DIANE
Non, je n'ai pas eu le temps de passer chez elle. J'ai été faire des emplettes...
Quittons bien vite ces gens-ci ; autrement nous entendrions le comte demander à Diane si elle a marchandé et obtenu du rabais, et Diane s'informer auprès du comte s'il est tombé aujourd'hui sur de meilleurs londrès qu'hier. Il n'y aurait aucune raison pour que cela finît. D'autres fois, de grandes dames, — oh ! ce sont de grandes dames, de très grandes dames — disent à de jeunes marquis : « Quel gamin vous faites ! » ou bien encore, les grandes dames et les marquis se forment en cour d'amour pour poser et résoudre des problèmes de gaie science tels que celui-ci :
MAXIMILIEN
Je vous pose une question, à vous qui êtes une femme d'esprit.
MADAME DE LUSSIEU
Voyons.
MAXIMILIEN
Quel est le plus honnête homme de celui qui compromet une femme comme il faut, ou de celui qui se laisse compromettre par une femme qui n'est pas comme il faut?
MADAME DE LUSSIEU
C'est celui qui n'est ni compromettant, ni compromis.
MAXIMILIEN
Vous êtes la femme la plus spirituelle que je connaisse.
Voilà certes, qui est le comble de l'exactitude photographique, si le métier de l'auteur dramatique est celui du photographe. C'est aussi le comble du maniéré et du plat.
M. Dumas a sensiblement modifié depuis ce système de dialogue. Nous ne pouvons que l'en féliciter. Autre est la perspective d'un salon, autre celle du tliéâtre. Quand vous irez cet après-midi au five o'clock tea de votre délicieuse amie, la comtesse X.. . et que vous lui conterez au coin du feu votre dernière fredaine, laquelle est horriblement vulgaire, elle vous donnera avec son éventail une légère tape sur le bout des doigts en vous disant : Quel gamin vous êtes ! Dans l'intimité, ce sera peut-être très distingué ; au théâtre, cela paraît lâché. Il serait bien fatigant dans la vie de ne parler que pour dire quelque chose. Les concetti de pacotille, les gentilles petites familiarités d'usage, le rituel de la conversa-
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tion, les formules de politesse abrègent la journée et la remplissent ; au théâtre, ils allongent la pièce et la laissent vide. Qu'est-ce qui; deviendrait le théâtre, si, sous prétexte de reproduire les mœurs mot pour mot, les acteurs n'entraient plus en scène sans se dire : « Bonjour », et ne sortaient plus sans se dire : « Bonsoir » ?
Par-dessus ces misères, apparaît et se dresse le dramaturge supérieur qui avait éclaté déjà dans la Dame aux Camélias. Il se révèle par le dessin énergique et sobre des trois figures de Diane de Lys, du comte et de Taupin.
Diane de Lys est une créature frémissante. Le mariage l'a laissée moralement vierge. II n'a pas satisfait en elle la noble curiosité de la vie. Elle a l'ambition du bonheur, et, de cette généreuse mais décevante ambition, elle sera la victime. Comment a-t-on pu dire qu'elle n'était pas vraie? Elle l'est au contraire, et de la plus délicate comme de la plus brutale vérité, à tous les moments que traverse son âme altérée d'idéal, son cœur affamé de contentement. La voici au premier acte, dans l'atelier du peintre Paul Aubry, lasse et ennuyée de son mari qui la néglige, du monde fade et ordonné qui l'entoure chez elle, des jeunes ducs bien tournés et confits en phrases d'amour toutes faites, qui forment son escorte de chaque soir. Elle regarde autour d'elle;
une atmosphère de liberté et de spontanéité Tenveloppe dans cet atelier en désordre ; elle cherche un morceau de papier pour écrire ; elle trouve un fragment de lettre; elle le lit involontairement; c'est assez ; il fait clair soudain en elle ; elle sent qu'elle va aimer ; et c'est dès lors son impérieux instinct, c'est presque son droit de fouiller dans toutes les armoires et de violer les secrets de mademoiselle Aurore. La jeune débutante mademoiselle Brandès n'accomplit pas ces énormités simples aussi gentiment et aussi passionnément que Rose Chéry ; ce n'est pas la faute de Diane de Lys elle-même. Qu'il y ait bien de la hardiesse de la part du dramaturge à procéder par ces coups rapides, soit, mais c'est ainsi que le cœur procède lui-même.
