LÉON Séché, Hortense Allart de Méritent, p
La spirituelle, méchante et si intelligente comtesse de Boigne a écrit de Mme de Staël : « Le fléau de sa vie a été l'ennui. » Et elle ajoutait : « Il est étonnant combien les plus puissants génies sont sujets à cette impression et à quel point elle les domine. Mme de Staël, lord Byron, M. de Chateaubriand en sont des exemples frappants; et c'est surtout pour échapper à l'ennui qu'ils ont gâté leur vie et qu'ils auraient voulu bouleverser le monde1. » Et puis, à propos du seul Chateaubriand : « Eprouver des sensations variées pour se désennuyer, au bout du compte c'est là le but et le grand secret de sa vie2. »
Et Joubert : « Un fonds d'ennui, qui semble avoir pour réservoir l'espace immense qui est vacant entre lui-même et ses pensées, exige perpétuellement de lui (Chateaubriand) des distractions qu'aucune occupation, aucune société ne lui fourniront jamais à
i. Mémoires de la comtesse de Boigne, tome I, p. 25Ew . t
son gré et auxquelles aucune fortune ne pourrait suffire... »
U espace immense qui est vacant entre lui-même et ses pensées, — cela est admirable. La finesse de Joubert a quelquefois la qualité de la divination spirituelle. Il ne fut pas un psychologue qui analyse seulement. Il voyait bien au delà des petites trouvailles que fait un observateur attentif : en guise de méthode, il avait le simple génie de comprendre.
Dans les Mémoires d outre-tombe1 , tout de suite après avoir raconté la mort de son père, Chateaubriand écrit : « Si j'avais pétri mon limon, peut-être me fussé-je créé femme, en passion d'elles; ou, si je m'étais fait homme, je me serais octroyé d'abord la beauté; ensuite, par précaution contre l'ennui mon ennemi acharné, il m'eût assez convenu d'être un artiste supérieur, mais inconnu, et n'usant de mon talent qu'au bénéfice de ma solitude. »
Cette phrase voluptueuse et qui aboutit au désir de l'art comme au remède le plus efficace qu'il ait trouvé contre l'ennui caractérise la sensibilté de Chateaubriand.
Et la sensibilité de Chateaubriand prédomine sur toutes les autres facultés de cette âme si abondamment riche.
Chateaubriand n'inventa pas la sensibilité. Le dix-