Mémoires d' 'outre-tombe, tome I, p
neuvième siècle ne l'a pas inventée; le dix-huitième siècle non plus. Mais, ce qui est nouveau, à partir de Chateaubriand, c'est la suprématie de la sensibilité; c'est aussi la faveur dont elle jouit, et c'est enfin comme on la laisse travailler seule. Ici, de même qu'ailleurs, Chateaubriand a subi l'influence de Rousseau, lequel avait subi l'influence de son temps. Mais Rousseau était beaucoup plus raisonneur que Chateaubriand; et c'est Chateaubriand qui, le premier peut-être, a confié toute sa littérature et s'est confié lui-même à la conduite de la sensibilitéc
L'on fut sensible au dix-septième siècle; comment ne l' aurait-on pas été, quand on avait, au seizième siècle, été si ardemment sensuel?... Et le théâtre de Racine, les romans de Mme de Lafayette signalent une sensibilité fine, vive, souvent frémissante..
Mais, au dix-septième siècle, dans la littérature, les capricieux mouvements de la sensibilité sont soumis au gouvernement de la raison. La raison veille; la raison ne permettrait pas à la sensibilité d'aller trop loin, de faire la folle, de se montrer sans retenue. Il y avait alors une certaine hiérarchie des facultés spirituelles. La raison était souveraine, comme parfaitement détachée de la matière; tandis qu'on méprisait un peu la sensibilité, qui était en bas de la hiérarchie, comme étroitement liée au corps et à ses trop charnels émois. On voulait bien qu'elle apparût, avec une délicate réserve, qu'elle se laissât deviner, décente, pareille à une jeune
femme qui a su voiler ses attraits; on ne tolérait pas qu'elle se répandît, comme une bacchante toute nue, échauffée de désirs et livrée à sa concupiscence.
Je crois que les écrivains du dix-septième siècle auraient trouvé notre sensibilité moderne un peu dégoûtante.
La sensibilité de Chateaubriand, ils l'auraient trouvée au moins déraisonnable; elle l'est.
D'abord, elle se mêle de tout, et notamment de ce qui ne la regarde pas. C'est elle qui, s' improvisant apologiste et théologienne, a composé Le Génie du Christianisme.
Elle ne connaît pas le repos. Elle est toujours en éveil et veut sans cesse frémir. Si les occasions lui manquent, elle languit. Et Chateaubriand tombe dans un terrible ennui. Il a besoin d'une activité perpétuelle, afin d'occuper cette sensibilité qui refuse de se tenir tranquille. Est-il ambitieux? Oui, sans doute. Mais, plus encore qu'ambitieux, il est avide des prétextes qui donneront le change à son marasme. C'est pour l'amusement de sa sensibilité qu'il est allé faire le voyage d'Amérique, qu'il est allé à Jérusalem voir le tombeau du Christ et, à Grenade, Dolorès; c'est pour l'amusement de sa sensibilité qu'il a voulu être ambassadeur, ministre et qu'il aurait tant aimé d'être Napoléon; c'est pour l'amusement de sa sensibilité qu'avec un désir infini de repos, il s'est, jusqu'à la mort, tracassé, comme s'il y trouvait un grand plaisir : et il n'y trouvait que déception.
Il a inventé le mal du siècle ; il a inventé la mélancolie qui fut à la mode il y a quatre-vingts ans, la mélancolie de René, la mélancolie de La Confession d'un Enfant du Siècle, la mélancolie d'Olympio, la mélancolie de La Maison du Berger. Indirectement, dérivent de son ennui, de sa détresse d'âme, Le:t Fleurs du Mal de Charles Baudelaire, la nostalgie douloureuse qui emplit l'œuvre de nos plus ardents contemporains.
De quoi se plaignent donc ces écrivains glorieux? Que leur manque-t-il? et quel est le motif de leur inconsolable chagrin?... Leur sensibilité les tourmente. La sensibilité, à l'état libre où l'a laissée Chateaubriand, est un instrument de joie et de supplice. Elle procure des satisfactions singulières ; mais il y a en elle une avidité que rien ne contente. Elle est infinie; et les limites de ce qu'on lui donne l'offensent plus que ne l'enchanle ce qu'on lui donne. Elle est malade de ses désirs démesurés.