J'ai dit que le premier acte de Diane de Lys ne sert de rien pour l'action ; il sert de tout pour poser le caractère de Diane. C'est une chose admirable par quels détails finement enchaînés l'auteur nous montre Diane concevant, à la première vue de cet atelier, à la première vue de l'écriture d'une lettre, l'idée mystérieuse et tyrannique qu'elle est dans le temple où habite le dieu de son cœur, dieu encore inconnu, mais le dieu. Né témérairement, il est conforme à la nature féminine que cet amour reste toujours téméraire. Diane ne serait plus vraie, si elle ne faisait pas justement tout ce qu'on trouve qui n'est pas vrai, en
jugeant d'après les règles habituelles. Elle ne serait pas vraie, si, la première fois qu'elle voit l'objet de l'amour pressenti, ce n'était pas chez elle, en tête à tête, à une heure du matin ; si, entendant le bruit imprévu d'une voiture qui entre dans la cour de son hôtel, au moment où Paul est chez elle, seul, elle ne disait pas avec tranquillité ; « C'est mon mari » ; si, quand ce mari la veut enlever ex abrupto de Paris pour l'arracher au péril, elle ne le menaçait pas d'aller se jeter tout de suite dans les bras de l'homme de son choix qui n'a cependant rien encore obtenu d'elle. Pour cette fière et virginale amazone, qu'est-ce que la vie peut être désormais, si ce n'est un steeple chose à toute bride, par-dessus les obstacles, vers l'amour et l'amant convoités ! Que lui importe de s'y casser bras et jambes et de s'y briser le cœur ! Ah ! qu'elle est belle 1 Ah ! qu'elle est naturelle ! Elle compte celle-là, parmi les femmes que j'aime. Ici, l'on va s'écrier: Mais, monsieur, quelle morale! Je ne fais pas de morale ; j'explique un caractère. La morale! La morale! Attendez. M. Dumas lui-môme va nous la faire assez, la morale.
Outre sa valeur esthétique intrinsèque, Diane de Lys a un grand prix pour l'historien de 1 "âme nationale française, Diane de Lys est, comme la Dame aux Camélias, l'un des ouvrages très rares qui marquent et forment la transition entre l'époque litté-
raire de la lies lau ration et du règne de Louis-Philippe et l'époque littéraire du second empire. Un certain état littéraire et psychologique existait en France avant le coup de politique et de force du, 2 décembre 1851 ; un nouvel état littéraire et psychologique, tout contraire au premier, est né au lendemain de 1831. Marguerite Gautier dans la Dame aux Camélias ; Diane, dans Diane de Lys, surtout Diane tiennent beaucoup du caractère de la période que les événements de 1831 ont close. Georges Duval, père de l'amant de Marguerite ; le comte, mari de Diane, et le triste Taupin appartiennent à l'ère dure et asservie, sans idéal et sans espérance, que l'impérial héros de Décembre, si différent en sa profonde nature de l'œuvre qu'il a accomplie de 1830 à 1839, venait d'ouvrir et d'engendrer par son exploit nocturne. Diane, qui a gardé beaucoup de la fougue aveugle et noble d'Antony et d'Indiana, met le grand de la vie et de la nature humaine dans le grand de la passion. Elle ne connaît ni les lois ni l'ordre auprès de son amour. Le comte sait qu'il y a des lois et ce qu'elles peuvent. Taupin sait où conduisent les amours de toute sorte. A eux M. Dumas laisse pleine latitude de moraliser et de défendre le bon ordre.
