‹ Trois années de théâtre, 1883-1885Chapitre 18 sur 37 · MARGUERITE · texte numérisé non relu

MARGUERITE

Rien; j'étouffe un peu, etc., etc.

Dans la Vie de Bohème :

BENOIT entrant le premier.

Nous y voilà.

(Mimi entre et s'appuie sur le bois de lit). Asseyez-vous, Mademoiselle, vous paraissez souffrir.

MIMI la main sur la poitrine.

Oui, de là... C'est quand je monte, mais ce n'est rien ...

Il est incontestable, ainsi que je viens de l'observer, que tous ces incidents, si notables et si saillants. Barrière et Miirger sont allés les chercher dans la Dame aux Camélias, récit. L'œuvre initiale de Murger, les Soirées de la vie de Bohèm£, qui avait paru par tran-

ches, en 4848, dans le Corsaire (elle forme aujourd'hui un volume de la collection Calmann Lévy) n'en a pu fournir aucun. Elle n'a fourni que le nom, nullement le personnage de la Mimi de la pièce. Il n'y apparaît aucun vestige de l'oncle Durandin, pas même le nom. Seulement, on ne peut point refuser à Barrière et Miirger le mérite d'avoir deviné dans la Dame aux Camélias, récit, l'œuvre théâtrale et d'en avoir tiré les premiers une élaboration dramatique touchante, sur laquelle M. Dumas n'a eu ensuite qu'à travailler. En ce sens ils ont été, eux aussi, cà leur tour, les inspirateurs de M. Dumas ^

Mais dans la Vie de Bohème le drame de Mimi naît

1. J'ai dit que j'expose ici les faits tels qu'ils résultent de la chronologie, la première représentation de la Dame aux Camélias étant postérieure de deux ans et trois mois à la première représentation de la Vie de Bohème. Je dois pourtant faire remarquer que M. Dumas raconte dans VA-propos de la Dame aux Camélias que son drame a été parachevé par lui en 1849 et présenté alors au Théâtre-Historique, qui le reçut, mais qui dut liquider avant d'avoir joué la pièce. En ce cas, la Dame aux Camélias, drame, aurait été composée avant la Vie de Bohème, pièce, ou tout au moins en même temps. D'où vient alors la conformité complète entre le sacrifice de Mimi et celui de Marguerite, entre la scène Durandin et la scène Duval père, entre le cinquième acte de Dumas et le cinquième acte de Barrière et Miirger ? Le fait que ces trois auteurs ont puisé à la même source qui appartient à M. Dumas, la Dame aux Camélias, ne suffit pas pour expliquer de telles rencontres. M. Dumas aurait bien dû nous éclaircir un point aussi curieux d'histoire littéraire.

et court comme un épisode parmi d'autres épisodes. Dans la Dame aux Camélias, le drame de Marjçuerite Gautier est saisi corps à corps ; il a la largeur, la simplicité, la moralité qui manquent au drame de Mirai. C'est pourquoi le succès de laDam^aux Camélias a pris tout de suite en 1852 un autre caractère que le succès de la Vie de Bohème en 1849; c'est pourquoi les destins des deux ouvrages, fata libelli, ont suivi un cours tout difTérent. La Vie de Bohème, avec ses mœurs vraies et cependant un peu artificielles, pittoresques, mais restreintes, est restée une œuvre solitaire autant qu'elle est originale. La Dame aux Camélias a fait souche. Un cycle s'est formé autour d'elle. On a pris parti avec passion pour ou contre l'œuvre, pour ou contre le personnage de Marguerite, qui a été exaltée et diffamée de la même façon que le peuvent être des personnes réelles. Lambert Tliiboust et Barrière ont répondu à la Dame aux Camélias par les Filles de Marbre (1853). Léon Laya et Prémaray ont riposté aux Filles de Marbre par les Cœurs d'or (4834) et les deux pièces, surtout la seconde, doivent être tenues pour quelque chose de plus que des œuvres de polémique et de circonstance. Il y a dans les Cœurs d'or un type, le prince de Rezay, qui ne laisse pas que d'avoir servi plus tard à M. Dumas pour son Ami des femmes. « Tenez, messieurs, dit ce Rezay au début de la pièce, laissons

là, s'il VOUS plait, les dames aux camélias et les filles de marbre, je sais qu'aujourd'hui la France est divisée en deux camps au sujet de ces pauvres pécheresses ; mais je vous avoue que je ne suis ni dans l'un ni dans l'autre ; je me tiens sagement sur la limite. » Le mot de Rezay n'a rien d'exorbitant. La Dame aux Camélias divisa Paris, si ce n'est la France, en deux camps.

