Voir l'Appendice (A
mémoires : il supprimera du récit de son existence ce qui lui déplaît. Il fera de lui-même le portrait, et, cela, résolument, — le portrait qu'il entend lais ser à la postérité.
Aussi disais-je qu'il a conçu la vie comme une œuvre d'art, sa vie à lui comme son œuvre d'art principale.
Son chef-d'œuvre imparfait, magnifique pourtant et à la confection duquel, artiste méticuleux, il a consacré son attention vigilante et sa merveilleuse rouerie, son talent malin, son génie prodigieux, ce n'est pas Atala, ce n'est pas René, ni Les Martyrs, ni les tumultueux Xatchez, ni Le Dernier Abencerage : c'est bel et bien sa vie.
Seulement, il y a péril à organiser sa vie comme une œuvre d'art. Les règles de l'éthique et les règles de l'esthétique ne sont pas toutes pareilles. Celles-ci et celles-là vous donneront souvent le même conseil d'activité; les unes et les autres vous engageront au sacrifice, qui est la substance d'une noble vie. Entre le beau et le bien, l'on aperçoit des analogies heureuses qui font qu'une belle vie ressemble à une bonne vie; elle lui ressemble, avec une coquetterie adroite. Et, entre le beau et le bien, il y a, plutôt encore que des analogies, des coïncidences. En outre, l'idée du bien commande, l'idée du beau donne à choisir. Les préceptes de l'éthique sont impérieux; les préceptes
de l'esthétique sont, comme on dit, affaire de goût : et ils permettent qu'on hésite entre diverses formes d'élégance.
Et puis, les circonstances de la vie ont leur rudesse; elles présentent à l'artiste une matière qu'il ne manie pas facilement, une matière mal commode rébarbative et qui n'est point à sa disposition comme la glaise entre les doigts du sculpteur.
De sorte que l'artiste de lui-même connaît l'incertitude, l'erreur et, plus souvent qu'il ne le voudrait, l'impossibilité de vaincre les conditions que lui imposent les hasards.
Ce n'est pas tout encore : mais il a ses faiblesses. Le sculpteur domptera le marbre plus aisément que cet artiste dont je parle ne sera le maître de ses velléités ardentes ou langoureuses.
Chateaubriand sut tout cela de très bonne heure, et pour l'avoir éprouvé à son dam. C'est pour cela qu'il résolut de mener à la fois la double tâche d'une vie aussi belle que possible et d'une impeccable image de sa vie, l'image corrigeant le modèle. Cette image, c'est tout l'ensemble harmonieux de ses écrits; et ses écrits seraient épars, s'ils ne se rejoignaient et s'ils n'étaient assemblés dans l'unité industrieuse des Mémoires cC outre-tombe.
Comme il annonçait, dès 1803, qu'il éviterait le cynisme d'une absolue sincérité, n'allons pas nous contenter de l'image. Pour bien connaître cette œuvre d'art, nous devons analyser le travail de l'artiste : il nous apparaîtra clairement si nous décou-
vrons les éléments de la réalité qui lui servait de matière et qu'il ouvrageait.
Or, comme clans son œuvre comptent René, Atala, et Les Natchez, dans sa vie comptent une touchante Pauline de Beaumont, une souveraine Juliette Récamier, voire une pittoresque et attrayante Hortense Allait. Elles sont trois chapitres, dans l'histoire de sa suhtilc sensibilité.
Et la sensibilité de Chateaubriand alarma tout un siècle; elle trouble même ce siècle-ci. C'est une influence d'art, une influence d'esprit et d'âme qui s'est propagée jusqu'à nous et qui n'a pas fini de se répandre. La sensibilité française, aujourd'hui encore, ne serait pas exactement ce qu'elle est, si Chateaubriand n'avait pas été l'homme que ses amours révèlent. Que les meilleurs de nos écrivains dépendent de lui, on le constate. Mais ce qui subsiste de lui n'est pas seulement littéraire. Il y a des nuances de tristesse, il y a des sortes de rêverie, il y a des perversités mélancoliques du plaisir, il y a des manières de frivolité passionnée, ily a des émois divers qui sont l'âme de notre âme et qui viennent de lui. Et, bref, il a inquiété la pensée française une fois, dirait-on, pour toutes. Il dure en nous. Et nous pouvons le détester; le chasser, non. Il est un de ces morts qui ne sont pas anéantis. Bon mort ou mauvais mnrt, comme on voudra, mais un mort qui dure.
Aussi ai-je souhaité d'appeler en témoignage ces trois dames, qui ont été de bien charmantes femmes, en un temps éloigné déjà.
Quand on rêve à ces héroïnes d'amour qui ont flori autrefois et dont la grâce est morte, on n'évite pas de se rappeler cette ligne qu'a écrite Brantôme à propos de Diane de Poitiers : « C'est dommage, que la terre couvre un si beau corps!... » Cendres de jadis, cendres qui furent chaudes de la récente vie et que le froid des âges a, peu à peu, glacées!... Leur pensée est nostalgique. Elle nous donne le désir de retourner en arrière et d'être le contemporain de ces ferveurs aimables.