L'opposition absolue entre les révoltes superbes de Diane de Lys et le point de vue froid du comte n'est
pas l'une des moindres beautés dramatiques de l'œuvre de M. Dumas. Je laisse de côté le comte de Lys ; il sera mieux de le reprendre le jour où madame Sarah Bernhardt jouera la Dame aux Camélias au théâtre de la Porte-Saint-Marlin ; il fait la paire avec M. Georges Duval.
Je ne voudrais pas pourtant, après avoir étudié les caractères généraux de Diam de Lys, quitter la pièce de M. Dumas sans insister sur toutes les richesses de détail qu'elle contient. Les infortunes de ïaupin, racontées par lui-même, n'ont corrigé personne ; depuis Taupin, les mariages à la Taupin ont continué de fleurir comme devant, même dans les régions où, par métier, on connaît le mieux l'histoire de Taupin. C'est le sort de toutes les comédies saines. Celle-ci, qui est une petite pièce dans la grande, est saisissante, rudement conduite et complète. Parmi les mots à efîet de l'auteur et les scènes morales qu'il retrace, il y a bien des platitudes prétentieuses, beaucoup moins cependant qu'en d'autres pièces qui ont suivi, par exemple la Question d'argent. Mais aussi que de choses justes et fines, sinon par l'expression, du moins par la pensée ! — « Quel est l'homme qui peut dire qu'il a été le premier amant d'une femme? Le dernier à qui elle ledit. — L'amour! Voilà une chose que je comprends qu'on désire, que je comprends qu'on regrette,
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que je ne comprends pas qu'on fasse î... » Toujours, même en ses meilleurs moments, M. Dumas dans la conception, est uq peu gros ; dans l'expression, il a la main un peu lourde; ce n'est pas tout à fait La Rochefoucauld ni Marivaux ; ce n'est pas davantage Benjamin Constant, le Constant dH Adolphe. Il n'en est pas moins certain que dans Diane de Lys M. Dumas montre déjà une science sérieuse du cœur et de son remue- ménage, une science pratique de l'amour et de son train. Je comprends qu'en vieillissant il ait tourné au directeur laïque pour femmes. Entre bien des morceaux pleins de force, de substance et de sens qu'on pourrait extraire de Diane de Lys, je demande la permission d'en choisir un. Paul Aubry explique à Diane pourquoi il a été obligé de rompre, bon gré mal gré, avec la première femme qu'il ait aimée.
« Les femmes qui nous aiment, nous autres artistes, ne savent pas nous aimer. L'amour est plus qu'un sentiment dans certains cas, c'est une science. Aimer selon la nature de la personne qu'on aime est œuvre difficile. Cette femme ne m'avait pas compris ; elle m aimait comme elle eût aimé un homme qui n'aurait eu rien à faire que d'aime)\.. Perpétuellement mécontente, elle était perpétuellement triste. Elle ne comprenait pas qu'il y a des moments où, si amoureux, si aimé que soit l'artiste, il a
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besoin d'être seul avec sa pensée, maîtresse bien autrement jalouse que celles de ce monde, et qui s'en va impitoijablement, quand on ne la reçoit pas tout de suite. Si j'arrivais chez cette femme un quart d'heure plus tard que l'heure fixée, je la trouvais en larmes, elle essuyait ses yeux à la hâte et ne faisait aucun reproche; mais ses yeux étaient rouges et dans sa gaieté apparente perçait l'inquiétude... Celte vie devint d'abord une fatigue, puis un ennui, puis une torture. Je ne travaillais plus. »
L'expression, dans ce roman réel et ce petit proche mondain, pourrait être sans doute plus élégante et plus soutenue ; elle n'est que d'un ou deux degrés au-dessus du style plat et elle reste d'un degré audessous du style tempéré. Cependant quel choix expressif des détails ! La leçon de sagesse pratique se dégage aussi solide et aussi concluante de ce récit de Paul Aubry que des récils de Taupin : elle restera probablement toujours aussi inutile.