ANIGET BOURGEOIS ET FERDINAND DUGUÉ
La Bouquetière des Innocents. — Henri IV en 1610. — Absurdité de ses apologistes. — Origines d'Anicet Bourgeois et de Ferdinand Dugué. — Draine extra -historique. — Bazin et Ravaillac. — Dumas et la préface de Catherine Howard. — Louis XIII dans ce drame.
L'Ambigu a repris la Bouquetière des Innocents, drame en cinq actes et onze tableaux, qui fut joué, pour la première fois au même théâtre, le IS janvier 1862. Nous en avons trouvé l'interprétation un peu languissante.
M. Faille, qui fait Henri IV ne montre pas plus d'entrain que ses camarades. Quel Henri IV endolori nous représente M. Faille! Pas plus à la veille de sa mort, en 1610, qu'à ses débuts dans la vie^ en
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4559, quand Jeanne d'Albret le présenta aux gens de La Rochelle, Henri n'a eu cet air d'assoupissement grave. Il n'était encore que trop pétulant, en 1610, à plus de cinquante-six ans, le vieux cavalcadour des batailles de religion et de la guerre des Amoureux! La popularité et la fortune, qui lui étaient venues sur le tard, l'avaient rajeuni et ragaillardi. 11 affichait à ce moment-là quatre maîtresses en outre de sa « balourde » de femme légitime qui prenait fort au sérieux et défendait avec une jalousie italique sa fonction et son lit d'épouse. Non content de ce modeste sérail, il se préparait k monter à cheval pour enlever à un mari de vingt-deux ans une Agnès de seize, que le mari s'en était allé cacher en terre espagnole. C'était très immoral de sa part, je n'en disconviens pas. Mais la fine mouche, dont il se faisait le poursuivant, était si impatiente de tomber dans les bras de l'amoureux barbon! Mais le jeune Bartolo était si laid, et ce fut toute sa vie un si vilain ladre ! Les apologistes de Henri IV se sont, depuis, beaucoup démenés pour démontrer qu'il est impossible que l'enlèvement de la princesse de Condé fît partie de son grand dessein ! Voilà bien les apologistes ! Qu'il s'agisse de Henri IV, de Molière ou de Bonaparte, ils ne se décident jamais à comprendre et à définir, tel qu'il estj l'homme de chair et d'os qu'ils ont devant eux.
Il leur faut une statue de héros, abstraite, accomplie et froide. Ils supprimeraient, s'ils pouvaient, de la vie et du caractère du Béarnais les lettres à Corisande et à Gabrielle. Quoi qu'il en soit, M. Faille, avec son geste sentencieux, ne nous figure guère le compagnon alerte et prodigieusement doué qui avait déjà six femmes sur les bras, quatre maîtresses déclarées, une épouse légitime en titre, une épouse légitime divorcée, et qui allait se jeter sur les Flandres, mèche allumée et flamberge au vent, pour en conquérir et en prendre à sa charge une septième : subsidiairement aussi, pour fonder sur des assises capables de résister deux siècles, la puissance territoriale de la France, la liberté de l'Europe et la paix des religions.
