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Mémoires d'outre -tombe, tome XI, p

Mais il aima Hortense qui l'aima : cette personne vive, complaisante et qui avait, avec un esprit de philosophe et de littérateur, un cœur de grisette. le divertit des grandes dames.

En 1828, vers la fin de l'année, Chateaubriand était ambassadeur à Rome. On lui avait conféré cet honneur, afin de ne pas l'avoir dans l'opposition; et on l'avait envoyé là-bas, afin de ne pas l'avoir à Paris. Bref, on s'était, avec munificence, débarrassé de lui. Et il était parti avec chagrin. Sa femme l'accompagnait : ce n'était pas pour lui faire aimer mieux ce bel exil. L'idée de fouler un sol historique et de vivre au milieu de ruines qui lui inspireraient de belles phrases lui avait fait préférer ce poste à un autre. Il avait là des souvenirs personnels qui, mêlés aux souvenirs de la plus éclatante histoire du monde, ne déplaisaient point à son orgueil. En outre, dans une église de la ville éternelle, dormait, sous le mausolée qu'il lui avait élevé, Pauline de Beaumont, amour émouvant, mélancolique mémoire.

Seulement, à Rome, en dépit de tout cela, il s'ennuya de tout son cœur; et, pour s'ennuyer, René n'avait pas son pareil. Il écrivait de fréquentes et longues lettres à Mme Récamier. Celle-ci n'était pas sans inquiétude. Un jour, je ne sais pas ce qu'elle lui écrivit; mais il lui répondit : « Ne craignez rien, je suis cuirassé!... »

Cuirassé, lui?... Oh! non... Et, s'il ne fut jamais cuirassé contre les tentations de son faible et voluptueux cœur, c'est principalement aux périodes d'en-

nui qu'il était offert comme une proie heureuse à toutes les séductions.

A Rome, il était assez attentif à la comtesse del Drago; et, par son jeune attaché d'ambassade, le vicomte d'Haussonville, il lui envoyait des bouquets. En outre, il correspondait, fréquemment et bien tendrement, avec une marquise de V..., qui, d'un château du Vivarais,lui adressait des lettres d'amour et l'appelait « ami chéri ». Mais le Vivarais était loin; et, la comtesse del Drago, qu'en savons-nous?... Il aurait bien voulu que vînt Juliette; et Juliette ne venait pas. Bref, il languissait, dans un grand marasme du cœur.

Il avait soixante et un ans, étant né en 1768. Mais il avait cru longtemps qu'il était né en 1769; et cette incertitude lui avait laissé le goût de se croire plus jeune qu'il ne l'était. Et puis, si l'on trouve qu'il avait l'âge d'être raisonnable, il ne l'était pas, voilà tout.

Or, un jour d'avril 1829, une jeune femme vint à l'ambassade. Elle s'appelait Hortense Allart1. Elle apportait, pour être bien reçue, une lettre de la séduisante Mme Hamelin. D'ailleurs, elle avait lu, pour la circonstance et avec quelle hâte assidue, Atala; et elle en était charmée. Hortense fut reçue, et bien reçue : elle possédait, pour cela, mieux qu'une lettre de la petite créole, sa beautéj son agré-

1. La plupart des documents relatifs à Hortense Allart ont été découverts et publiés par M. Léon Séché, Hortense Allart de Mrr tiens (Paris, 1908).

ment. On a d'elle un médaillon de David d'Angers; elle y est fort jolie, avec son chignon relevé selon la mode de nos grand'mères, qui furent jeunes et coquettes, à l'époque de la Restauration; sur les tempes, des accroche-cœurs, — et, quand on apprend qu'Hortense n'avait que deux accroche-cœurs, le symbole est insuffisant. D'ailleurs, de fines mèches roulées encadraient les oreilles, petites et gentilles. Les yeux, malins et vifs; le nez busqué, la bouche souriante et un col de déesse. Vingt-huit ans... Et l'ambassadeur fut très aimable.

A peu de distance delà, en l'église Saint-Louis-des- Français où René n'avait pas le courage d'aller, Pauline de Beaumont goûtait le repos d'être oubliée.

L'ambassadeur fut très aimable... Et, le lendemain de ce jour — c'était Pâques — l'ambassadeur eut le courtois empressement d'aller rendre sa visite à cette jeune femme, qui demeurait dans le quartier délie Quatro Fontane.

« Elégamment mis, dit Hortense, d'un soin exquis dans sa personne, une fleur à la boutonnière, son âge s'oubliait. Il avait un sourire charmant, des dents éblouissantes, il était enjoué et semblait heureux... »

Il le fut. Ils le furent l'un et l'autre.

Du reste, cette jeune femme, qui éprouvait une tendresse véritable pour un illustre vieillard, aimait en lui, autant que lui, sa légende et le grand poème de son œuvre. C'est bien.

