes ou gais, âme de gentillesse attendrie; c'est l'abbé Gerbe t, Dubois, Léonce de Lavergne, Charles Lenormant; c'est encore Mme Tastu, la poétesse qui nous semble un peu surannée, mais qui était alors à la mode et qui composait des romances pareilles à des rubans gardés comme des reliques d'amour.

A deux heures, Chateaubriand arrivait. Il tenait à la main, enveloppé dans un mouchoir de soie, son manuscrit. Il le remettait à Ampère ou à Charles •Lenormant. Et puis, ému à la pensée de lui-même, il allait s'asseoir à la place qu'on lui avait gardée. Le silence augmentait; la lumière du soleil de mars n'entrait qu'au travers de fins rideaux bleus. Et la lecture commençait.

La lecture déroulait en ondes lentes les années lointaines. Elle évoquait ces tableaux anciens, le château de Combourg, la grève de Saint-Malo où un petit Chateaubriand joue comme un diable avec de rudes gamins ; elle évoquait ce doux visage de tristesse et de poésie, Lucile de Chateaubriand, frêle et livrée au désespoir mélancolique; elle évoquait les courses américaines, Atala, Céluta, les soirées de lune et de rêverie dans les solitudes d'outre-mer; elle évoquait l'armée des princes, la pauvreté de l'exil;

et puis elle évoquait aussi Pauline de Beaumont, donl le cœur brûla l'inquiète poitrine.

Ainsi se succédaient les années, les paysages, les figures. Tout cela, une seconde, apparaissait et puis s'anéantissait de nouveau dans le silence que couvraient de nouvelles paroles.

Imaginons l'émoi de René qui assistée ce dénié interminable, et rapide pourtant, de sa destinée où se mêlent tristesse et joie, gloire et frivolité, orgueil surtout, orgueil et mort. Il n'a pas dit, d'un bout à l'autre de ses Mémoires, la vérité. Non, il a veillé au bel arrangement de sa légende. Et maintenant, pendant qu'on lit à haute voix ces Mémoires, je crois qu'il note au passage les embellissements artificiels dont il a orné son image. Je le crois; je le vois sourire. Et je n'en suis pas sûr : la poésie et la réalité, adoucies par le temps, se fondent à merveille, dans son livre et dans son souvenir sans doute. Et ses yeux regardent, en pensée, l'image : il se demande s'il l'a faite assez belle. Pour le savoir, il regarde Juliette.

Elle, la déesse immobile, sent l'admiration recouvrir, pour elle, tout le détail de cette destinée tuir.ultueuse, où tant de choses l'attristeraient, si le héros n'était pas devenu un demi-dieu qu'il ne faut pas juger comme un autre homme.

Ils se regardent, elle et lui, qui se sont aimés jadis ardemment, avant de rentrer dans l'ordre souverain.

Il y a tout de même, dans leurs regards^ une in-

MADAME RÉCAMIEB 211

finie tendresse et la reconnaissance extrême de deux êtres qui ont uni leurs solitudes d'âmes extraordinaires et qui ne pouvaient attendre ce bienfait que l'un de l'autre.

La véritable vieillesse vint, à pas de loup, comme fait la nuit, l'insidieuse nuit, qui peu à peu s'appro. che, décolorant les objets avant de les ensevelir.

En 1837, Mme de Chateaubriand fut malade. Chateaubriand lui-même était fatigué. Les médecins leur conseillèrent un peu de repos à la campagne* Ils partirent pour Dieppe. Mais, en chemin, Chateaubriand songea qu'il y avait là-bas des élections et que la beauté de la mer en serait gâtée. Ils s'arrêtèrent à Chantilly. Peut-être, obscurément, Chateaubriand préféra-t-il, au souvenir de l'escapade qu'il avait tentée avec la gentille Mme de C..., le souvenir de Juliette et le séjour qui avait abrité les voluptueux préludes de leur tendresse. Il la regretta. Au milieu de la forêt si belle, au bord des eaux et dans les jardins abandonnés, il eut, pensant à elle, « le cœur navré ». La mémoire du grand Condé, celle de Bossuet, celle de Marguerite de Montmorency, celle du vainqueur de Lens, celle aussi de ce « pauvre jeune homme », le duc d'Enghien, l'accompagnaient dans ses promenades. Il s'attristait sur le passé, sur cette gloire inutile. On vendait aux enchères le parc et les bois, dans l'hôtel même où il était, « à cent et un coquins qui vont m'empêcher de dormir »... Il écrivit à Juliette : « Je n'ai eu qu'une pensée en me promenant dans ces bois2 en voyant

de longues percées traversant arbres après arbres, c'était vous1... » Ainsi se mêlaient dans sa mélancolique rêverie les journées augustes de l'histoire et les journées charmantes de son amour; elles se confondaient, le voisinage des unes glorifiait les autres et le même sentiment de la mort prochaine, évoqué par l'emblème des arbres qu'avait marqués le bûcheron, présidait au jeu divers de ses pensées.

Septuagénaire, il soignait encore sa toilette, pour les visites qu'il faisait à Juliette. On le voyait cheminer parmi la foule, petit vieillard élégant, habillé d'une redingote noire assez courte, le pantalon maintenu sur la chaussure par des dessous de pieds, la cravate soignée, des gants, une badine d'ébène à la main. La tête, un peu inclinée sur l'épaule, était fort belle : osseuse, quasi ascétique, les tempes saillantes, le front magnifique, dénudé au milieu, mais couronné d'épais cheveux blancs; et, sous les sourcils touffus, le regard était doux, triste., énergique et souverain.