Cette mollesse et ces contresens de l'exéciition sont d'autant plus à regretter que la Bouquetière des Innocents sort du commun des drames populaires. L'ouvrage est dû à l'association de M. Ferdinand Dugué et d'Anicet Bourgeois. C'a été une association trop tardive et trop courte; à en juger par la Bouquetière des Innocents, elle aurait pu donner, formée plus tôt, plus d'un heureux résultat. Venu au monde par la porte dorée, avec l'aisance honnête, M. Ferdinand Dugué, homme de loisir et de culture distinguée, n'a jamais travaillé que pour l'art. La facilité de l'invention n'est pas ce
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qu'il y a de plus saillant chez lui. Mais il possède le sens et la passion de l'histoire. Ni le temps ni le goût ne lui ont manqué pour l'étudier, la méditer et s'en pénétrer. Anicet Bourgeois, au contraire, était fruste. L'instruction première lui faisait défaut. A quinze ans, il avait dû solliciter un emploi de petit clerc pour pourvoir à sa subsistance. C'est la conviction parfaite qu'au métier de clerc il n'acquerrait jamais le capital nécessaire pour s'acheter une étude d'avoué, c'est la nécessité de vivre, autant que le goût du théâtre, qui a déterminé sa vocation d'auteur dramatique. Il n'avait pas encore tout à fait vingt ans quand il fit jouer son premier mélodrame, toucha son premier argent et se vit lancé du même coup sur le grand chemin de la renommée et sur celui de la fortune. Il n'a manqué ni l'une ni l'autre. Tout le Paris de 1833 courait aux drames d' Anicet Bourgeois. Tout le Paris d'aujourd'hui connaît le chalet d'Anicet Bourgeois à Etrelat, pittoresquement perché sur le plus haut de la falaise. Le génie dramatique souffle où il veut; ce n'est pas le plus ou moins de lettres, acquis à l'école primaire, à l'école moyenne et au collège qui en décide. Anicet Bourgeois qui n'avait pas la culture, comme l'a M. Ferdinand Dugué, possédait la génialité, le don de la scène, l'invention. A-t-il vraiment, comme le prétend la tradition, collaboré à quelques œuvres qu'Alexandre
Dumas a signées seul? Ce qu'il y a de certain, c'est qu'il est l'un des premiers, après Dumas, dans la dramaturgie. L'homme qui a composé, en tout ou en partie, Latude, Atar-Gull, les Trois Epiciers, les Pilules du Diable, la Dame de Saint-Tropez, était un architecte dramatique, ingénieux et puissant. Ainsi Anicet Bourgeois et Ferdinand Dugué se complétaient l'un l'autre, tandis qu' Anicet Bourgeois et M. d'Ennery, lorsqu'ils travaillaient ensemble, ne faisaient que se doubler. La Bouquetière des Innocents se trouve être à peu près le seul drame de M. Ferdinand Dugué qui soit solidement construit selon la formule et où les événements coulent avec aisance et à peu près aussi, le seul drame d' Anicet Bourgeois où l'on éprouve une quasi-jouissance littéraire, et, si l'on veut me passer cette expression, un plaisir d'histoire. D'ordinaire, Anicet Bourgeois se sert de l'histoire et ne la sent pas ; M. Ferdinand Dugué la sent et ne la sait pas faire servir vigoureusement à la récréation d'un auditoire populaire.
La Bouquetière des Innocents rend bien, un peu en gros, mais exactement, la physionomie du roi Henri, du jeune Louis XIII, de Marie de Médicis, de la sorcière Léonora, de l'aventurier Concini. Le Louvre qu'on nous montre est bien le Louvre de l'an 1610 et de l'an 1616. Le drame débute par le meurtre de Henri IV et se termine par celui de Concini. Mais il
faut remarquer tout de suite que le dernier jour de Henri IV et le dernier jour de Concini sont dans la pièce les seuls événements qui soient la reproduction fidMe de la réalité historique. Tout le reste est de pure imagination. Voulez-vous un détail bien notable? Albert de Luynes ne paraît même pas, il est à peine nommé dans un drame dont la préparation du meurtre de Concini forme le sujet fondamental ? En voulez-vous un autre encore de même caractère? Pour expliquer la conduite de Louis XIII à l'égard de Concini, les deux auteurs n'ont point hésité à souder ensemble les deux catastrophes, dont l'une ouvre leur drame et dont l'autre le conclut. Ils ont fait de Concini le complice de Ravaillac et le véritable instigateur du crime. Or, s'il est un fait démontré en histoire, c'est que Ravaillac n'a eu aucun complice d'aucun genre. L'admirable chapitre qu'un des grands écrivains de ce siècle consacre à Ravaillac dans son Histoire de Louis XIII, ne laisse là-dessus aucun doute.
