A HORTENSE
Avec un Marc-Aurèle qu'elle m'avait demandé.
Voici donc le stoïque et sa mâle sagesse En retour d'un présent plus doux :
Il faut être Aspasie ou vous,
Pour songer à tels noms le soir d'une caresse Ou le matin d'un rendez-vous...
Il est doux, quoi qu'on dise, avec celle qui charme, D'échanger plus d'un mot, de croiser plus d'une arme, De parler gloire, et Grèce, et Rome, et cœtera, Pourvu qu'en tous propos la grâce insinuante Mêle je ne sais quoi de Ninon souriante
Que Dacier toujours ignora.
On écoute, on s'enflamme. A vous, sur toute chose, Le politique plaît, et pour vous plaire, on ose; Sur un fond de désir je m'y sens animer; Pitt ou Thiers, peu m'importe, et ma verve est rapide...
Tout d'un coup, un regard humide Avertit tendrement qu'il est temps de s'aimer.
Telle fut la politesse de Sainte-Beuve.
Mais,, bientôt, — et beaucoup plus vite que les autres; — Sainte-Beuve devint un peu moins empressé. Hortense l'appelait; et il ne venait pas. Hortense lui écrivait : « Il n'y a rien parfois qui
m'eût paru si doux que de vivre pour vous.,. Peutêtre vous avez trouvé entre nous bien des différences; moi, je ne les sentais pas... Aussi, je serai contente de ce qui est arrivé, s'il en reste quelque tendresse entre nous et, de mon côté, pour vous un sentiment que bien rarement j'ai vraiment senti. Venez ce soir ou je vous croirai fâché. Venez donc, venez. » Bien rarement!... Il fallait écrire, à tout hasard, jamais. Hortense était la franchise même. Plus adroite, n'eût-elle pas mieux tenu Sainte- Beuve? Il marqua peu d'empressement, et il s'excusa.
Il s'excusait, ne sachant que dire, sur son âge mûr : il annonçait que son existence serait désormais « froide et sans amour ». Hortense, là-dessus, bondissait: « Non, vous aimerez encore. Bah! cette race de René ne cesse jamais!... » Elle se souvenait de Chateaubriand.
Toutefois, un ou deux billets d' Hortense signalent un ou deux jours agréables. Mais Sainte- Beuve s'occupait surtout de sa candidature académique : elle voulait qu'il fût empressé auprès de dames tout autres que la vive Hortense. Alors, il écrivait à celle-ci : « Oui, mon amie! (permettezmoi de vous appeler ainsi)... » De cette manière, il n'abusait pas; au contraire! et il ne demandait pas seulement les faveurs de l'amitié, mais il refusait les privautés de l'amour... « J'ai besoin de faire appel à votre amitié, à votre générosité. Que rien ne soit changé entre nous, rien excepté un point. Quand
je vous vois,, je suis faible... Cela est suivi de longs troubles. Je veux trouver en vous un appui contre vous, contre moi-même. Vous me verrez toujours ami, toujours touché; mais qu'il y ait entre nous une barrière, et que je reste en deçà du serment! »
Hortense détesta cette barrière. Elle priait Sainte- Beuve de lui écrire. S'il ne lui écrivait pas, elle lisait de ses œuvres. Elle y trouvait « mille grâces, ces abeilles de l'Hymette qu'elle n'avait jamais su atteindre, disait-elle, mais que ses lèvres eussent aimé à chercher sur celles » de l'auteur.
Sainte-Beuve lui reprochait « d'arranger trop les choses et de penser trop à Salluste et à Corinne ». Alors, elle reprochait à Sainte-Beuve « de ne pas assez songer à Salluste et de croire que ce qui est charmant dans un salon l'est aussi dans un livre ». Ainsi — et c'est bien agréable — Hortense accusait Sainte-Beuve de frivolité. Elle ne le trouvait pas juste pour Benjamin Constant; elle le blâmait de quelque partialité.
En 1863, il écrivait à cette dame sévère et grave : « J'ai fait un peu de mythologie chrétienne, en mon temps; elle s'est évaporée. C'était pour moi, comme le cygne de Léda, un moyen d'arriver aux belles et de filer un plus tendre amour. La jeunesse a du temps et se sert de tout. Je suis vieux et j'ai chassé tous les nuages. Je me mortifie moins, et je vois plus juste. Ii est dommage que tout cela ne puisse durer et que le moment où l'on est le plus maître de soi et de sa pensée soit celui où elle est le plus près de faiblir et
de finir. » Coquetterie, aveu, mélancolie!... Le père Beuve a voulu plaire aux belles et filer de tendres amours. Il n'était pas beau et devait recourir à des arguments autres que sa seule personne; c'est à cela que son talent lui servait, comme à des rossignols leur chant. Mais la critique n'est pas le genre qui séduit le mieux ; il eût bien préféré être poète, et même il tâcha d'en être un.
Tel quel, somme toute, il plaisait. Le voici, à la date de 1849, peint par la belle Hortense, dans Les Enchantements1 : « Il est violent, emporté, amusant. Il dit que les lettres de Chateaubriand que je lui ai prêtées sont admirables... Il voulait venir me voir à Bezons ; mais il attendait l'inspiration pour ses visites, comme pour la poésie, afin de savoir plaire. Il ne vint pas et resta pour moi toujours le Sainte- Beuve frêle, maigre et un peu malade que j'avais connu; mais il garda plus réellement, et à jamais, ces deux traits de son haut caractère : le désintéressement et la sincérité. » La sincérité, — cela veut dire qu' Hortense avait de la tendresse pour lui. Qu'est-ce que la sincérité? Le caractère principal de ce qu'on aime.
Oui, Hortense aima Sainte-Beuve; d'autres femmes aussi l'ont aimé. Cela lui importait beaucoup plus que bien des choses, beaucoup plus même que presque tout le reste. De cette manière, il évita de s'exalter pour le reste; il ne fut point un fana-