Les enchantements de Prudenc, p
tique, mais un critique « désintéressé »,, — grâce à quelque indifférence, ayant placé ailleurs son intérêt.
Après les semaines ou les jours de leur tendresse la plus vive, Hortense demeura l'amie de Sainte- Beuve, très gentiment et autant que le lui permirent les hasards d'une tumultueuse vie.
Il y a toute une série, abondante et gracieuse, de leurs lettres1. De jolies lettres. Hortense est à Herblay. Elle a lu le premier volume de Port-Royal. Ah! elle est enchantée. Elle est enchantée de voir Sainte-Beuve « dans les lettres pures, sans politique ou autre alliage ». Montaigne, Pascal, Jansénius, Saint-Cyran, tout cela lui plaît à l'extrême. Elle adore ces « grandes questions », car elle n'est futile qu'en réalité; son âme est sérieuse : — et même, elle aurait souhaité plus de renseignements touchant la grâce et Y Augustinus.
Elle comprend à merveille. Elle approuve le caractère de M. de Sacy, tel que Sainte-Beuve l'a peint. Et comme elle est spirituelle!... « Voilà ( M. de Sacy) l'homme de Port-Royal, en cela qu'i7 ne lisait rien. Parlez-moi des hommes de Port- Royal qui ne lisaient rien : ceux-là, j'y crois. Les autres sont des bêtes ou des menteurs, Pascal un malade... » Cela est un peu niais. Mais il faut qu'on sache qu' Hortense Allart était libre-penseuse et an-
1. C'est M. Léon Séché qui les a trouvées et publiées : Hortense Allart de Méritens (Paris, 1908); et Hortense Allart de Méritens, Lettre» inédites à Sainte-Beuve, 1841-1848 (Paris, 1908).
ticléricale... « Bossuet, un homme de cour... » Pourquoi Bossuet en cette affaire?... N'importe!... « Sacv est réservé, saint, nourri seulement de la Bible ; tout, chez lui, est simple, beau et vrai. Par là, il l'emporte sur Saint-Cyran, guindé, faux, qui lisait. »
Les pages que Sainte-Beuve a consacrées à Montaigne, Hortense les trouve merveilleuses; et elle le dit joliment : « Tout cela est parfait et du plus haut, du plus aimable amusement; cela mène loin, fait penser. «Comme elle avait le goût de penser, cette belle Hortense! Et elle aimait les grandes idées, celles qui « mènent loin ». Elle était, même en son idéologie, aventureuse: et, parmi les systèmes des philosophes, elle se plaisait à se sentir un peu coureuse. Quelle ferveur toujours prête!...
« Je ne vous trouve pas assez tendre, assez passionné, assez déchiré pour Pascal. Vous n'êtes pas à genoux, vous n'en parlez pas comme on doit parler des saints. » La voilà soudain prise d'un sentiment pour Pascal. Certes, elle le traitait de « malade », au commencement de sa lettre. Mais ce malade ne lui est pas indifférent : si Pascal eût vécu en 1842, Hortense Allart lui aurait adressé de chauds billets. Et Pascal l'a échappé belle.
Éprise de sainteté, mystique un instant sous l'influence de Pascal, Hortense reproche à Sainte- Beuve d'avoir mis dans son ouvrage « trop de fri\ olités ». Et puis, elle est jalouse : « On voit un peu, là, derrière, le grand esprit de Marie que vous méfla
Mme la marquise, Mme la duchesse, que vous acceptez. Votre héroïne, Mme de Guéméné, la plus belle femme de la cour, vous tient trop au cœur. » Elle est jalouse, Hortense Allart, jalouse au dix-septième siècle et au dix- neuvième. La riche nature!...
Nous l'avons vue janséniste; la voici voltairienne : a Ma critique, si j'en voulais faire, serait toute philosophique et frappant d'abord sur une. petite note atroce... » Atroce!... elle emploie des mots terribles, parce qu'elle éprouve de terribles sentiments... « une petite note atroce, qui dit que chaque chose a deux noms et que le troisième est en Dieu ». Ah! ce scepticisme quasi religieux n'est pas pour contenter une dame d'humeur dogmatique et anticléricale!... « Elle vous demanderait (ma critique) ce que Voltaire, ce que le dix-huitième siècle pourrait penser de votre livre...» Le dix-huitième siècle, à vrai dire, n'a rien à avoir en tout cela. Il ne s'agit pas de lui. Mais, pour Hortense Allart, le dix-huitième siècle a décidément allumé toutes les lumières; négliger le dix-huitième siècle, c'est retourner à l'obscurantisme. Et Hortense Allart s'indigne. Il faut toujours qu'elle soit dans l'enthousiasme ou dans l'indignation. Ce n'est pas à elle que Spinoza eût donné, comme à la bonne dame Van der Spyck, ce conseil; ou elle ne l'aurait pas suivi : « Madame, tout ira bien, pourvu que vous meniez une vie tranquille. » Hortense Allart ignora toujours le vertueux agrément de la tranquillité.