Elle arrive à se tuer elle-même. Elle cherche toujours plus d'acuité, plus d'acuité que possible; et, quand elle est au bout de ce qu'elle a souhaité, de ce qu'elle a réalisé, elle s'annihilerait volontiers... « Ah ! quelle ne soit pas trop chère, la main qui nous tendra le verre d'eau fraîche, à l'heure de l'agonie !...» Ce cri de Chateaubriand, c'est le cri de sa souffrance dernière; et il repousse la tendresse qu'il a cherchée, parce que cette tendresse^ à la fin, le torture.
Cette sensibilité si aisément malade a deux enne-
mis contre lesquels elle ne cesse pas d'être en lutte désespérée : ce sont l'espace et le temps. Le temps qui ne veut pas qu'elle s'installe dans sa félicité; le temps qui lui présente une image de mort sous une vaine apparence de jeunesse; le temps qui, à force de taquinerie continuelle, lui ferait préférer le refuge du souvenir au péril du bonheur actuel. Et l'espace, avec tout son attrait, toute sa nostalgie aussi; l'éloignement, l'horrible et infranchissable distance de ce qui aime à ce qui aime aussi; le regret, le désir inutile.
Ce qui distingue, classe et distribue le plus nettement en catégories différentes les esprits, c'est leur façon d'être à l'égard du temps, c'est leur vœu de vivre plus vite ou plus lentement, c'est l'inégale patience avec laquelle ils supportent la durée.
Un voluptueux tel que Chateaubriand ne la supporte pas du tout. La certitude qu'il a d'une destruction prochaine lui corrompt ses plaisirs. La plainte de la mort emplit toute son œuvre. Et, cette moi : qui le chagrine, ce n'est pas seulement sa mort à lui, sa mort promise et dont il calculerait les dates hypothétiques ; ce n'est pas seulement la mort des êtres, leur disparition : c'est la mort des minutes, le vieillissement funèbre de tout, et enfin cette sorte de mort méticuleuse qu'est la frivolité.
Voyons-le dans ses amours. Sa ferveur est courte parce qu'il est frivole; mais il est frivole aussi parce qu'il sent que sa ferveur sera éteinte par la cendre du t^mps. Lorsque Pauline de Beaumont mourut,
ce n'est pas seulement le corps et le souvenir de cette charmante amie qu'il enferma dans le tombeau de l'église romaine Saint-Louis-des-Français»: non, ce n'est pas seulement sur elle qu'il pleurait, mais encore sur la fin d'un amour, oui, sur l'inévitable néant qui menace tout sentiment et qui bientôt en a raison. La tombe de Saint-Louis-des-Français enferma, pour le grand chagrin de René, Pauline de Beaumont et un amour de René, l'espoir d'un long amour, espoir qui serait mort même si Pauline de Beaumont avait vécu, et qui même était mort avant le trépas de cette jeune femme. Nous devrions toujours être en deuil de nous-mêmes, en deuil de nos pensées et de nos émois, en deuil de nos désirs et de leurs réalisations imparfaites. Si Pauline de Beaumont avait vécu, Chateaubriand ne l'aurait plus aimée; mais, vivante ou morte, il l'aurait toujours regrettée : je veux dire que jamais il ne se serait tout à fait consolé de ne l'aimer plus.
Entre ses nombreux et divers amours, il ne laissa pas beaucoup d'intervalle. A peine arrivait-il d'Angleterre, où il avait aimé Charlotte Ives, le voici qui s'éprend de Pauline de Beaumont. Pauline de Beaumont vivait encore, l'aimait encore et, moribonde, s'apprêtait à le suivre en Italie, le voici très amoureux de Delphine de Custine. Puis apparaissent, en foule moins successive que pressée, la comtesse de Xonilles, la duchesse de Duras, Juliette Récamier, la petite Mme Hamelin, Mme de C...; j'en passe, et des plus jolies, jusqu'à
Hortense Allart qui survint tard mais qui ne fut probablement pas la dernière. Avant d'avoir épuisé le plaisir d'un amour, il fallait toujours que René s'en fût procuré un autre, tant il redoutait d'avoir à languir, à s'ennuyer, entre la fin d'un amour et le commencement d'un autre. Il ne supportait pas d'être sans amour; cela veut dire qu'il ne supportait pas d'être sans ferveur. Les plaisirs sont, dans la vie, un peu comme de fins cristaux dans une caisse qui voyagera et qui sera trimbalée; entre ces cristaux fins qui, entassés les uns contre les autres, se briseraient, on a mis de la paille, du foin, de la bourre. Chateaubriand avait l'horreur de cette bourre qui comble l'intervalle des plaisirs de la vie. Imprudent, il l'ôtait. Et c'est ainsi que, plus d'une fois, ses folles amours se sont heurtées les unes contre les autres.