Au mois d'avril de l'année précédente, Hortense écrivait à Stendhal1 qu' « elle n'était pas contente des Romains »... Cela ne fait pas l'éloge des Romains,— car, en tous pays, Hortense avait jusqu'alors trouvé une aimable compagnie. Et elle s'ennuyait un peu.

Chateaubriand, lui, s'ennuyait si fort qu'il demanda un congé. Il le demanda, ce congé, quelques jours avant la visite d' Hortense; alors, il ne s'attendait pas à telle aubaine. Et il l'obtint, ce congé, mais avec chagrin désormais, s'il lui fallait ainsi renoncer à Hortense. Le 29 avril, désolé, il écrivit à son ami le comte de Marcellus : « Si Mme de Chateaubriand veut aller à Paris toute seule, je pourrais bien passer ici mon été... » Il ajoutait : « Je regrette Rome! »

Cela est elliptique et délicieux.

Rome, c'était, à présent, le joli visage d' Hortense, son affabilité, son enthousiasme, son sourire, — elle enfin. L'ambassadeur était pris!... Seulement, Mme de Chateaubriand ne voulut pas aller à Paris toute seule. Chateaubriand dut quitter Rome, — Rome et Hortense : — le 29 mai, il était à Paris. Mais, comme il n'avait pas pu rester là-bas, ingénieux il décida Hortense à mieux aimer Paris que Rome. Elle arriva au commencement de juin; ctte s'installa rue d'Enfer, à deux pas de cette Infirmerie Marie-Thérèse, qui était un asile de sainteté pour les vieux prêtres infirmes et où le grand homme avait

1. Paul Bonnefon, Hortense Allart et Stendhal (dans V Amateur d'Autographes d'octobre 1908).

élu domicile : ainsi, le grand homme, pour aller de ce saint asile à sa belle, n'avait pas trop de chemin à faire,

Quelle était donc cette petite personne tant séduisante, qui avait si bien enjôlé le représentant du roi de France auprès du Saint-Siège?...

A vingt-huit ans, elle possédait, une remarquable connaissance de la vie. C'était une petite George Sand. Moins le génie, il est vrai... Et alors?... Mais enfin, elle a vécu dans l'exaltation, dans le plaisir et dans la douleur: elle ignora jusqu'à sa vieillesse la paix de l'esprit. Comme elle eut beaucoup de ferveur, son souvenir dure après sa mort.

Le biographe d'Hortense Allart, M. Léon Séché, a dressé ce tableau très net et rigoureux des occupations auxquelles se plut le cœur assidu de son héroïne. Elle eut de la complaisance : — de 1826 à 1829, pour Capponi, l'un des héros du risorgimento', de 1829 à 1831, pour Chateaubriand; de 1831 à 1836, pour Bulwer-Lytton; de 1837 à 1840, pour Jacopo Mazzei; entre 1840 et 1841, « pendant quelques jours », pour Sainte-Beuve; de 1843 à 1845, elle fut l'épouse de Napoléon-Louis-Frédéric-Corneille de Méritens, mais à peine.

Et voilà établi, par un critique d'à présent, le bilan d'un cœur romantique.

Quelle chose étonnante que, les gens étant morts, loum anecdotes sentimentales deviennent le diver-

Aissement d'un chacun!... Des personnes très bien élevées fouillent dans les tiroirs de qui autrefois était célèbre ou connut des hommes célèbres... Ah! quant à Hortense Allart de Méritens, il n'importe guère; et tant pis pour elle!... Cette dame n'a pas été la discrétion même. Je crois qu'elle eût aimé qu'on racontât sa nombreuse aventure. Elle n'a publié Les Enchantements de Prudence que pour renseigner le public sur les bontés qu'elle eut à l'égard de Chateaubriand.

Après avoir lu ce volume, George Sand écrivit à l'auteur : « Où êtes-vous, astre errant? Vous sembliez fixée à Montlhéry; mais votre livre annonce une fois de plus un tel amour de la promenade que vous n'y êtes peut-être plus, et il y a des siècles que vous ne m'avez écrit. Je viens de lire ce livre étonnant. Vous êtes une très grande femme... »

Dans La Tour de Nesles, ce sont de « grandes dames »; oui, de « très grandes dames »... Elles étaient, alors, une bande de « très grandes femmes », qui avaient le cœur sur la main et qui donnaient la main volontiers... Et l'on raconte que ce n'est pas fini.

Hortense fut une très grande femme, et qui, toute sa vie, aima les grands hommes.

