Voir V Appendice (R
Depuis quelque temps, elle subissait l'influence des Saint-Simoniens... Les Saint-Simoniens et Hortense!... Mais, cette influence, elle la subissait parmi d'autres; et c'est ainsi qu'elle ne devint pas subversive dangereusement.
Oui, Hortense et les Saint-Simoniens; ces rêveurs tristes et elle!... Ah! il lui manquait cela pour avoir connu toutes les toquades de l'esprit, avec les toquades du cœur!...
Les Saint-Simoniens « se préoccupaient du sort des femmes n1; et cela devait intéresser Hortense. Mais oui, pui-que tout au monde l'intéressait et qu'elle avait le cœur le plus actif de son époque!... Alors, elle publia une brochure intitulée La femme et la démocratie de nos temps. Elle était le jouet des événements; et elle trouvait un extrême plaisir à sentir que les événements, jeunes gaillards, jouaient avec elle : c'étaient encore des amants!...
Le 13 février 1832, elle écrivait à Michel Chevalier, directeur du Globe, qui était l'organe officiel de la religion naissante : « Je lis Le Globe, monsieur, avec le plus grand intérêt, en y remarquant surtout vos articles...» Avec Hortense, c'était toujours «surtout», de bonne foi. « Je crois que les femmes doivent beaucoup de reconnaissance aux Saint-Simoniens,
1. Paul Bonnefon, /. L C'est M. Paul Bonnefon qui a trouvé et publié (dans L'Amateur d' Autographes) les documents relatifs au saint-simonisme d' Hortense.
quoiqu'ils aillent peut-être plus loin qu'elles ne voudraient. » Cela!... «La voix des femmes, si on l'écoute, sera pour les retenir; mais on n'obtient rien, il est vrai, dans notre monde de préjugés, sans dépasser le but... » Et puis : « J'envoie au Père Suprême... » Voyez comme, tout de suite, elle avait pris le ton qu'il fallait, le ton de la secte, et comme elle avait l'âme docile d'une véritable révoltée!... « ainsi qu'à vous, mes remerciements pour Le Globe ».
Et puis, le 13 août de la même année : « J'ai persisté dignement pour vous voir hier. Impossible. Mais on dit qu'on ne vous voit plus comme autrefois et que le Père se dérobe aux yeux des hommes. C'est pourtant lui que je voudrais chercher. Jamais je n'entends parler de vous et de la femme libre sans une émotion religieuse... » Elle y est, et complètement, — comme toujours! -1- - sans réserve.
Évidemment, Hortense rencontrait, dans ce milieu très particulier, dffs empêchements imprévus.
Michel Chevalier répondit à Hortense Allart : « Madame, le Père veut que je vous prie de méditer la dernière lettre qu'il vous a écrite, afin que, si comme cela est plus que probable, il ne pouvait personnellement vous recevoir, vous fussiez à l'avance éclairée sur le motif de la retraite dans laquelle lui particulièrement désire se tenir, surtout durant les jours qui précèdent le procès. » Ce petit billet prouve qu' Hortense était en correspondance particulière avec le Père Enfantin lui-même. Seulement, ses lettres et les lettres du Père Suprême sont presque
toutes perdues. C'est bien dommage!... Que l'échange d'idées devait être joli, entre ce Père nébuleux et cette aimable femme!... Quelques échantillons subsistent, par bonheur. Voici une lettre d' Hortense. Elle est du 21 avril 1832. « On m'a donné peu d'espoir de vous voir, mais j'espère être plus heureuse au mois d'octobre... Vous avez dit que les femmes auront leur voix; mais c'est impossible qu'elles s'en, tendent avec vous sans vous voir et sans vous parler, puisque vous ne voulez (ni ne devez) fixer seul ce qu'elles doivent croire. Vous le dirais-je? Je ne sais si vous avez beaucoup d'envie de trouver la femme libre. Les prophètes parlent seuls et font parler le reste. Voilà ce que je crois. Recevez l'expression des sentiments qu'inspire un grand caractère et un grand esprit. — H. Allart. »
Fidèle à sa méthode, qui était expérimentale, Hortense voulait voir le Père. Il ne lui suffisait pas de le lire : elle voulait le voir!... Si le Père Enfantin s'était montré, je ne dis pas que cela n'avait aucune espèce d'inconvénient ou de danger pour lui, — je ne dis pas le contraire non plus, tant je désire de n'offenser personne sans y songer; — mais Hortense serait devenue, pour quelque temps, saint-simonienne comme on ne l'a jamais été.