La Bouquetière des Innocents n'est donc pas, à proprement parler, un drame historique. L'ouvrage rentre plutôt dans la catégorie de drames qu'Alexandre Dumas appelait extra-historiques, et dont il se piquait d'être l'inventeur. Les personnages, fournis par l'histoire, n'y sont que des clous où les auteurs accrochent leurs tableaux ; j'emprunte cette métaphore à
Dumas lui-même, dans sa préface de Catheiine Howard. Les violences faites à l'histoire sont ici de telle nature qu'elles profitent au développement de l'action dramatique, qu'elles en augmentent et en, épurent l'émotion . Grâce à la complicité supposée de Concini et de Ravaillac, le guet-apens dressé par Louis XIII contre le maréchal d'Ancre se transforme en un acte de justice auquel le spectateur est entraîné à donner son adhésion, Louis XIII, du moment qu'il devient le vengeur de son père, acquiert un intérêt tragique qu'il n'aurait pas si on le voyait suivre seulement des rancunes d'enfant royal qu'un insolent favori empêche de régner. La combinaison qui mêle aux intrigues du Louvre une famille d'enfants du peuple, où le jeune Louis XIII trouve des alliés fidèles pour la recherche mystérieuse et la découverte des meurtriers de son père, est naturelle, simple et vraiment théâtrale. Les auteurs n'ont pas eu d'effort à faire contre les choses pour imaginer que le roi Henri, avec ses mœurs, a eu un bâtard d'une fille de la halle et qu'avec son bon cœur et ses façons à la bonne franquette il l'a introduit, sous ses yeux, dans la demeure royale et donné pour ami à Louis. L'hypothèse une fois admise, ils en ont tiré tous les effets qui plaisent le plus dans un drame populaire. Avec une mise en scène moins parcimonieuse, avec une figuration plus en mouvement, avec des inter-
prêtes qui se fussent mieux plies au ton de l'œuvre, avec un jeu, en tout, plus précis et plus vif, avec une chaleur moins torride que celle que juin apporte la Bouquetière des Innocents aurait pu fournir une carrière fructueuse.
VAGQUEKIE
Formosa. — Succès de Formosa. — Drame psychologique et racinien, et non pas drame historique et romantique. — Le vrai Warwick. — Mœurs anglaises de ce temps. — Belle scène transposant au tragique une scène de Tartufe.
Enfin ! Nous avons eu au théâtre de l'Odéon, un franc succès.
M. Vacquerie, à l'Odéon, avec Formosa, nous a donné le plaisir bien rare d'un drame qui repose sur une conception simple, neuve, naturelle, abordée sans détour, exécutée sans ruse ni artifice. Ce qui mêle pour moi un peu de mélancolie à ce plaisir, c'est qu'il nous est interdit de considérer Formosa comme l'aurore d'une renaissance; Formosa n'est que le dernier resplendissement à l'horizon d'un jour expiré. Le drame remonte au temps où Empis
dirigeait la Comédie-Française. Ce n'est pas tout à fait hier. D'abord la Comédie a refusé le drame de Formosa sous Empis; elle l'a ensuite reçu et oublié dans ses cartons. Las d'attendre, M. Vacquerie s'est souvenu qu'il existait un Second Tldâtre- Français, qui est quelquefois le premier à produire les bons ouvrages. Ainsi, après vingt ans, l'œuvre de M. Vacquerie a fait son entrée . dans le monde, mais en changeant de nom.
M. Vacquerie avait primitivement intitulé la pièce Warwick ou le Faiseur de rois. Il s'est ravisé et il a eu raison. Le nom de Warwick n'eût été qu'un leurre ; il eût dérouté les spectateurs et la pièce eût couru le risque d'en être écrasée. M. Vacquerie n'a pas écrit un drame historique ni un drame tout en cliquetis et tout fait de scènes en action, à la façon de Shakespeare et de Calderon, à la façon de Henri F/, de V Alcade de Zalamea et de Gœtz de Berlichingen. Il a écrit un drame psychologique, à la façon de Racine et de Bajazet, quoique sur le ton cornélien. Je crois bien que M. Vacquerie sera un peu mortifié d'avoir paru ou failli paraître racinien. Racine n'est point parmi les dieux de son oratoire. On est pourtant racinien quand on compose un drame qui est tout entier dans l'expression du déchirement d'un cœur héroïque.
Formosa, fille du comte d'Essex, aime le duc
Jean, l'un des descendants d'Edouard III, et elle en est aimée. Leur mariage se prépare et va se conclure. Cependant Warwick de son côté a conçu une passion profonde pour Formosa. Il l'a vue, comme elle conduisait les funérailles de son père, le comte d'Essex. Le peuple, à qui le comte d'Essex s'était rendu odieux de son vivant, a tenté d'assaillir le cercueil et de le jeter au ruisseau ; les serviteurs de la maison d'Essex se sont enfuis; seule, Formosa a fait fîère contenance et défendu la pieuse dépouille contre la foule. En apercevant au milieu du peuple menaçant Warwick, l'idole de Londres, qu'elle accuse d'être l'instigateur de l'affront, elle l'a silencieusement insulté des yeux et elle l'a forcé de saluer le cadavre. Depuis ce temps Warwick la voit toujours comme la première fois^ belle tout ensemble de sa beauté, de son respect filial et de son courage. Il sent bien qu'il n'est pas aimé d'elle. Il la fait épier et il découvre ses secrets rendez-vous avec le duc Jean. Celui-ci apprend à son tour par l'indiscrétion d'mi serviteur que Warwick est son rival.