Son père1, Nicolas-Jean-Gabriel Allart, était un assez singulier personnage, fils de greffier et qui avait fondé un cabinet d'affaires où fréquentaient

1. Documents publiés par M. Paul Bonnefon, dans L'Amateur a" Autographes et de Documents historiques d'octobre 1908.

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toutes sortes dépens, viveurs, ministres, et le théâtre. H était F ami de Talma. Il lui écrivait le « 30 messidor, an cinquième de la république française une et indivisible » ou, en style plus clément, le 18 juillet 1707. La feuille est marquée de cet en-tête illusoire : « Liberté, égalité ». Puis, « Armée d'Italie », cela, réel. En 1797, Gabriel Allart était « préposé aux contributions, finances et confiscations de Vicence et son arrondissement »; il ajoute — on verra pourquoi — « et artiste tragique de Vicence ». Il adresse sa lettre « à François Talma, le premier de son art, à Paris ». Sur l'enveloppe : « Au citoyen Talma, artiste du théâtre de la République, rue delà Loi, à Paris ». Et voici : « Te doutais-tu, mon cher ami, en 1774 ou 1775, lorsque nous répétions La Mort de. César devant le grand Lamaignère, que vers l'an III de la république française tu serais un grand acteur à Paris et moi un assez beau talent à Vicence; que ces mêmes rôles de Brutus et de César, par lesquels nous commencions notre carrière, devaient établir, fonder notre haute réputation? Nous en sommes pourtant là, mon cher, que ta réputation coure l'Europe et la mienne Vicence et son arrondissement!... » Puis, Allart raconte qu'à Vicence on a fêté le 14 juillet. LTne division est là, sous les ordres du général Joubert, et en fort bons termes avec la population de l'endroit. Pendant trois jours, en commémoration de la Bastille démolie, il y eut des défilés militaires, des courses à pied, à cheval, des jeux, des bals, des spectacles. Et puis, on a donné La Mort de César.

Allart était César lui-même; les autres rôles étaient tenus par des officiers. Grand succès. Facile, d'ailleurs, les habitants de Vicence ne comprenant pas le français et l'armée étant par principe indulgente à « tout ce qui n'est pas autrichien ou chouan »...

Gabriel Allart eut une gaie jeunesse. Et Mlle Desgarcins feignit de vouloir mourir à cause de lui; elle se donna « un petit coup d'un petit couteau qui teignit sa chemise d'une goutte de sang1 ». Léger suicide, flatteur déjà pour Gabriel.

Fnsuite, il épousa Marie-Françoise Gay, sœur de Sigismond Gay et tante de Delphine de Girardin. Bref, il y avait de la littérature dans la famille. La mère d'Hortense traduisit de l'anglais plusieurs romans; pour son compte, elle écrivit Aïbertine, qui est, paraît-il, assez autobiographique. Et. Hortense avait une sœur, Sophie, artiste peintre, qui exposa aux Salons, de 1827 à 1834. Quelle famille, adonnée aux arts libéraux!...

A Aix-la-Chapelle, Hortense avait un oncle. Elle fit un séjour chez lui, en 1815. Elle avait alors quatorze ans. Un jour, elle prit une bonne plume pour écrire au tsar Alexandre : elle le priait d'adoucir la captivité de Napoléon. Plus tard, apprenant que le grand homme était malade, elle offrit d'aller, à Sainte-Hélène, le soigner. Le général Bertrand fut

1. Pour les amours du jeune Allart, M. Paul Bonnefon renvoie aux Souvenirs d'un sexagénaire, ôVArnault. Et, la petite blessure de Mlle Desgarcins, elle est, dit-il, attestée par le baron Honoré Duveyrier, qui mourut premier président honoraire de la cour de Montpellier et qui avait été le camarade de jeunesse d'Allart.

touché, sans doute, de l'attention. Et Hortense entra chez lui : Mme Bertrand lui confia l'éducation de sa fille.

C'est alors qu'elle rencontra « Jérôme », le Jérôme des Enchantements. Elle le désigne comme un « jeune prélat romain». Trait d'anticléricalisme. Elle s'amusait à déconsidérer l'Eglise. Ce Jérôme était tout simplement un comte de Sampayo, riche et distingué, jeune Portugais, dont la mère était Irlandaise, du reste marié.

Hortense eut de lui Marcus.

Beaucoup plus tard, elle écrivait à Sainte-Beuve : i Ma jeunesse a été formée par Sampayo, un grand esprit, au dire de ceux qui l'ont connu, mais un esprit dédaigneux qui, à part la politique et le sublime, ne voyait rien1. » C'est joliment dit, et avec une ingénieuse amertume. Sampayo mourut en 1844; et Hortense écrivit : « La mort de Sampayo m'a fait croire qu'il serait mieux où il allait qu'ici-bas; mon chagrin est compensé2. »

Elle avait beaucoup aimé Sampayo. Elle n'aimait que beaucoup; et tout le temps. Elle appelle cela, dans ses lettres à Sainte-Beuve, « suivre noblement la nature ». C'est qu'elle était élève de Rousseau, comme toutes les « très grandes femmes » d'alors; et, comme son maître, elle employait volontiers ce mot de« nature », sans l'avoir nettement défini, mais pour

1. Lettres inédites à Sainte-Beuve (éd. Séché, Paris, 1908). Lettre de 1847, p. 274.

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