Le 5 juillet 1832, Hortense écrit encore au Père
;;>. Enfantin : « Je reviens d'Angleterre, monsieur, et je
* trouve les Saint-Simonicns divisés... Le Globe n'est
plus et vous êtes à Ménilmontant... Partout on dit
de si singulières choses, sur la doctrine, que j'aurais
bien voulu vous voir... » Cela, oui; cela, oui, — passionnément!... « pour en causer avec vous et satisfaire ma longue curiosité... » Elle avoue!...
Enfantin répond. Il engagerait bien Hortense à venir, le dimanche, entendre les chants et voir les travaux des Saint-Simoniens. Mais il se méfie des gendarmes, des attroupements, des tumultes. Il n'ose pas, en somme, inviter Hortense... Et puis, il n'a pas très envie de la voir. Même, on dirait qu'il a très envie de ne voir personne, comme s'il pensait que sa renommée n'y pût rien gagner, — ni sa religion : «Plus vous témoignez d'intérêt pour l'œuvre que Dieu nous a confiée, plus je vous dois la vérité. Eh! bien, en ce moment, je n'ai plus rien à dire personnellement à ceux qui nous aiment... » Ah! Hortense est plus expansive!... « Notre retraite, continue le Père, est le symbole de ce silence temporaire; ils savent qui nous sommes et ce que nous voulons; ils verront chaque jour publiquement nos actes. » Etc., etc. Le style du Père Enfantin n'est pas une chose courte : maïs il n'en finit pas, il est assommant.
Le Père assure qu'il ne veut rien demander aux femmes. Mais il sait qu'il peut beaucoup attendre d'elles, — pour la doctrine, on l'a, je suppose, compris. Elles sauront, croit-il avec raison, mieux que lui ce qu'elles doivent entreprendre pour faire aimer « les apôtres de leur affranchissement ». Et puis : « Je vous le dis encore, je n'ai rien à demander aux femmes, et j'ajoute que je n'ai rien surtout à leur
accorder. J'ai fait appel à toutes : celles qui l'ont entendu doivent agir, il est temps; elles n'ont pas besoin de moi pour cela. Au nom de toutes leurs sœurs qui souffrent... » Etc. Qu'il est solennel cet homme ou, du moins, ce Père Enfantin!... Ce n'est pas la même nature, ce Père et Hortense. Et est-ce là, vraiment, la façon d'écrire à Hortense Allart?...
Ah! il ne veut pas se montrer. Tout, excepté cela. Des lettres, tant qu'on en voudra; se montrer, non!...
Le Père appelle Hortense « ma chère dame ». Il lui conseille, ainsi qu'aux autres femmes, d'annoncer le « divin enfantement » d'une vie nouvelle. Il les engage à préparer de leurs mains « la layette sacrée de l'humanité nouvelle »... Tout cela, qui est en soi extrêmement comique, est encore beaucoup plus comique de s'adresser à Hortense, qui avait eu des ennuis de layette, et de layette non métaphorique, quelques années plus tôt.
Il faut prendre un parti : — trouver sublime un Père Enfantin; — ou bien, réservant le respect qu'on doit assurément à la plus évidente bonne foi, s'abandonner à la gaieté parfaite que comporte une correspondance d'un très naïf Père Enfantin et d'une beaucoup moins naïve Hortense Allart. Autant vaut rire, somme toute.
Est-ce qu' Hortense trouva le Père Enfantin trop ennuyeux dans ses lettres, ou trop mystérieux avec
ses façons de ne pas se montrer?... Elle pensa bientôt à autre chose.
Dans la solitude mélancolique d'Herblay, n'étant plus jeune, elle écrivit, comme suite aux Enchantements de Prudence, un volume de Nouveaux Enchantements et un volume de Derniers Enchantements... Elle avait passé toute sa vie à être enchantée. Maintenant, avec une sorte de coquetterie funèbre, elle faisait le bilan riche et varié de son cœur.
Les Nouveaux et Les Derniers Enchantements n'eurent aucun succès. Hortense Allart en conçut de la tristesse. Avant de mourir, à soixante-dix-huit ans, elle détruisit la grande quantité de ses papiers, de ses lettres d'amour, de ses brouillons.