Or, nous sommes en Angleterre, au mois de septembre 1470, qui est l'un des grands moments de péripétie de la guerre des Deux Roses. L'Angleterre est sans roi. Henri VI, le Lancastre, est prisonnier à la Tour; Edouard IV, l'York, est en fuite chez les Hollandais, Henri VI est imbécile ; Edouard IV,
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frivole et débauché. C'est Warwick qui, neuf ans auparavant, a mis sous clef l'imbécile; et c'est encore Warwick qui, en ce mois de septembre, a renvoyé l'amateur de belles femmes dans le pays des kermesses plantureuses. Le duc Jean est de la maison d'York, comme Edouard IV. Il a jusqu'ici caché ses amours, parce qu'il est obligé de cacher sa personne. Il a cru distinguer qu'entre Edouard IV et Henri VI il y a peut-être place pour lui; à Londres, où il s'agite en secret, il s'est fait un parti. Comment devenir roi, s'il ne gagne pas Warwick à sa cause? Mais comment gagner Warwick? C'est la question que se pose son angoisse ambitieuse quand un hasard lui apprend ce qu'ignore Formosa elle-même, que celle-ci est aimée du faiseur de rois. — Ah! Warwick aime Formosa! — Ce cri de joie, qui échappe au duc Jean, ne nous laisse point douter de ce qu'il fera; son parti est vite pris. Il se présente chez Warwick et lui demande la main d'une nièce que le grand comte élève dans sa maison. Nul moyen ne saurait être plus efficace pour dissiper la jalousie de Warwick et lui persuader qu'il s'est trompé sur le caractère de l'amitié de Formosa et du duc Jean. Warwick accorde avec empressement la main de sa nièce, et il va solliciter pour lui-même celle de Formosa. La fille du comte d'Essex ne souscrit pas au marché honteux dont elle est le
prix. Elle aime toujours l'infâme qui l'a vendue pour un trône; cependant elle saura le punir. Voilà le drame. Il est beau.
En plaçant l'aventure qu'il a imaginée au temps de la guerre des Deux Roses, M. Vacquerie lui a choisi le cadre historique qui lui était de toute façon le plus propice. L'aventure elle-même n'a rien d'historique. Warwick, en 1470, était marié et père depuis longtemps. Il n'a, que je sache, donné aucune nièce à aucun duc Jean de race royale. Il avait deux filles; en 1470, il venait de marier l'une au prince Edouard, fils de Henri VI et de Marguerite d'Anjou, Lancastre et Rose rouge, et il avait un peu auparavant, en 1469, marié l'autre en l'église Saint- Nicolas de Calais, au duc de Clarence, frère d'Edouard IV, York et Rose blanche, par conséquent. Je ne sais si M. Vacquerie a découvert dans les archives du royaume d'Angleterre un duc Jean, de la race d'York. Ce duc Jean, en tout cas, a bien caché sa vie. Il n'a laissé nulle trace historique. Peutêtre le duc Jean de M. Vacquerie n'est-il que le duc de Clarence, transformé pour les besoins du drame. Seulement, Clarence, dont le caractère n'est pas sans rapport avec celui que M. Vacquerie prête à son duc Jean, s'appelait Georges et non Jean. Le Warwick de l'histoire est aussi modifié dans le drame, et pas à son désavantage. Ce bas grand homme
d'une basse époque joua supérieurement du bilboquet pendant vingt années consécutives avec la Rose rouge et la Rose blanche. On le vil un jour — et c'est le jour le plus caractéristique de sa vie — faire son entrée solennelle dans Londres, entre le roi de la maison de Lancastre et le roi de la maison d'York, attendant de lui, tous deux, leur destin. Je ne crois pas que les préoccupations amoureuses aient jamais influé sur sa politique. Il n'entrait rien dans ses desseins et ses calculs que de l'égoïsme arrogant, de l'ambition vaine et surtout de l'avarice. Il ne se contentait pas des dépouilles de l'Angleterre. Les pensions, les cadeaux, et les gratifications du roi de France étaient aussi les bien venus. Ce renard chiche de Louis XI, qui regardait à un petit écu pour rapiécer quelqu'une de ses défroques, versait l'or et l'argent à pleines mains dans les poches de Warwick, afin que celui-ci entretînt la guerre civile anglaise dont le pauvre royaume de France avait tant besoin pour ne pas retomber dans la grand'pitié et le servage de la guerre de Cent ans. Que nous importe 1 Nous prenons sans difficulté le Warwick de M. Vacquerie tel qu'il nous le donne, et son duc Jean, tel qu'il l'a créé. Celui-ci d'ailleurs, ce trafiquant cynique de la femme qu'il aime, nous représente assez bien la manière dont un gentilhomme anglais du xv* siècle
pouvait envisager les relations de cœur. En 4470, il n'y avait pas si longtemps que s'était célébré le beau mariage entre l'un des beaux-frères d'Edouard IV et la duchesse de Norfolk. L'époux pouvait avoir de trente à quarante ans. La jouvencelle en avait quatrevingts; mais elle était la plus riche landlady qu'il y eût dans le pays saxon et le pays gallois.