Elle continue, avec humeur, et puis avec ingé-
niosité : « Avez-vous lu Voltaire et Frédéric le Grand et Montesquieu? Ne connaissez-vous que Mme Récamier et sa coterie, depuis Port-Royal? Peut-on écrire de ce ton, si on est sérieux et honnête homme? Oui, comme Horace qui parle à chaque instant de Jupiter, ce qui le placera moins haut parfois que Béranger... »
Horace et Béranger, cela n'est pas du tout mauvais!... Et le Jupiter d'Horace qui devient une sorte « de Dieu des bonnes gens », — Hortense Allart avait beaucoup d'esprit et, quelquefois., elle mettait les choses au point.
Mais elle songe à ses amours ; et elle y songe, pour le moment, de manière philosophique : « Allez, une femme qui honore la vérité ne pouvait être à vous et à M. de Chateaubriand qu'en passant. » L'inquiétant aveu! et comme nous nous méfierons, désormais, des femmes qui honorent la vérité!... N'y at-il de vérité, vraiment, qu'auprès des femmes qui pratiquent, avec naturel, le mensonge?... « Il était doux d'être à vous deux... » Et à quelques autres : honorons la vérité. « Mais on n'aurait voulu avouer vos idées, jamais. Vous n'êtes pas des hommes sérieux, ni convaincus, ni pieux, ni sûrs... Il faut suivre la science naturelle; si on en dérive, on se trompe; il n'y en a pas deux, il n'y a deux mots à rien, scélérat!... »
Je me souviens de Tolstoï qui disait, un jour, devant moi, rudement :
— La vérité est une!
Et quelqu'un répliqua :
— Oui, Liev Nicolaïévitch, la vérité est une; mais les opinions sur la vérité sont plusieurs.
Et il y eut aussi, en Judée, un procurateur, de subtile pensée, qui demandait avec mélancolie :
— Qu'est-ce que la vérité?...
Mais Hortense Allart n'avait pas le tempérament du scepticisme : elle était plutôt faite pour l'erreur.
Elle écrit, un jour, à Sainte-Beuve une lettre qui n'est pas, jusqu'en son menu détail, intelligible; une lettre où il y a des allusions à des choses que nous ne savons pas; une lettre que j'aime encore mieux à cause de cela, parce qu'on la sent bien faite pour Sainte-Beuve tout seul. Et, ainsi, c'est plus indiscret encore de la lire ; mais la voici : « Vous m'avez écrit deux billets très aimables. La fin du premier m'a fait rire, bel infidèle... » Que Sainte-Beuve, tel que nous le connaissons, dut aimer ce « bel infidèle »!... « Mais votre tort fut plutôt d'être trop fidèle au passé... » Cela, mystère!... « Quant au second billet, monsieur le janséniste, je ne vois point de faiblesse ici, mais une vertu admirable, surtout chez vous. Estimer les beaux endroits de votre livre dans cette solitude; penser peut-être que l'auteur est encore plus éloquent et plus aimable, quand on s'est réfugiée, et par sagesse et par goût, dans la religion — la vraie!... » La vraie religion, c'est, en somme, la religion qu'on a. Mais ici, en l'espèce, la vraie religion, c'est, je crois, la religion dite naturelle, une combinaison des plus comiques!... Hortense n'était
pas du ioui religieuse, mais plutôt, et horriblement, encyclopédiste, disciple hâtive des philosophes et de Rousseau. Et il suffisait qu'elle lût le Port-Royal de son cher Sainte-Beuve pour que soudain se réchauffât son désir de religiosité philosophique. C'est tout ce qu'elle veut dire"; et c'est tout ce qu'elle éprouve, — soyons simples!...