Mais, jusqu'à la mort, elle garda le tendre et cher souvenir de tous les objets successifs et nombreux de sa ferveur. Son ancien amant devenait son ami. George Sand appelle cela, dans la préface des Enchantements, « ne pas éteindre les foyers qu'on a allumés... » Voici : « Elle a pour principe de cœur qu'on ne cesse pas d'aimer ce qu'on a aimé, que ceux qu'elle a quittés par lassitude ou par crainte du joug étaient dignes de son éternelle tendresse, et elle laisse volontiers à ces amitiés le nom d'amour qui sied encore à leur délicatesse. Il y a, dans tout cela, une facilité de relations qui rappelle les amours philosophiques du siècle dernier, moins ce qui les gâtait, la galanterie libertine ». Comme l'idéologie sentimentale passe de mode avec une rapidité singulière! Le sentiment, lui, ne bouge pas; mais, la philosophie
qu'on veut mettre autour, les doctrines, les paradoxes, tout cela ne fait le plaisir et la fatuité que d'un petit nombre d'années seulement. Et puis, on imagine de nouveaux « principes de cœur »; ils sont une parure, et vite surannée. Du reste, une jolie et décente parure; on peut s'en moquer un peu, comme des robes à crinolines, des châles et des chapeaux à brides, mais avec précaution et en songeant que, robes, écharpes et chapeaux d'aujourd'hui seront demain comiques à leur tour.
Durant son existence longue, agitée et laborieuse, Hortense avait beaucoup écrit. On connaît, au moins par leurs titres, ses romans. Ils ne sont qu'une toute petite partie de son œuvre, et celle peut-être qui lui était le moins précieuse.
Mais, dans la seule année 1857, elle publia : 1° les deux volumes d'un Essai sur V histoire politique depuis ï invasion des Barbares jusqu'en 1848; 2° le Novum Organum ou Sainteté philosophique. Ce n'est pas une petite affaire!... George Sand aimait bien ce Novum Organum', et elle admirait cette femme blonde, blanche et rose qui avait la passion des idées et le goût d'imprimer à ses frais des livres de peu de vente.
En 1862, Hortense publia une Nouvelle concordance des quatre évangiles abrégés; en 1864, un Essai sur la religion intérieure. Et puis, elle publia un choix de lettres de Béranger, puis une Histoire de la république a" Athènes.
Hortense est admirable pour avoir montré par
HORTENSE ALLAHT 311
son exemple comment peuvent coïncider une sorte de gravité quasi pédantesque et la frivolité la plus complète. Et Hortense n'était pas pédante ici, frivole là; non : mais, jusqu'en ses amours bien légères, elle apportait un opiniâtre souci de la littérature, de même que ses livres d'histoire, de philosophie, de sociologie sont tous animés de son esprit futile. Hortense est comique, mais harmonieuse.
Peu de temps avant de mourir, elle acheva un Timide essai sur la correspondance de Cicéron. Quel divertissement, pour la fin d'une vie qui avait été si bien ornée de fantaisie, de plaisanterie et de caprice!... Hortense savait le latin : elle lui dut le dernier passe-temps de sa vie; d'autres personnes, qui ne vivent pas mieux qu'elle, ne songent pas à se ménager, pour le vieil âge, cette consolation.
Ajoutons qu' Hortense Allart fut une excellente mère. Elle nourrit ses enfants de son lait, veilla sur leur éducation et s'occupa de les placer1. Il semble que ce ne fut pas très commode. Hortense s'adressa aux Saint-Simoniens, ces grands idéologues étant, comme il arrive, de fameux hommes d'affaires, capables de conduire une intrigue sans maladresse. Elle écrivit au Père Enfantin, lui raconta que Mareus était « très capable et instruit » et qu'il souhaitait un emploi de deux à trois mille francs au chemin de fer de Lyon. Et puis, ce fut Henri qui de-
1. Il y a, là-dessus, toute une série de lettres, qu'a publiée M. Paul Bonnefon, dans V Amateur a" Autographes du mois de décembre 1908.
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manda la môme faveur. Et Hortense écrivait à M. de Rothschild, à M. Thiers.
