‹ Trois années de théâtre, 1883-1885Chapitre 21 sur 37 · LES DANICHEFF · texte numérisé non relu

LES DANICHEFF

Originalité de ce drame russe. — Le style baroque et plat de Dumas.

Le drame les Daniche/f a été représenté pour la première fois à l'Odéon le 8 janvier 1876. A cette époque, il avait pour auteur « M. Pierre Newski », rien de plus. Il appert , d'un récent procès , que M. Dumas fils a fortement collaboré à l'ouvrage. Quel que soit l'auteur, le drame les Danicheffa, été l'une des œuvres saillantes de notre théâtre depuis 1870, peut-être même la plus saillante. Ce serait exagérer de dire qu'il a fait époque. Il nous a offert un composé nouveau, celui d'un tableau de mœurs étrangères très particulier, d'où se dégagent des passions d'un intérêt général et universel, des émotions qui seront partout et toujours les émotions les plus puissantes du cœur humain. La comtesse Danicheff, la princesse Walanoff, Ossip, le pope, Zakaroff sont des caractères ou des types qu'on ne

peut trouver qu'en Russie, et dans une Russie qui a cessé d'exister, à l'état pur, depuis l'abolition du servage ; leur singularité nous allèche et nous captive. L'amour outragé par l'orgueil et le dévouement de l'homme à l'homme, qui se développent dans ce cadre exotique, aux prises avec les duretés d'un état social étrange, sont de tous les temps et de tous les pays. La comtesse Danicheff, pendant la première partie du drame, nous offre un exemplaire d'aristocrate admirablement observé; sa conversion de la fin nous déroute un peu; les auteurs n'ont point assez préparé cette péripétie morale. En revanche, Ossip, en sa vertu sublime, est un produit si manifeste et si parfait des circonstances russes, qu'il ne nous parait ni incompréhensible ni extraordinaire.

Nous avions déjà eu au temps de Louis-Philippe une comédie-vaudeville tirée des mœurs du servage. Elle est intitulée Iwan-le-Moujick et elle a été représentée au Gymnase le 22 novembre 1844. Dire qu'elle a été composée par Cogniard frères, c'est constater combien ont été légères les études qui ont pu être faites par les auteurs sur le servage avant la composition de la pièce. Le servage qu'il y a dans Iwan-le-Moujick est rendu de chic et par approximation; la fable est empruntée au Postillon de Longjumemi. Nul moyen, par conséquent, de faire

procéder les Danicheff à'Iwan-le-Moujick. Cependant le ton dramatique ou le métier dramatique, que possédaient Cogniard frères, en dépit de la naïveté de leur prose et de leurs moyens, valent tant par eux-mêmes que les frères Cogniard se sont d'avance rencontrés en quelque façon avec le drame supérieur des Danicheff. Le moujick Iwan, serf du comte Bachouloff, ayant une belle voix, a été amené par son maître à Pétersbourg pour y prendre des leçons et se former à l'art du chant. II est devenu premier sujet à l'Opéra de Pétersbourg, tout en restant serf; il ravit les cœurs des hautes dames; la cour est suspendue à ses lèvres ; les grands-ducs se le font présenter. Iwan n'est pas moins parfait gentleman que grand artiste. Tout à coup, dans une soirée où brille Iwan, le comte Bachouloff, piqué dif même orgueil seigneurial qui est le grand ressort des actions de la comtesse Danicheff, ordonne à son serf de prendre un plateau et de le servir. La scène est d'un effet poignant que n'affaiblissent pas les réflexions saugrenues dont Cogniard frères émaillent et épicent leur dialogue. Elle n'est pas sans offrir de rapports avec la scène des Danicheff où, brusquement, la comtesse ordonne à Anna d'épouser le cocher Ossip.

Je n'exposerai pas à mes lecteurs les données du drame les Danicheff. Ils les connaissent. Ils peuvent

se reporter aisément à la brochure de la pièce que tout amateur de théâtre possède dans sa bibliothèque ^ Le drame est beau, fécond en surprises et en émotions. La conduite de la pièce n'est pourtant pas irréprochable. Le premier acte est bien chargé; le second pourrait ôtrc supprimé sans que la disparition en causât le moindre vide. Quant au dialogue, il porte l'empreinte énergique du talent de M. Dumas fils. C'est certainement M. Dumas fils qui a écrit au quatrième acte la scène si serrée, entre Anna et Taldé, où Anna dresse, en petite personne fort raisonnable, le bilan exact de sa situation à l'égard d'Ossip et à l'égard de Wladimir. C'est lui qui a trouvé des mots comme celuici : « S'il fallait épouser toutes les femmes que l'on aime!... C'est déjà difficile d'aimer celle qu'on épouse. » C'est lui qui a rédigé le pittoresque récit de chasse du deuxième acte. C'est lui qui a forgé cette épigraphe par oîi se conclut le récit : « Un Français qui lutte avec une bête fauve qui Ta pris par derrière, un Russe qui voit cela et qui tue la bote, c'est tout ce qu'il y a de plus simple, et tant qu'il y aura des Français, des Russes et des bêtes fauves, espérons que ce sera comme ça. »

1. Les Dantche/f, comédie par M. Pierre Newski. Paris, Calmann Lévy, 1881.

On applaudissait avec fureur, en 1876, cette réflexion de Wladimir; elle n'excite plus aujourd'hui que le silence. Par compensation, dans l'opérette le Grand Mogol, à la Gaité, il y a quelque chose contre Albion sur quoi, chaque soir, le public se démène. 0 sautillant public de Paris! C'est aussi M. Dumas, je le crains bien, qui, dans ce même deuxième acte, a écrit la théorie supercoquentieuse sur les femmes : « Je divise les femmes en deux catégories principales, celle de luxe ou vraiment la femme, et celle de tous les jours, ou.., la moitié du genre humain... » Comprenez - vous ? Admettez-vous? Soit. J'admets. Mais M. Dumas, emporté par le besoin d'énumération historique qui prend chez lui le caractère d'une manie, nous place Sévigné et Jeanne d'Arc parmi « les femmes de luxe » pêlemêle avec Cléopâtre et Agnès Sorel. Quel grabuge ! J'affligerais trop M. Dumas en lui demandant de se retrancher cette psychologie. Si j'avais quelque influence sur M. Pierre Newski, je le supplierais d'effacer du moins, au quatrième acte, la phrase d'Ossip : « Pardon, Altesse, mais il y a mie solution à laquelle personne n'a songé. »

C'est le moment où la vertu d'Ossip va monter au paroxysme du sacrifice ; tout marcherait aussi bien et se suivrait dans le dialogue, tout serait aussi clair sans ce mot solution qui tombe sur le

pathétique de la scène pour le glacer. Vous figurezvous Bérénice criant à ïitus et à Antiochus : « Attendez, princes trop généreux ; je vais peut-être trouver une solution 1 »

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