Ces trois dames-ci étaient bien différentes entre elles: l'une, la triste;la deuxième,l'intelligenle séduction; et, la troisième, la fantaisie un peu débridée. Je les caractérise ainsi, avec ces mots provisoires; mais le caractère que je leur attribue n'est pas exclusif. Elles ont été toutes les trois séduisantes, intelligentes toutes les trois, et romanesques à souhait, du reste jolies. Mais enfin, cette analogie, à la faveur de laquelle j'ai pu les grouper, leur vient d'avoir été aimées de Chateaubriand. Et leurs différences prouvent que Chateaubriand n'était pas attentif à une seule sorte de beauté.
Il aimait beaucoup les femmes. Elles ont été le perpétuel amusement de son chimérique esprit, de sa vive imagination, le divertissement bienvenu
de l'ennui qui était la maladie mortelle de son génie. Et son existence est toute pleine de femmes.
En 1791, quand la monarchie française défaillait et quand les nobles allaient tâcher de lui reconquérir ce pays, le chevalier de Panât pressait le jeune chevalier de Chateaubriand d'émigrer. Le jeune chevalier de Chateaubriand s'y refusa, pour plusieurs raisons, dont la meilleure, ou la plus efficace, fut qu'il était amoureux1. En Amérique, où il promena son déplaisir, des Atala, des Céluta lui témoignèrentune grande aménité. Il réalisait en elles une sylphide dont la troublante vision avait animé son adolescence. Plus tard, ambassadeur, ministre, il éprouva pour de gracieux visages un sentiment qui le menait à se conduire en collégien, quelquefois.
Parmi les femmes entre lesquelles il éparpilla sa prédilection, les trois que j'ai choisies sont, je crois, celles qui ont eu le plus d'influence sur sa destinée et dont l'âme fut de la plus jolie couleur.
Et puis, dans l'intervalle de leurs portraits, j'ai placé divers croquis de rivales, afin qu'il y eût là un peu de variété ou de désordre, comme il y en avait beaucoup dans le cœur infidèle et amusant de René.
Seulement, je ne parlerai guère de Mme de Chateaubriand. Cela me paraît plus convenable, en telle occurrence.
1. Viilemain, La tribune moderne, I : M. de Ghateaubriand (Paris, 1858), p. 35.
Chateaubriand avait épousé Mlle Buisson de Lavigne, en 1792. Mais, peu de mois plus tard, il partit pour l'émigration. Il s'installa ensuite en Angleterre, cù il vécut jusqu'à la fin du siècle. Pendant ces huit ans, il oublia tout à fait qu'il fût marié. C'est au point qu'il faillit, à Beccles, épouser la charmante Charlotte Ives, « douce lueur du passé, rose pâle du crépuscule qui borde la nuit »; il était à la veille de se fiancer, quand il se rappela soudain qu'il avait déjà pris femme; mais si peu!... De retour à Paris, il ne s'occupa aucunement de sa légitime épouse et il ne se mit à vivre avec elle qu'après la mort de Mme de Beaumont, sur le conseil mourant de celleci, — une douzaine d'années après son mariage.
Quelle distraction! quelle légèreté de cœur!...
Chateaubriand fut un mari fort incertain. Et il le dit lui-même, clans les Mémoires; il le dit de la façon la plus comique. Il vante la fine intelligence de sa femme, esprit original et cultivé; il lui sait gré de l'admiration qu'elle a pour lui sans avoir lu, assure-t-il, un seul de ses ouvrages... Et il ajoute : « Mme de Chateaubriand est meilleure que moi, bien que d'un commerce moins facile. Ai-je été irréprochable envers elle? Ai-je reporté à ma compagne tous les sentiments qu'elle méritait et qui lui devaient appartenir?... » Réponse : non!. Et la conclusion : « Quand, l'un et l'autre, nous paraîtrons devant Dieu, c'est moi qui serai condamné1. »
1. Mémoires d'outre-tombe, édition originale, tome II, p. 353,
Ce meâ culpâ date de 1822. Chateaubriand n'avait que cinquante-quatre ans : il lui restait le temps de faire le jeune homme. Il a vécu jusqu'à ses quatre-vingts ans et ne fut jamais raisonnable. C'était un diable, et qui ne se sentit pas assez vieux, avant de mourir, pour se faire ermite.
« Si je n'eusse pas été marié... » dit-il, dans ses Mémoires; et il épilogue là-dessus1. Il aimait cette supposition; il la formulait avec entrain. Et, un jour, causant avec le comte de Marcellus, il ajouta ce commentaire : « Ceite hypothèse, je le sens, n'est pas d'un homme bien élevé; et nous n'aimerions pas à l'entendre répéter par nos femmes. Mais, je ne sais pourquoi, je l'ai toujours présente à l'esprit2. » Toute sa vie, il le prouva.
La pauvre Mme de Chateaubriand eut à se plaindre des madames, comme elle disait. D'ailleurs, elle eut de la patience, de la religion; et elle avait beaucoup d'esprit, qui l'engageait à être résignée.
Ne nous arrêtons pas davantage à elle. Et, par respect, négligeons-la, — comme fit, autrement, son mari.