Que de questions pratiques, chères au souci maternel d' Hortense, mais inégales à ses goûts spirituels !... Elle dit au Père Enfantin : « J'aimais mieux vous parler jadis sur tant de hautes questions qui reviendront toujours; mais quand les reprendrat-on? Elles avaient bien de l'attrait!... » Et Hortense termine sa lettre sur des politesses, sur l'expression de sa reconnaissance infinie; elle signe; — et puis, cocasse, elle ajoute à sa lettre ce petit postscriptum imprévu, qui dut déconcerter le Père : « M. de Méritens m'a fait connaître la loi du mariage dans sa rigueur, quoiqu'il soit bon, mais violent. Nous sommes séparés, mais amis... » Qu'est-ce que ça pouvait bien faire au Père Enfantin?...
Au mois d'avril 1860, Hortense écrit encore au Père. Celui-ci a fait une démarche auprès de M. Audibert, lequel a promis tout ce qu'on voulait et puis n'a pas bougé. Hortense est désolée. Comment s'y prendre pour conquérir la bonne grâce de M. Audibert? Elle lui enverrait bien son Novum Organum... « Mais aime-t-il la philosophie et la sainteté, ces questions qui nous sont chères, à vous et à moi, monsieur?... »
Quelquefois, on ne sait pas trop si Hortense n'est pas en train de plaisanter un peu... Mais, non; je crois que non.
Au mois de mai, nouvelle lettre. Il né s'agit plus seulement de Marcus et d'Henri, mais encore de la
correspondance de Béranger, qui ne se vend pas à merveille... « Béranger vous aimait beaucoup, il a fait une chanson pour vous, une de ses plus belles, des plus hardies, des plus philosophiques. Les amis de Béranger ne pourraient-ils un peu le défendre et faire faire des articles dans les journaux? Les hommes comme vous, monsieur, qui ont eu tant d'influence sur leur temps, ne peuvent-ils rendre à Béranger l'appui qu'ils en ont reçu?... » Très bonne Hortense, qui n'oubliait pas ses amis et qui avait eu pour Béranger la meilleure tendresse!... Mais soudain la voici qui songe à ses fils et qui, pour parler d'eux, tient une transition : « Cette influence, on dit que vous l'avez au chemin de fer de Lyon... » Justement, elle sait par son fils Marcus qu'on va ouvrir une gare à la Joliette. « Eh! bien, ne pourrions-nous le fourrer là, à la mer?... » Ce jour-là, manifestement, Hortense était de bonne humeur; sa bonne humeur l'engageait à faire les choses avec prestesse. Et elle « fourrait » donc Marcus à la Joliette ; Henri aussi, sous le gouvernement du frère aîné... « Il faut bien des nouveaux venus à une gare nouvelle... » Cette logique est implacable, — pour qui vient de l'imaginer.
Et puis, le sentiment maternel, le doux sentiment d'inquiétude tendre réapparaissait : « Je voudrais fort qu'Henri allât au Midi... » Pourquoi? C'est qu'Henri n'avait pas une bonne santé.
Mais, soudain, elle se ravise : une mauvaise santé n'est pas une bonne condition pour entrer dans les
chemins de fer. Alors, elle écrit : « Il a une très bonne santé, malgré son accident à la hanche, étant en. fant, qui ne l'empêche pas de faire quatre lieues à pied. » Au mois de mars, elle avait écrit : « Sa santé, qui est bonne d'ailleurs, demande le Midi. »
Et puis, en mai, elle revient à Béranger, — ma foi, de la façon la plus comique, si l'on veut bien songer que cette lettre est adressée au'Père Enfantin : « Béranger me disait : Allez donc avec les Saint- Simoniens, cela fera vendre vos ouvrages; soyez la mère, avec Enfantin qui est le père... »
Pauvre Père Enfantin, quand il reçut cela, quelle drôle de figure ne dut-il pas faire! Mais Hortense, avec un naïf acharnement, continuait : « Si Béranger voulait que je fusse la mère et si vous, monsieur, vous étiez le Père, vous voyez bien que les enfants sont à vous... » L'extrême rapidité, l'urgence abusive de ce raisonnement dut effarer le pauvre Père Enfantin. Mais comme, ce jour-là, Hortense, — qui, d'habitude, n'écrivait au vieux saint-simonien qu'avec une respectueuse circonspection, — se montre vive, gaillarde et pleine d'entrain!...
Avant de signer, Hortense rappelle au Père « ces jours de nouveautés et de discussions » qui lui semblaient, dit-elle, « si vifs et si amusants »... Si amusants!... Est-ce que le Père Enfantin trouvait la dialectique saint-simonienne « amusante »? est-ce qu'il discutait pour l'amusement, cet homme grave?...