Quelque chose avait craqué dans l'âme française et la société française, au Vaudeville, le 2 février 1852, comme deux mois auparavant quelque chose avait craqué dans l'Etat le 2 décembre 4851. Le craquement n'était pas du tout de la nature qu'on croyait. Il est faux que M. Alexandre Dumas, comme l'en accusaient ses adversaires, eût écrit l'apothéose de la courtisane et donné toute licence sur la société et ses lois aux passions du cœur, abaissées désormais de la femme vertueuse (Indiana, Valentine, madame de Raynal, Adèle d'Hervey, etc., etc.) à la fille de boudoir. Si le jeune auteur de la Dame aux Camélias avait péché, c'était bien plutôt par l'excès contraire. A la vérité, M. Dumas, dans sa pièce, glorifie l'amour sincère et qui s'immole ; c'est qu'en effet cet amourlà est noble, presque toujours il épure et il ennoblit. A la vérité encore, M. Dumas met l'amour vrai dans un cœur de femme perdue ; c'est qu'en effet l'amour souffle où il veut. Mais cette femme perdue,

il ne l'exalte pas ; il la rabat avec une cruauté froide et résolue ; cet amour noble, plus il le glorifie en son essence, plus il l'écrase en fait, sous l'idée inexorable de l'ordre. C'est à quoi lui sert Duvalpère. Ce personnage a pour fonction de nous démontrer ex professa la vanité des sympathies que nous inspire l'amoureuse Marguerite. De même que le comte, dans Diane de Lys, Georges Duval est un espèce de préfet ou de chef de division préposé à la morale ; il la recommande, moins comme quelque chose de juste en soi, que comme une force impérieuse qui se fait obéir quand même et qui a toujours le dernier mot, ne fût-ce que par le mal qu'elle est assurée de faire à qui la brave. La morale apparaît ici comme une « cause », ou une « loi » de même ordre que l'électricité et la pesanteur. Plus de divin élancement des cœurs : les convenances, les nécessités sociales, ]a toute-puissance dure et supposée légitime des choses et des personnes classées sur les outlaws, sur les gens sans capital ni gîte. Plus d'idéal : des faits qui s'enchaînent. Plus de droit au bonheur : la fatalité des conditions et des circonstances.

Voilà ce qu'allaient nous dire, pendant trente années, la littérature et la philosophie. Le 2 décembre nous disait dans le même temps : Plus d'âmes conduites par le tourment du mieux, et ayant, pour instrument du mieux, la liberté. 11 n'y a dans le

monde politique qu'une série de réalités positives qui, toutes, se ramènent à deux réalités plus générales : le désordre et le gendarme. Je choisis et rétablis le gendarme. Tant pis dorénavant pour qui ruve de beaux désordres. Une fois de plus, la politique et la littérature exprimaient ou accomplissaient ensemble la même révolution spirituelle et psychique.

Nous ne croyons pas nous tromper en voyant ainsi le fond de la pièce de M. Dumas. Le père Duval en est le grand ressort. Retrancher la scène où il paraît, ce serait briser le ressort et faire tomber toute la machine en morceaux. Envisagée sous son jour, la scène est rigoureusement déduite et sobrement écrite. C'est une série de coups de couteau portés d'une main sûre par très haute et très puissante dame, la Morale. Sauf deux ou trois expressions qui sont d'une indélicatesse inexplicable, comme quand Duval père se met à appeler Marguerite de son petit nom, je n'y trouve rien à y changer. Et, puisque telle est la scène, le chapeau sur la tête ne vous paraît-il pas un procédé de l'art matériel du geste, parfaitement adapté, pour en rendre sensible l'implacabilité morale ou la moralité implacable? Ce qui est vrai, c'est que M. Lafontaine ne réussit pas à faire passer le geste.

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