M. Vacquerie, au premier acte, pose bien sa tragédie et ses caractères. Il pose la tragédie avec la sobriété d'un classique et le pittoresque d'un romantique; il marque ses caractères d'un trait net et cru. Disons tout de suite, pour n'y plus revenir, qu'il parle fortement la langue du drame et qu'en sa prosodie éclectique, s'il s'inspire surtout du vers d'Hugo, il ne dédaigne pourtant pas celui de Malherbe. L'action court avec une rapidité claire, sans épisode ni digression, vers le dénouement; rien ne se mêle au développement du problème tragique que ce qui sort par une conséquence nécessaire des termes primitifs dans lesquels il a été énoncé. Formosa a été sacrifiée et vilainement vendue par le royal amant qu'elle aime. Malgré sa fierté, elle tâchera d'abord de ramener le traître, puisqu'elle l'aime. Si elle n'y réussit pas, sa vengeance est toute trouvée. Le duc Jean l'a abandonnée pour un trône; elle l'empêchera de monter sur le trône. Elle promet d'abord à Warw^ick qu'elle sera sa femme, mais
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à la condition que le Lancastre, confiné dans la Tour, sera de nouveau proclamé roi, et non pas le vil cadet d'York. Puis, comme elle ne se sent pas le courage, aimant toujours son duc Jean, de tomber dans les bras de Warwick, elle s'empoisonne, et, avant de rendre le dernier souffle, elle adjure encore une fois Warwick, si elle a été sincèrement aimée de lui, de ne pas livrer l'Angleterre au duc Jean. Tandis qu'elle respire encore, le peuple sous les fenêtres du palais de Warwick crie : « Vive le roi Jean II 1 » Warwick se précipite aux fenêtres et jette au peuple le cri de : « Vive Henri VI ! » La toile tombe. Le drame finit. Par l'histoire de l'année 1470, nous savons que le vœu de Formosa a été exaucé. C'est en effet Henri VI, extrait de la Tour, qui reçut une fois de plus la couronne des mains du faiseur de rois.
Voilà ce qui s'appelle diriger un drame selon sa loi interne vers sa fin naturelle. Ce qui pèche un peu dans cette belle conduite du drame, c'est, au premier acte, l'exposition des circonstances historiques dans lesquelles sont jetées les amours de Formosa et du duc Jean.