Il venait tous les jours à l'Abbaye-au-Bois; c'était le refuge de sa mélancolie.

Il détestait de vieillir. Un jour, au commencement de l'hiver de 1839, il y avait un peu de monde, chez Mme Récamier. Mlle Rachel était là, toute jeune et déjà renommée pour avoir été, dans Les Horaces, une Camille surprenante; mais elle ignorait absolument le monde et il fallut que la bonne Mme Ancelot

1. Edmond Biré, Les dernières Années de Chateaubriand, p. 259. Lettre du 31 octobre 1837.

l'instruisît à l'écart de ce qu'était Mme Récamier1. Elle lut à ravir une scène de Polyeucte et puis elle récita la prière à'Esther. Chateaubriand, « ému mais ralenti par l'âge », se souleva difficilement. Il s'approcha de la jeune fille et, « lui prenant affectueusement les mains », il lui dit d'une voix faible : — « Quel chagrin de voir naître une si belle chose, quand on va mourir!...» Il le dit, assurément, de toute son âme, avec la sincérité qu'il avait, en somme, le plus souvent et avec cet imperceptible cabotinage qu'il employait volontiers pour ajouter à ses sentiments quelque chose de vif et de remarquable.

La petite actrice ne se laissa pas intimider et elle répondit : « Mais, monsieur, il y a des hommes qui ne meurent pas2... »

Elle dit cela du même ton « animé et pénétrant » qu'elle avait eu pour réciter la prière de la jeune Israélite, comme si elle continuait d'invoquer le ciel. On peut croire que Chateaubriand aima cette repartie. Cependant, la promesse de l'immortalité ne le consolait pas de la mort.

En 1840, Mme Récamier s'absenta quelques semaines, pour aller prendre les eaux d'Ems. Chateaubriand, loin d'elle et de son amitié tutélaire, fut éperdu. Il lui écrivit : « Vous êtes partie, je ne sais plus que faire. Paris est le désert, moins sa beauté...

1. Edouard Herriot, Madame Récamier et ses amis, tome II, p. 335.

2. Comte de Marcellus, Chateaubriand et s»n temps, p. 134. Voir aussi : Justin Bonnaire, Ode à M- le vicomte de Châteauqriand (brochure, Nancy, 1839).

Où vous manquez., tout manque... Vous ne m'écriro pas. Moi, je vous écrirai, quoique pouvant à pci former une lettre. Le vieux chat ne peut plus jeter sa griffe qui se retire. Je rentre en moi. Mon écriture diminue, mes idées s'effacent; il ne m'en reste plus qu'une : c'est vous1. »

Suivons-le d'année en année. C'est le déclin majestueux et pathétique du soleil, après un jour môle de rayons et d'orages.

En 1841, comme Ampère allait en Grèce, Chateaubriand lui écrivit : « Faites bien mes adieux au mont Hymette, où j'ai laissé des abeilles; au cap Sunium, où j'ai entendu des grillons; et au Pjrée, où la vague venait mourir à mes pieds dans le tombeau de Thémistocle... Il me faudra bientôt renoncer à tout. J'erre encore dans ma mémoire, au milieu de mes souvenirs; mais ils s'effaceront... Vous n'aurez retrouvé ni une feuille des oliviers ni un grain des raisins que j'ai vus dans l'Alliquc. Je regrette jusqu'à l'herbe de mon temps. Je n'ai pas eu la force de faire vivre une bruyère... »

Je ri ai pas eu la force de faire vivre une bruyère, — je ne sais pas s'il y a, dans toutes les littératures, une telle phrase de détresse; je ne sais pas s'il y a une telle phrase de désespoir définitif, dans les prophètes de Jérusalem qui ont le plus terriblement dénoncé l'inutilité de vivre et d'agir. Et voilà le chagrin dernier de l'homme qui peut-être a le plus

1. Edmond Birù, Les dernières Années de dtateaubriana, p. 301. Lettre du 19 juillet 1840.

MADAME RÉCAM1ER 215

ardemment rêvé d'éterniser ses minutes : il avait mis tout son génie à les entourer des bandelettes lutélaires qui gardent contre la corruption les iusignifiantes" momies... Et, quoi? il n'a pas pu faire vivre une bruyère... Mais cela eût été l'œuvre d'un dieu. Cette mélancolie est celle d'un dieu orgueilleux et qui a manqué à sa tâche.

îl vieillit. La g vatte lui tourmente les mains et les jambes. Il se traîne plutôt qu'il ne marche. A peine, du rez-de-chaussée qu'il habite rue du Bac, va-t-il jusqu'à l'étroit jardin où trois douzaines d'oiseaux sont en cage,« à l'abri des chats et de la politique1». Il lui faut des bâtons; il lui faut un domestique qui le soutienne, qui l'aide à monter l'escalier de Julie tic

La politique le dégoûte et il ne prévoit que malheur. Un jour, à l' Abbaye-au-Bois, vint le jeune Victor de Laprade. Celui-ci avait encore l'âge où l'on peut compter sur les progrès d'une société démocratique2. Il énonça son idéal, avec une confiance éloquente. Chateaubriand F écouta, souriant avec chagrin. Puis il parla. Il prophétisa la chute du trône de Juillet, l'avènement de la démocratie; mais cette

1. Lettre de Mme de Chateaubriand à Clausel de Coussergue, citie par M. E. Biré, Les dernières Années de Chateaubriand, p. 361 (Lettre du 10 février 1844).

Page 1