Il n'y a pas eu d'âme plus impatiente. Le souvenir qu'il conserva, devenu vieux, de sa vie sentimentale est, avec celui de la volupté, celui de l'attente. Quand Mme de Montbazon fut allée « à l'infidélité éternelle », Armand de Rancé, qui l'adorait, recourut au prestige des sciences occultes et il leur demanda de la revoir : — « il eut toutes les angoisses et toutes les palpitations de l'attente... » La marquise de Rambouillet mourut à quatre-vingt-deux ans : — « il y avait longtemps qu'elle n'existait plus, à moins de compter des jours qui ennuient... » Dans ces lignes de frénésie et de désespoir, quel mépris désolé, pour les tranquilles heures qu'on ne désire
pas, qu'on ne regrette pas et qui ne valaient pas la morne peine de les vivre !
Toutes ces exigences et tout ce despotisme de la sensibilité, cette véhémence douloureuse du désir, autant de nouveautés inquiétantes et attrayantes, chez l'auteur iYAtala, des Mémoires d'outre-tombe et de la Vie de Rancé. Nous ne trouvons rien de pareil, pendant le dix-huitième siècle; et cela, au dix-septième siècle, eût scandalisé. Je ne vois, non plus, rien de pareil durant la Renaissance, qui fut sensuelle avec une espèce de forte santé; rien de pareil, faut-il le dire? à l'époque du moyen âge. Et, pour rencontrer enfin quelque chose d'analogue, en remontant le cours des âges, nous irons très loin; nous irons jusqu'au moraliste Sénèque, jusqu'aux lettres d'ingénieuse direction qu'il adressait à Lucilius et, mieux encore, jusqu'au subtil traité de psychothérapie qu'il adressait à Serenus, de tranquillitate animi.
Serenus est un garçon délicat, fort élégant, très cultivé, qui a toutes commodités pour être heureux; mais il n'est seulement pas content. Il éprouve un perpétuel malaise, qui ne vient pas de ses organes et qui ne résulte pas non plus d'un chagrin particulier. Il souffre d'un mal caché, d'une sorte d'ennui dont les causes lui échappent. C'est un malade de la sensibilité. Sénèque lui donne d'excellents conseils, que l'autre, d'ailleurs, ne suivra pas. Sénèque lui prêche le stoïcisme. C'est une affaire de tempérament. Et Serenus n'a pas le tempérament d'un stoïque : il le
prouve assez par l'état de son âme. Parmi les choses que lui dit Sénèque, l'une est très bonne; ce n'est malheureusement pas un remède, mais un diagnostic, et le voici : Nos nimia literalura laloramus. Oui, mon cher Serenus, nous souffrons d'un excès de littérature ; et il y a de la littérature, dans ta maladie.
Il y avait de la littérature aussi, dans le tourment de René; à moins qu'on n'aime mieux considérer que la maladie était là et qu'il l'orna de littérature. Mais alors, la littérature aggravait la maladie, comme des bagues sont, trop lourdes à des mains débiles, et comme on dirait que les trop splendides étoffes, les durs brocarts fatiguent les ultimes rejetons de la maison d'Autriche, dans les morbides portraits de Velasquez, et enfin comme un trop luxueux paysage de soleil irrite les yeux d'un convalescent.
Il y a de l'analogie entre le temps où vécut Serenus et le temps où Chateaubriand préluda. Serenus est le contemporain de Néron. Cette époque fut raffinée, qui suivait un siècle de révolution. Pareillement, Chateaubriand survint après la formidable secousse qui bouleversa la France à la fin du dixhuitième siècle. Ce jeune homme avait assisté à la catastrophe qui engloutissait et ses croyances héréditaires, et ses habitudes, et ses possibilités d'un bonheur savamment préparé par les siècles. Il avait vu tout cela en décombres. En faut-il davantage pour alarmer à jamais une sensibilité, pour la jeter dans la détresse et pour l'engager à trouver son plaisir dans les larmes?
Chateaubriand fit ce qu'il put — tant il y avait en lui de vitalité prodigieuse! — tout ce qu'il put pour entrer dans la société nouvelle qui se constituait sur l'anéantissement de l'ancienne, pour s'accommoder aux conditions d'une vie qu'il n'avait pas prévue. C'est ainsi qu'il entra d'abord dans la diplomatie de Bonaparte. Mais il ne put s'y maintenir; et il fut mis au rancart du monde nouveau.
