‹ Trois années de théâtre, 1883-1885Chapitre 19 sur 37 · DIANE DE LYS · texte numérisé non relu

DIANE DE LYS

Dans Diane de Lijs on peut démêler tous les Dumas de l'avenir. — Longueurs de l'action : mélange de deux manières dans le style. — Mais déjà on reconnaît le dramaturge supérieur. — Bejiutés dramatiques de l'œuvre. — Caractère de Diane.

Le Vaudeville vient de reprendre Diane de Lys, C'est une représentation qui a laissé à désirer, non point tant pour le talent des acteurs que pour le mode d'interprétation de la pièce. Les acteurs ont encore exagéré par leur débit le ton terne et en dedans du dialogue. Ils prenaient des temps à toute minute; ils n'avançaient pas ; ils nous ont tenu en stalle jusqu'à près d'une heure du matin.

Je ne sais si le Vaudeville avec Diaiie de Lys se refera de l'échec qu'il a subi avec les Rois en exil. Du point de vue strictement littéraire qui est le nôtre, mais qui ne saurait être, par malheur, le point de vue exclusif de l'entrepreneur de spectacles, il faut louer tout particulièrement M. Raymond Deslandes d'être allé chercher pai'mi toutes les pièces

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de M. Dumas, pour la reprendre, justement Diane de Lys. Les longueurs de ce drame, aggravées encore par la lenteur implacable de débit des comédiens qui l'ont joué, ont fait que le public l'a accueilli avec assez de froideur. Le personnage principal, Diane de Lys, n'en est pas moins le caractère de femme le plus poétique et le plus dramatique que M. Dumas fils ait mis au théâtre. De plus, la pièce est un spécimen complet du genre de talent de l'auteur, de ses qualités et de ses défauts de dramaturge, de son génie de moraliste qui est, par parties, ce qu'il y a de plus forcé et de plus baroque en lui, par parties ce qu'il y a de plus hardi et de plus fort, presque toujours ce qu'il y a de plus original. Diane de Lys est tout à fait du début de M. Dumas ; c'est sa seconde pièce de théâtre. La Dame aux Camélias a été représentée le 2 février 18o2, au Vaudeville de la place de la Bourse ; Diane de Lys a été représentée le 13 novembre 1853 au Gymnase. La Dame aux Camélias et le Demi-Monde, qui est du 20 mars 18S5, doivent être mis évidemment au-dessus de Diane de Lys. Mais tout le reste, ce qui dans tout le reste est le plus vigoureux et du plus sûr coup de griffe, le prologue et les scènes décisives du Fils naturel^ l'exposition de la Princesse Georges, les deux belles fantaisies de morale en action, les Idées de madame Aubray et PAmi des Femmes, les deux énergiques

concentrations d'éthique et d'émotion, le Supplice d'une Femme et une Visite de Noces, l'une du trois-six d'éthique, l'autre de l'éthique absolue à 100" Gay- Lussac, tout le reste, dis-je, n'a rien ajouté d'essentiel aux méthodes et aux aptitudes qui s'essayent et se font discerner dans Diane de Lys. En Diane de Lys sont tous les germes que M. Dumas développera plus tard . On peut y démôler déjà tout le Dumas de l'avenir. On y voit se former son dialogue vif, précis et triste qui, un jour, sera de la chirobalistique toute pure. On y sent se former son goût pour la tirade et la thèse sociale, qui ne l'inspirera pas toujours aussi bien. On y distingue ce qu'il a pris et ce qu'il ne gardera pas longtemps de son père ; comment il se fera de plus en plus l'antithèse systématique et redoutable de ce père glorieux ; comment il deviendra l'un des coryphées de la réaction qui s'ouvre alors et va se poursuivre pendant trente années consécutives contre la littérature, les idées et les passions de 1820 et de 1830. On y entend retentir pour la première fois l'arme à feu qui reparaîtra dans la Princesse Georges et dans la Femme de Claude, qui sera pour M. Dumas le deus ex machina toujours propice, qui finira par devenir aussi tout le fondement de sa bizarre sociologie. On pourrait même, quand on lit Diane de Lys, découvrir et s'assurer sans trop de peine que le jour où Emile de

Girardin, dramaturge tardif et bien amusant, se mettra en tête, à soixante ans sonnés, d'inventer le drame, son collaborateur approprié, nécessaire, inévitable, fatal, sera Dumas.

