Comte de Marcellus, Chateaubriand et son temps, p
PAULINE DE BEALMONT
Le même jour, 15 août 1768, naquirent, l'une en Champagne et l'autre en Corse, dans des familles et dans des conditions bien différentes, deux personnes très différentes l'une de l'autre et qui n'ont pas acquis la même renommée, certes, mais qui eurent une influence à peu près égale sur la destinée de Chateaubriand : c'est Pauline de Montmorin- Saint-Hérem, plus tard comtesse de Beaumont, — et Bonaparte.
Chateaubriand les connut peu de temps après son retour d'Angleterre, quand il arrivait à Paris, son Génie du Christianisme dans la tête et, dans le cœur, un grand désir de gloire, un vif amour de la sensibilité tendre.
Bonaparte lui apparut comme le héros des nouveaux jours, l'homme de l'avenir. Pauline de Beau-
mont représentait l'ancienne société française, avec ses traditions mourantes ou heureusement renaissantes; elle était le passé, dans lequel le fds du vieux René- Auguste de Chateaubriand,comte de Combourg, baron d'Aubigné, seigneur de Gangres, du Plessisl' Épine, du Boulet, de Malestroit en Dol et autres lieux, avait de si fortes attaches.
Et l'on vit alors ce jeune homme occupé d'une double passion, — émule acharné de Bonaparte et amoureux ami de Pauline de Beaumont.
Pauline de Montmorin-Saint-Hérem était née à Meussy-F Evêque, le 15 août 1768, vingt jours avant que ne naquît à Saint-Malo ce François-René de Chateaubriand qui, trente-deux ans plus tard, devait bouleverser et illustrer sa vie. Elle n'a vécu, en tout, que trente-cinq ans. Il est émouvant de se dire que, d'une si brève existence, les trois dernières années seulement eurent leur bel objet. Le reste ne compte pas beaucoup; le reste ne fut qu'attente et langueur, inutile et morne perte d'un temps précieux. Deux aventures allaient et venaient, lointaines, ignorantes l'une de l'autre, malheureuses l'une sans l'autre, et qu'un hasard enfin rapprocherait, un hasard qui alors semblerait une providence longtemps nonchalante.
Et ainsi, cette destinée qui n'a eu son bonheur que tardif, ne faut-il pas qu'on la compare à ces
journées d'automne courtes et sombres, mais dont les crépuscules, tût venus, s'illuminent de clarlés et de rayons, couronnes vives des collines?...
De la petite enfance et de l'adolescence que mena Pauline de Montmorin, l'on ne sait pas grand' chose. On la mit, quand elle avait huit ans, au couvent de Fontevrault; puis, pour compléter son éducation fine, elle entra au couvent de Panthémont, maison d'élégance et de piété, sise rue de Grenelle : avec la religion et ce qu'il faut de lettres dans le monde, on lui enseigna le maintien, la musique, la danse et l'art de recevoir joliment des visites1.
Quand la jeune fille eut dix-huit ans, on lui apprit qu'elle épouserait bientôt le jeune comte Christophe de Beaumont. Elle ne le connaissait pas. Et, la question de savoir si elle l'aimerait, cette question futile et comme un peu inconvenante, on ne la posait pas2. Qui sait si la jeune fille elle-même se l'est posée? On ne la consultait pas; et toute l'éducation qu'elle avait reçue la préparait à l'obéissance, non à des initiatives d'amour.
Voilà, si je ne me trompe, tout ce que l'on connaît des dix-huit premières années qu'accomplit, douce,
1. A- Bardovx, La comtesse Pauline de Beaumont {Paris, 1893).
2. Sur l'individualité du jeune comte de Beaumont, M. Bardoux et M. Edmond Biré ne sont pas d'accord. M. Bardoux {l. I., p. 27) tient pour Christophe-Armand-Paul-Alexandre de Beaumont, marquis d'Auty, fils du marquis Christophe de Beaumont et de Marie-Claude de Baynac; M. Biré (éd. des Mémoires d'outre-tombe, tome I, p. 297) pour Christophe-François de Beaumont, fils du marquis Jacques de Beaumont et de Claude-Marguerite Riche de Beaupré. N'importe, d'ailleurs.