J'ai essayé de clarifier cet exposé mais j'y ai eu de la peine. Ah! pour le coup, ici, M. Vacqucrie ne rappelle pas du tout Racine; nous sommes loin de l'exposition large et limpide de Bajazet. C'est
Sword, un capitaine des bandes de Warwick, qui est chargé, à la première scène, de nous expliquer, sous une forme humoristique, la situation respective d'York et de Lancastre, au moment où le drame s'ouvre. On n'y comprend rien; Sword embrouille encore le brouillamini des Deux Roses. D'autant que M. Porel, qui joue le personnage et qui rend assez bien cette silhouette de malandrin, détache et met en saillie, d'une voix vibrante, tout ce qui dans les tirades de Sword est le trait spirituel, mais avale tout ce qui est l'indication historique plus ou moins précise. Ce qui est un peu faible aussi, je ne puis m'empêcher d'y revenir, c'est le personnage de Warwick. Je ne défends pas au poète de remanier l'histoire et d'en refondre les héros. J'ai le droit de me plaindre s'il défigure un personnage célèbre au delà de ce qui est utile pour le développement de sa conception. 11 me semble que le drame de M. Vacquerie n'eût rien perdu de sa valeur psychologique et qu'il eût gagné en valeur historique, si l'auteur, tout en faisant de Warwick un amoureux, eût marqué vigoureusement, en lui, le caractère de chef de routiers qui adjuge à l'encan la couronne d'Angleterre et qui est toujours prêt à reprendre sa marchandise après marché fait. 11 me manque aussi quelque chose dans le duc Jean, qui est pourtant d'un dessin décidé. Il me manque une antithèse. Qui eût
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cru que dans la maison Hugo on pût faillir, faule d'une antithèse! J'aurais voulu que le duc Jean rappelât en quelque endroit de la piùce qu'Edouard IV venait de perdre le trône pour l'amour d'une femme, et qu'il se donnât cet exemple à lui-même afin de s'excuser de briser un cœur de femme pour mouler au trône. Sword fait bien quelque remarque semblable sur les infortunes d'Edouard. Mais ce n'est pas du tout la même chose que la remarque en -soit faite par Sword ou par le duc Jean.
Ces taches sont légères. Elles disparaissent parmi les beautés du drame. Le personnage principal, Formosa, ne cesse pas un instant d'attacher et do captiver. Il n'y a aucune scène qui soit insignifiante ; il y en a de jolies ; il y en a une qui forme prcsqu'à elle seule le troisième acte et qui est de la grande façon. Très jolie scène, très vraie, très conforme aux mœurs mercenaires du xv'' siècle, la scène du premier acte où le duc Jean séduit par ses promesses Sword, l'homme de Warwick. Scène charmante, la scène du second acte où Warwick prépare sa nièce Ellen à l'idée de mariage. Il lui fait un sage sermon: une jeune fille de grande naissance ne doit pas s'imaginer qu'on consultera son cœur pour la marier; elle appartient à sa famille et à l'État; elle n'est qu'un gage d'alliance politique, etc., etc. Le cœur d'Ellen lui bat bien fort;
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il est bien oppressé. Mais quel caquetage joyeux quand on lui nomme, au bout de toutes ces considérations austères, son fiancé éventuel, qui est jeune et prince,
Et fier et brave, et magnifique à che\'al !
Quoil c'est cela, cette politique si terrible! Scène très hardie encore et d'un effet théâtral vigoureux et simple, celle où Formosa apprend par les confidences innocentes d'Ellen la trahison du duc Jean.
Les deux premiers actes étaient de nature à disposer favorablement le spectateur. Le troisième l'a enlevé. Le lieu de la scène est l'appartement de Formosa. Le duc Jean sait que Warwick va venir ; il tarde à son ambition que tout soit bientôt conclu entre Formosa et Warwick, et il se cache derrière une tenture pour assister, invisible et présent, à l'entretien. Mais Formosa sait qu'il est là. Comme il lui en coûte encore de renoncer à lui, elle s'efforce, dans son entrevue avec Warwick, de piquer la jalousie du prince qui écoute et de réveiller son honneur, fut-ce par l'insulte. Elle se flatte de le contraindre de la sorte à quitter sa cachette et à faire un éclat qui, rompant l'alliance avec Warwick, lui rendra à elle-même l'amour perdu . A chaque stigmate de fer chaud qu'elle lui imprime au front, elle
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jette un regard d'inquiétude et d'espoir vers la portière de tapisserie derrière laquelle il s'abrite et se dissimule ; rien ne bouge. C'est, trait pour trait, la situation d'Elmire, avec Orgon sous la table, transposée superbement sur le mode tragique. Dans le Tartufe, il arrive un moment où Orgon n'y tient plus, fait sauter la table et surgit ; c'est la comédie. Et voici ce qui est la tragédie dans sa force. Le duc Jean persiste à rester impassible et immobile sous la colère et les mépris croissants de Formosa. Alors celle-ci tout à coup s'interrompt; elle saute d'un bond vers la portière de tapisserie et l'ouvre toute grande en criant : « Lâche, tu paraîtras ». C'est le point culminant de la pièce, et c'est l'un des mouvements les plus dramatiques que l'on ait vus au tiiéàtrc. Je n'ai pas besoin de vous en dire l'effet. Allez le voir 1