‹ Trois amies de ChateaubriandChapitre 9 sur 63 · Voir Y Appendice (B · texte numérisé non relu

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2. Ces lettres ont été publiées par M. G. Bertin, dans la Nouvelle Revue rétrospective de M. Paul Cottin en 1894 (tome I, pp. 49- 96 et 145-191).

Il raconte qu'il a fait récemment un excellent déjeuner chez Méot. Ce n'est pas surprenant. Méot tenait, dans les environs du Palais-Royal, le restaurant à la mode : on vantait l'admirable variété de ses menus. Il y avait, à ce déjeuner, François de Jaucourt, le « beau régicide » suédois Ribbing; et, pour les dames, c'étaient Mme de La Châtre, Mme de Valence et, « jolie à croquer », cette petite Hermine, qu'on appelait la nièce de Mme de Genlis et qui était bel et bien la fille de Mme de Genlis et de Philippe-Egalité; il y avait aussi Mme de Beaumont; et puis Benjamin Constant et Mme de Staël. Le pieux Mathieu de Montmorency, invité, s'excusa, parce que c'était un vendredi et qu'il faisait maigre, tandis que cctte« joyeuse compagnie», même le vendredi, faisait gras avec plaisir. Le déjeuner fut très gai, — « de cette gaieté, dit Charles de Constant, qui naît de ce qu'on se connaît bien et de ce qu'on a les mêmes goûts et de ce qu'on ne se gêne 'en aucune façon ». Bien!... Mais cela étonne, de lire qu'on ait pu être si gai, en 1796. Telle est la vie, ardente et qui n'accepte pas de languir. Après les périodes lugubres où son allégresse fut contrainte, elle a des sursauts d'irrésistible exubérance. Bref, Pauline de Beaumont, durant les séjours qu'elle faisait à Paris,, trouvait à se distraire.

Et Charles de Constant dit encore, ceci est le plus inquiétant : « Mme de Beaumont est une vraie Française; tout ou rien, suivant le temps et les personnes!... »

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Diable!... Or, Charles de Constant n'est pas mauvaise langue. Il raconte ce qu'il a vu, appris. Ce Genevois est un peu choqué de ce que lui montre la société parisienne : ce qu'il entend par une « vraie Française » de ce temps-là, on le devine; la phrase a quelque chose de gaillard et de vif. En somme, il est probable qu'on parlait, alors, légèrement de la petite Mme de Beaumont; il est possible que ce soit un peu sa faute.

Il faut, vaille que vaille, s'y résigner. Cette exquise femme n'en est pas une moins touchante héroïne, pour avoir plus humainement, si l'on peut dire, traversé les jours tumultueux du xvme siècle finissant. Cette génération avait subi, de la part du destin, les épreuves les plus démoralisantes; elle apprenait à vivre dans la perpétuelle menace des catastrophes, elle croyait sentir que tout s'anéantissait, tout, excepté le rapide plaisir et le goût de la volupté amusante : elle fut extrêmement folle, avec une sorte de désespoir quasi-délicieux.

Et admettons que Pauline de Beaumont ait pris sa part aventureuse de tout cela. Du reste, la gaieté licencieuse qui s'exalta au lendemain de la Terreur est comme un surprenant sourire qui soudain se serait épanoui sur le visage de la mort.

La société qui, aux approches de la Révolution, se réunissait dans la maison du ministre de Louis XVI

avait une jolie élégance. Elle avait retrouvé, pour sa poésie, la Grèce antique; et elle réalisait ce paradoxe de l'art le plus fin, le plus savant et subtil, à cette époque où la barbarie se démenait déjà : ainsi naîtrait et fleurirait sous l'orage une rose délicate qui ne résistera point à la tourmente.

Un autre caractère, et pathétique, de cette société d'ancien régime défaillant, c'est l'imprudente faveur qu'elle accordait aux idées nouvelles, — oui, à ces nouvelles idées, séduisantes peut-être, mais meurtrières et dont elle devait mourir.

En 1787, le chevalier de Pange était « démocrate1 ». Bientôt, avec la jeunesse d'alors, il compta sur les Etats généraux pour tout arranger. Les doctrines de Condorcet l'enchantaient et il faisait figure parmi les « amis de l'humanité ». Ensuite, il connut son erreur; les événements lui ouvrirent les yeux et il vit le peuple assez pour vérifier que les foules sont stupides ou sauvages.

Le 28 août 1790, dans le Journal de la Société de il 89, André Chénier publia un « Avis aux Français sur leurs véritables ennemis ». Il y disait : « Lorsqu'une grande nation, après avoir vieilli dans l'erreur et dans l'insouciance, lasse enfin de malheurs et d'oppression, se réveille de cette longue léthargie et, par une insurrection juste et légitime, rentre dans ses droits et renverse Tordre de choses qui les violait tous, elle ne peut en un instant se trouver établie et

1. Voir la préface de L. Becq de Fouquières aux Œuvres a)ç François de Pange (Paris, 1872).

calme dans le nouvel état qui doit succéder à l'ancien, etc.1 »

Plus tard, en 1797 et malgré la leçon des faits^ Adrien de Lezay étudiait, avec une tranquillité indulgente, les causes et les résultats de la Terreur. Il ne niait pas que les fondateurs de la république ne fussent des « hommes perdus de crimes »; mais iî avait une tendance bien dangereuse à considérer leui? funeste travail comme une nécessité logique. Et il ajoutait, avec la bienveillance d'un optimiste résolu : « La violence a fait un peuple neuf... Rome fut fondée par des brigands et Rome devint la maîtresse du monde2 ». Ce vieux sophisme qui se montre peut-être ici pour la première fois, nous l'avons revu bien souvent depuis lors : et ce n'est pas fini. Les « hommes de progrès », comme ils veulent qu'on les appelle, n'ont encore rien trouvé de mieux pour se débarrasser des reproches qu'on adresse à leurs complices ou à leurs employés, gens d'action, terroristes ou anarchistes.

Et Montmorin lui-même avait le souci des « lumières ». Du moins, il eut de l'indulgence pour les amateurs de ces lumières-là. Ce n'est pas qu'il fût, quant à lui, pourvu d'un esprit bien hardi; mais il subit l'ascendant de Necker, devint conciliant. Et, en fin de compte, on a pu le considérer comme « un des grands véhicules de la Révolution ». Du reste^

1. Voir Œuvres en prose d'André Chênier, édition Louis Mo- LAND, p. 1.

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