Elle continue : « Vous rencontrer encore sur ce terrain-là... » car elle écrit un peu vite... « est-ce un crime de le trouver doux?... Si vous aviez une jeunesse à mettre à mes pieds, moi je n'en ai plus. Tous deux nous sommes sages; le mot aimer même ne fut jamais prononcé par vous ni moi... » Quelle nonchalance! ou bien quelle franchise un peu trop dénuée de coquetterie!... Et puis : « Mais Dieu sait ce qu'a été votre conduite depuis moi et de combien de " flammes vous aurez brûlé, cet hiver. Que Pascal, Sacy et tous ces saints vous rappellent à la vertu !... ;> Excellente plaisanterie, je crois. Certes, il ne faut pas demander à un écrivain de valoir ses livres ; de valoir, s'il est historien, ses personnages, ses héros, les saints dont il raconte la vie. Et cependant!...
Mais, la merveille, c'est que de tels reproches viennent à Sainte-Beuve, de qui? de la charmante Hortense Allart.
D'ailleurs, elle ne garde pas rancune à l'auteur de Port-Royal. Non; elle est, de temps en temps, violente, un peu violente; mais elle ne l'est pas toujours. Elle écrit, en effet : « Savez-vous que, quand un homme vous a paru très aimable, qu'il vous a dit
durant un moment toutes sortes de choses charmantes et qu'il a fait un livre plein de talent et parfois de religion, savez- vous qu'il vous plaît encore et qu'il y a un jour encore pour lui? » Poser la question, c'est, comme on dit, la résoudre. Oui, Sainte-Beuve le savait, et à merveille. A-t-il agréé les promesses qu'Hortense lui faisait d'une manière un peu interrogative? Hortense ajoutait : « Tout cela est silencieux, dans ces campagnes, et secrètement très doux. i> Mais elle embrouillait tout, assez volontiers. Et, par exemple, c'était son bonheur, ou son malin plaisir, de vanter auprès de Sainte-Beuve les mérites de Chateaubriand. Elle, Hortense, aimait également— ou presque — l'auteur des Martyrs et l'auteur de Port-Royal. Donc, elle désirait qu'ils s'aimassent bien... « J'ai reçu ce matin le billet le plus adorable de M. Ch... et je me plais à vous unir, quand vous avez tant de rapports. »
Tant de rapports?... Evidemment, Hortense leur avait été, à tous les deux, bienveillante. Il y avait, entre Sainte-Beuve et Chateaubriand, cette analogie. Mais, de cette manière, ils étaient encore analogues à quelques-uns de leurs contemporains. Ils furent exceptionnels, autrement.
En somme, Sainte-Beuve dédaigna bientôt la jolie Hortense. Je m'explique cette aventure... Pour ce qui est d' Hortense, eh! bien, Sainte- Beuve était un homme célèbre et spirituel : donc j elle l'aima; comment ne l' aurait-elle pas aimé?... Quant à Sainte-Beuve^ — voici.
Un assez risible gaillard1, mais qui connut bien le lundiste, Nicolardot, raconte que Sainte-Beuve avait une bonne. Cette bonne lui vola dix francs. Il le sut; et il se promit de chasser la friponne. Mais il ne la chassa point tout de suite, parce qu'avant d'être chez lui elle avait servi quelque temps chez Augustin Thierry. En causant avec elle, Sainte- Beuve pouvait avoir de jolis petits renseignements relatifs à Augustin Thierry. C'est ainsi, auprès de sa bonne ou d'autres personnes étrangères aux muses, qu'il se munissait des ragots qui étaient la substance de sa critique littéraire... Et puis, quand il sut tout ce qu'il voulait savoir, il chassa la friponne.
Or, Sainte-Beuve détestait Chateaubriand. Il le jalousait; il enrageait de n'être ni beau ni poète. Et les deux volumes qu'il a consacrés à l'auteur d'Atala témoignent d'une véritable haine. Alors, quand Hortense lui marqua de la sympathie, il fut enchanté : que n'allait-il pas apprendre au sujet de Chateaubriand?... Mais, dès qu'il crut avoir tout appris, il n'avait plus que faire d'Hortense; et elle le dérangeait de ses travaux.
Un jour, qu'il fut content!... Hortense avait écrit un roman, une sorte de roman, Les Enchantements de Prudence, qui est, si l'on peut dire, le journal de ses imprudences2. Il y était abondamment question de Chateaubriand, — et, dame, comme d'un vieillard qui fait le gentil. Hortense ne songeait