24 TROIS AMIES DE CIIATEAURiïlAND
timide et rési n.'^ Pauline de Montmorin-Samt-Hérem. Les événements, les voilà : ils ne sont ni nombreux ni extraordinaires. Les sentiments nous échappent: aucun témoignage n'en reste. Mais elle était extrêmement délicate et susceptible, offerte à l'influence de l'heure et de la saison, prompte à souffrir, vite alarmée. Quel gage de douleur et de révolte contenue, pour la petite fille ardente qu'emprisonnèrent deux couvents et puis un détestable mariage!...
Quand on visite les vieux châteaux qu'habitent les âmes vigilantes des portraits, quand on regarde ces images en qui survivent les caractères, on est ému de voir, auprès des durs et tragiques seigneurs, les visages infiniment mélancoliques des femmes. Visages doux et pourtant énergiques, mais qui consacrent toute leur énergie tendue et volontaire à être doux, à ne paraître pas souffrir. Il faut les regarder longuement : alors, on devine un peu de la douleur lente et patiente qu'ils résument. Et l'on aime cette fierté qui cache tant de chagrin, cet air guindé qui maîtrise tant de fine fantaisie, cette grâce rigoureuse qui est le symbole aimable de tant d'héroïsme. Quelles journées ont ainsi apaisé, immobilisé le sourire de ces lèvres!...
De charmantes vertus étaient les fleurs de cette
tristesse.
Tandis que grandissait sans joie et, peu à peu, s'approchait d'une terrible vie Pauline de Mont-
morin-Saint-Hérem, le petit garçon qui était né à Saint-Malo vingt jours après elle, et qui ne la connaissait pas, consumait sa frénésie adolescente dans le silence et dans la solitude du château de Combourg.
Combourg, nom désormais poignant et auguste dans l'histoire; château de rêve, de poésie et de désespoir où naquit, en l'âme abondamment retentissante d'un garçon génial, une manière de souffrir qui a duré et qui tourmente encore les âmes!...
... De charmantes vertus étaient les fleurs de l'ancienne éducation française.
Au couvent de Fontevrault, puis au couvent de Panthémont, Mlle de Saint-Hérem fut soigneusement accoutumée à continuer l'abnégation de ses grand' mères et de ses arrière-grand' mères. On la dirigea vers une existence pareille à celle du passé. De même, le jeune homme de Combourg était durement destiné à l'imitation de ses ancêtres; puis on le munissait des bénéfices qui, sous l'ancien régime, assuraient le normal avenir d'un cadet de noblesse.
Seulement, lorsque François-René de Chateaubriand et Pauline de Montmorin-Saint-Hérem eurent vingt ans, la Révolution sauvage éclata, qui bouleversa les conditions de la vie et qui jeta parmi de surprenantes nouveautés les êtres qu'on avait pourvus d'aptitudes et de vertus surannées, — oui surannées, du jour au lendemain. — Pour cette jeunesse, quel émoi et quel trouble!...
Chateaubriand, comme éperdu, ne sut que faire dô
son génie; il ne sut où l'installer. Ses courses américaines^ son émigration peu enthousiaste et son séjour en Angleterre témoignent de sa pénible incertitude.
Pauline de Montmorin fut malheureuse; et, comme si un souffle d'allégresse, venu des idées nouvelles, éteignait en elle les leçons de sa lignée et de sa religion, elle n'eut pas de patience pour subir son infortune. Ce jeune comte de Beaumont, que ses parents lui avaient donné pour mari, n'était évidemment pas l'homme qu'il lui fallait. Pauvre petit, d'ailleurs : seize ans; et une femme si intelligente!... Frénilly l'appelle « le plus mauvais sujet de Paris1 ». C'est bien possible. On ne sait pas exactement ce que furent ce jeune ménage et sa lune de miel. Ensuite, deux ou trois ans plus tard, le comte de Beaumont déclarait qu'on l'avait forcé d'épouser Pauline de Montmorin-Saint-Hérem et qu' « il n'avait jamais vécu avec elle2 ». Seulement, cela, c'est en pleine Révolution qu'il le disait, à une époque où il ne semblait pas prudent d'avoir été le gendre de Montmorin, ministre de Louis XVI. Or, ce jeune homme était pusillanime, là-dessus.
En tout cas, le ménage ne dura guère; qu'il se soit détraqué dès la nuit de noces ou bien dans les redoutables semaines qui la suivent, Mme de Beaumont — ou bien Mlle de Saint-Hérem — retourna chez ses parents. Le petit mari s'en alla chez les
1. Souvenirs du baron de Frénilly, 1768-1828, publiés par Arthur Chuquet (Paris, 1909), p. 249.