M. Dumas a tiré Diane de Lys de deux de ses romans de jeunesse, fondus ensemble. Le premier et le second acte de ce double roman, découpé en drame, ne servent de rien pour l'action ; le troisième est surchargé ; le cinquième n'est que la répétition du quatrième. Pièce mal bâtie donc, sans contredit ! Quand elle serait mieux engagée, nouée et dénouée qu'elle ne l'est, la longueur resterait le défaut, déjà sensible à la lecture, qui l'empêcherait de remplir tout son effet au théâtre. La pièce ellemême, prise en son tout, est trop longue ; chaque acte dans la pièce est trop long; chaque scène dans chaque acte est trop longue ; et dans chaque scène encore, trop long chaque couplet. Rarement, M. Dumas a fait bref ; mais, ailleurs, il a presque toujours fait rapide. L'Etrangère et le Demi-Monde, à ne compter que le nombre des scènes et des pages, tiennent autant de place et occupent autant d'heures que Diane de Lys. Ces deux pièces ne traînent pas ; en comparaison de Dian£ de Lys^ elles courent.

La raison de ce phénomène est curieuse. A l'époque où il écrivait Diane de Lys, M. Dumas fils était

féru de l'idée, sur laquelle il s'est beaucoup refroidi dans la dernière période de sa carrière, de faire du théâtre une copie de la vie, prise au décalque, et du dialogue scénique un miroir pur et simple des conversations du monde. En matière de style, tout au moins, il était réaliste, ou, comme on dirait aujourd'hui, naturaliste. Il nourrissait et ses amis affichaient pour lui la prétention de fouler aux pieds les conventions qui sont le métier courant du théâtre. En général, je ne dis pas cela pour M. Dumas fils, quand un auteur nouveau se pique de partir en guerre contre les vieilles formules de l'art de composer et d'écrire, ce qu'il appelle convention, c'est le génie qui consiste à concevoir le sujet, l'invention qui consiste à le développer, la science et la raison qui consistent à en bien lier les diverses parties. Un auteur de cette sorte peut se faire avec ces belles maximes une carrière également bruyante et commode ; il commence par se construire, plus ou moins péniblement, quelques formes de phrase, et par amasser une quantité respectable d'adjectifs et de métaphores dans ses cahiers d'expressions ; il n'a plus ensuite qu'à prendre dans le tas des choses quotidiennes un thème quelconque, fût- il pauvre, sans moralité, sans Vie, sur lequel il plaquera ses formes de phrase et ses adjectifs stériles. Je ne dis pas tout cela, je le répète, pour M. Dumas; je suis bien obligé

cependant de remarquer que le réalisme du dialogue ne lui réussit pas toujours.

Dans le dialogue de Diane de Lys, M. Dumas qui n'était pas encore affranchi et débarrassé du bagage littéraire paternel, mais qui cependant voulait être réaliste, et non plus romantique ni classique, s'exprime tantôt comme dans la Tour de Nesle et tantôt comme dans les entretiens qui se lient n'importe où, dans l'atelier du peintre, dans un coin de salon, au cercle, sur les boulevards, entre n'importe qui et le premier venu. D'une part, le ton chaudement apprêté de la Tour de Nesle et la coupe de phrase en balancement de Buridan et de Marguerite de Bourgogne étaient déjà bien démodés en 18S3 ; d'autre part, le ton gris de la conversation transporté au théâtre y prête à bien du parisitisme languissant et banal. Les gens dans Diane de Lys s'abordent de la façon suivante :

LE COMTE

Bonsoir, chère Diane.

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