Toute la sensibilité des écrivains et des artistes du dix-neuvième siècle a subi le contre-coup de la Révolution. La sensibilité de Chateaubriand reçut le choc la première; et elle le prolongea par son frémissement jusque bien après lui.
Il faut tout de même qu'une telle sensibilité ait sa contrainte. Et, autrement, quels dégâts, quelle dévastation ne ferait-elle pas!...
C'est ce qui est arrivé pour d'autres, durant ce pittoresque dix-neuvième siècle, où abondèrent et sévirent les bohèmes de la sensibilité turbulente, redoutables et malheureux gaillards en qui cette folle chantait on ne sait quelle chanson d'Ophélie toute mêlée des refrains de la taverne et du mauvais lieu. Ou bien, c'est ce qui est arrivé à de petites âmes charmantes et déplorables, que nous appellerons Lucile et Dolorès. La sensibilité d'un Chateaubriand, congénitale ou gagnée par la contagion sentimentale,
s'est exaspérée en ces âmes où rien ne la maîtrisait : elle y est devenue démence et mort.
Chateaubriand résista. Il ne fut mené par les excès de son extrême sensibilité ni à l'avilissement ni à la mort. Qu'est-ce donc, en lui, qui le garantissait, qui le fortifiait?... Habituellement, ce sont les idées qui luttent contre les sensations. A défaut d'elles, que serait-ce?... Quelle fut, pour Chateaubriand, cette idéologie tutélaire?...
Eh! bien, autant est riche d'infinies ressources, nombreuse, ingénieuse, nouvelle, inventive, la sensibilité de Chateaubriand, autant son idéologie est, en somme, peu de chose.
Il est vrai que, dans l'admirable Essai sur les Révolutions, les idées fourmillent, mais en quel désordre et dans quel fatras de faits inutiles, peu contrôlés, jetés là comme, d'un tombereau, des détritus de toutes sortes où il y aurait des merveilles, en outre. Puis, les idées qui émergent de cet embrouillement n'y fleurissent pas; presque toujours, elles se flétrissent avant de s'être épanouies. On a du mal à tirer de Y Essai, ne disons pas une doctrine, mais au moins les lignes principales de ce qui aurait constitué une doctrine. Le résultat de Y Essai sur les révolutions, c'est le scepticisme et le nihilisme.
Or, scepticisme et nihilisme peuvent constituer une doctrine, un dogmatisme. Mais le scepticisme et le nihilisme de Y Essai ne sont pas appuyés sur une information philosophique suffisante. Je ne dis pas du tout qu'on ne doive pas aboutir au scepti-
cisme et au nihilisme : qu'on y|aboutisse, au lieu de s'y installer tout de go, sans plus de façons, comme a fait Chateaubriand! On peut conclure par le scepticisme et par le nihilisme, oui, — mais conclure; et il faut, pour cela, des prémisses. Or, ces prémisses-là manquent à la philosophie de Y Essai.
L'idéologie pure ne l'intéressait pas; ou bien, elle lui échappait. Il y a, dans Y Essai, la trace des conversations qu'il eut avec Chamfort et la preuve que Chamfort lui exposa le « système de perfection ». Ce système-là, l'auteur d'un ouvrage tel que Y Essai pouvait le combattre; — le négliger, non. Chateaubriand l'a négligé. Et, à la manière dont il en parle, dans une note, on voit qu'il ne l'avait pas très bien entendu; il n'en a pas vu la portée. C'est dommage.
Plus tard, il est en train de composer Le Génie du Christianisme, en compagnie de Pauline de Beaumont. Quelques mois auparavant, Joubert étudiait le système de Kant et il le révélait à Pauline de Beaumont. Il est assez peu probable que celle-cî n'en ait pas dit un mot à Chateaubriand. Et il est singulier que Chateaubriand n'ait pas eu la curiosité de savoir un peu ce qu'était ce système.
Il aurait dû s'y intéresser. La Critique de la raison pure détruit tout; la Critique de la raison pratique restaure tout. C'est-à-dire qu'elles sont, l'une à l'égard de l'autre, dans le même rapport de destruction suivie de raccommodage que Y Essai sur les Révolutions et Le Génie du Christianisme1. Il était digne