Il y eut des ennuis à propos d'Henri Allart. Son écriture parut moins belle, son caractère parut moins
doux que sa mère ne le croyait. Le 5 janvier 1862, elle écrit au Père Enfantin : « Ces histoires sur son écriture et son orgueil me semblent des bêtises de bureaux qu'on n'écoute jamais. L'écriture de mon fils est très bonne, très lisible, comme vous avez vu par sa lettre. Sommes-nous Chinois?... » Elle ajoute : « Enfin vivent les Saint-Simoniens qui soutiennent toujours la femme! Vive le Père!... »
Ici s'arrête la correspondance d'Hortense Allart et du Père Enfantin. Du moins ne possédons-nous que cela.
Henri, qui n'avait décidément pas une bonne santé, mourut à vingt-trois ans. Marcus, lui, très allant, finit par quitter les bureaux de chemin de fer; il écrivit beaucoup, batailla, dépensa de l'énergie et du remuement pour la défense de ses opinions bonapartistes.
Hortense, jeune encore, écrivait à Sainte-Beuve : « Pourquoi une femme ne pourrait-elle pas aimer comme vous autres? » Ah! voilà!... Mais Hortense réclamait : « Amaury (dans Volupté) voulait, pour être heureux, trois femmes à la fois. Souvenez-vousen, ou je chercherai la page. Ne dites donc pas qu'il ne faut pas dépasser trois amants dans toute sa vie. Ne mettez pas des nombres. » Ce bon père Beuve!... Il avait fixé le nombre de trois, exactement. Pourquoi?... Et pourquoi, précisément, trois?
Il n'était pas la troisième sympathie d'Hortense : son chiffre est plus élevé; loyale et un peu cynique comme elle le fut, on ne se figure pas qu'elle lui ait caché tous les précurseurs, moins deux, qu'il avait eus. Alors, pourquoi ce dogmatique trois?... Hortense a bien raison de protester contre tant d'arbitraire. « C'est trop de deux, madame! » s'écriait Ruy Gomez de Silva, grand maître de Saint-Jacques et de Calatrava, vieillard dépourvu de clémence. Hortense se fâche. Elle ne veut pas qu'on « mette des nombres » ; et elle conclut : « Voilà ma morale, voilà ma morale, voilà ma morale!... »
Son tort n'est que d'appeler cela une morale. Suivre la nature, ou mieux sa nature, n'est pas une morale. Une morale est toujours un empêchement. Mais Hortense ne pouvait pas souffrir les empêchements.
C'est à merveille. Seulement, cette ardeur,- ce bel entrain, cette fougue, ne disons pas que c'est une morale; ne le disons pas trois fois, car c'est trop d'insistance, en vérité.
La fin de sa vie fut édifiante.
M. Thiers l'appelait « ma très ancienne amie »; et il lui fit avoir une petite pension d'un millier de francs. Avec cela, elle s'en alla demeurer à Montlhéry : une petite maison, près de la tour, fut son refuge. Elle trouva le moyen d'être, avec ses mille francs par an, charitable et bonne, jusqu'à sa mort, qui survint le 28 février 1879.
Maintenant, elle repose, dans le cimetière de Bourg-la-Reine, auprès de ses deux fils, Henri-Diodati Allart et Mareus-Xapoléon Allart. La pierre est basse et fleurie de lichen1.
Juliette Récamier dort au cimetière Montmartre; la tombe est simple, surmontée d'une croix.
Les restes mortels de Pauline de Beaumont sont à Rome, dans l'église Saint-Louis-des-Français. Il paraît que des doigts de marbre sont cassés, à la petite main de sa statue endormie.
Et les cendres de René sont encloses dans la simplicité fastueuse du tombeau qu'il s'est fait creuser, de son vivant, à même le roc, dans l'île du Grand- Bé que battent les vagues, ses éternelles et ses gémissantes amies.
Ainsi, toutes ces âmes ont retrouvé leur solitude. Elles ont essayé, le temps de la vie, de sortir de cette solitude qui est peut-être naturelle à chaque individualité humaine. Une ferveur les anima. Elle venait de ce foyer prodigieux, René, l'ennui, l'amour et le génie. Et puis, tout cela dort, d'un grand sommeil définitif, après le remuement, le plaisir, la douleur et la fièvre. Tout cela dort... Et les petites anecdotes que racontent, pour se divertir, de fragiles vivants ne troublent pas cet immense repos,