A. Bardoux, l. L, p
C'était, assure-t-il, dans le salon de la rue Neuvedu-Luxembourg. M. Mole demanda :
— Avez-vous vu Louis?...
Et Pauline de Beaumont répondit en souriant :
— Il a sa fortune à refaire.
M. Bardoux conclut de là que la Correspondance secrète a calomnié Pauline. Le cœur a ses raisons... Et M. Bardoux n'aimait pas beaucoup moins Mme de Beaumont que M. Cousin Mme de Longueville.
L'abbé Louis avait émigré; puis, après le 18 brumaire, il était revenu, laïque, comptable, bientôt financier, baron même. Pauline de Beaumont souriait un peu en constatant que cet habile personnage songeait à se .tirer d'affaire. Cela prouve qu'elle n'était pas inquiète; et, au surplus, cela ne prouve pas grand' chose; cela, pour les années du ministère Montmorin, ne prouve rien du tout. M. Bardoux s'émerveille avec plus d'aménité que de critique de ce que la nouvelle amie de Chateaubriand n'ait point eu, en 1802, pour Mole de confidences relatives à une vieille histoire, — de laquelle j'accorde que nous ne savons rien.
Apparemment, ce bruit courut, à l'époque où Montmorin fut ministre. Et c'était peut-être une calomnie, peut-être une médisance; tant pis!...
Un autre homme intéressa Pauline de Beaumont. C'est Adrien de Lezay, ancien officier au régiment du roi et qui se mit, comme les autres, à épiloguer sur la politique. Cet écrivain distingué, maladif et de
jolie tenue ne craignait, pas le paradoxe. Je me le figure aimable, brillant, captivant même.
En 1798, Adrien de Lezay a publié un ouvrage politique. Pauline de Beaumont le signale à Joubert. Et elle s'attriste sur l'auteur : elle le sent « fort malheureux et fort malade »; il a de fâcheux pressentiments et elle craint que « ce pauvre jeune homme » n'ait raison de les avoir.
En 1803, Pauline est à Paris, qu'elle quittera bientôt pour le Mont-Dore. Elle écrit à Joubert qu'elle ne passe presque point un jour sans voir M. de Lezay. Cette assiduité, elle ne se l'explique pas autrement que par le « désœuvrement » du pauvre jeune homme. Elle ajoute : « Son esprit me plaît, quoiqu'il me tourmente, et il ne me tourmente que parce qu'il est lui-même tourmenté. Il a de la bonhomie et de la naïveté, mais c'est dans l'esprit et non dans le cœur. Cela forme un composé piquant et bien près d'être attachant. Ce qu'il y a de plus sûr, c'est que les plus longues apparences d'oubli ne m'ont jamais désintéressée de cet homme très remarquable... »
Il y a cent ans, on n'abusait pas des mots comme on le fait auj ourd' hui ; on leur laissait leur signification véritable et l'on n'avait pas encore besoin de les accumuler. Ou, plus exactement, on commençait à peine à exagérer. De sorte que nous pouvons avoir une sorte de confiance dans ce que dit ici Pauline de Beaumont. Il est certain qu'elle a subi le charme du « pauvre jeune homme » alarmai) I <i lui troublée de son attentif esprit, de L'émoiTqu'il révélait, de
l'amour qu'il ne cachait pas beaucoup. Cela en 1803., lorsque l'infidèle et négligent René n'avait point hésité à partir pour Rome avec trop d'allégresse. Mais l'amitié datait de loin, puisqu'il y avait eu dans ses péripéties de « longues » apparences d'oubli; et je crois que c'est à une ancienne tendresse que faisait allusion Pauline, écrivant à Joubert en 1798 et en 1803.
Le 8 septembre 1803, de Clermont où elle est sur le point d'aller retrouver en Italie le frivole qu'elle aimera jusqu'à la mort, elle écrit encore à Joubert : «Je vous dirai quelque jour la cause des assiduités de M. de Lezay; elle est vraiment plaisante. » Il y a là du mystère, — et du dépit peut-être... Mais enfin, voilà tout ce que nous savons d'un attrait qu'ont bien l'air d'avoir ressenti l'un pour l'autre Pauline de Beaumont et Adrien de Lezay1.
Le baron Louis?... Adriende Lezay?... Peut-être!... Et est-ce tout?... Peut-être!... Peut-être aussi que non.
Tandis que M. Bardoux écrivait avec flamme la vie de Pauline de Beaumont, la bibliothèque de Genève conservait une liasse de lettres que Charles de Constant avait adressées à sa famille. M. Bardoux ne les a pas connues ; cela vaut mieux : il en aurait eu beaucoup de chagrin. Mais, depuis lors, on a publié ces lettres2. Et voici ce que raconte Charles de Constant, à la date du 18 octobre 1796.