‹ Trois années de théâtre, 1883-1885Chapitre 5 sur 37 · Paul de Saint-Victor, Hommes et Dieux. Calmann Lévy · texte numérisé non relu

Paul de Saint-Victor, Hommes et Dieux. Calmann Lévy

18 hE DHAME HISTORIQUE

collaboration , la Chasse et l'Amour , pour l'Ambigu-Comique (septembre 1825), la Noce et l'Enterrement pour la Porte-Saint-Martin (novembre 1826). Il eut longtemps la faiblesse de rougir de ces deux bluettes; il aurait bien voulu qu'on crût qu'Henri III était tout à fait et à la lettre son début ; cela aurait eu plus de couleur :

Mes pareils à deux fois ne se font pas connaître ;

et c'est ce qui explique l'erreur généralement répandue. De son propre aveu, d'ailleurs, la trilogie en vers de Chnstine, quoiqu'elle n'ait été représentée que le 30 mars 1830, à l'Odéon, fut, elle aussi, composée bien antérieurement à Henri III, En 1829, Dumas avait vingt-six ans; c'est le bel âge, dans toutes les branches de l'activité humaine, pour déployer ce qu'on porte en soi ; c'est l'âge du Béarnais à Cahors et de Bonaparte en Italie. Heureux ceux qui, ayant le génie, obtiennent, à cet âge, le théâtre où ils le mettront en lumière ! Dumas eut ce bonheur. Il le dut au flair littéraire du baron Taylor et au flair artistique de mademoiselle Mars qui, parvenue alors à la cinquantaine, devina dans le personnage de Catherine de Clèves, un rôle où elle se renouvellerait à sa gloire. La pièce fut reçue d'acclamation par le comité de lecture du Théâtre-

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Français. On en parla tout aussitôt dans Paris comme de quelque chose de neuf et qui porterait coup. A la première représentation, tout Paris était là. Le duc d'Orléans, qui comptait Dumas parmi les commis aux écritures de sa Maison, occupait la première galerie avec sa famille et ses amis. Dans une loge, la Malibran, haletante d'admiration. Quand Firmin \int nommer l'auteur, ce fut une explosion d'enthousiasme, le duc d'Orléans se tenant debout et découvert pour écouter le nom de son employé. Quel beau commencement d'une vie littéraire qui reste l'une des plus dignes d'envie de ce siècle, malgré les fréquentes misères dont elle a été troublée par l'imprévoyance, la prodigalité et le désordre !

On avait tout ensemble dans Henri III et sa Cour un poète, un drame et un genre nouveaux. Il est facile de démêler dans Henri III le Dumas tout entier que développera l'avenir. Le drame, noue autour de l'embuscade amoureuse que le duc de Guise tend à l'amant de sa femme, était le plus simple, le plus clair, le plus passionné qu'on eût vu au théâtre depuis bien longtemps. Pour la première fois, une action dramatique se déroulait parmi des tableaux de mœurs rigoureusement historiques, et ces mœurs étaient prises sur le vif. Le second acte , où tout ne consiste que dans la représentation animée de Henri III, de sa cour, de ses favoris, de leur

bravoure efféminée et iasolente , des ambitions contradictoires de Guise et de Catherine de Médipis, produisit un effet de surprise charmant et foudroyant. C'est encore cet acte si pittoresque qui saisit aujourd'hui le plus vivement lo public des petites places.

Alexandre Dumas, même dans Henri III, où il serre la vérité historique de plus près qu'en ses autres ouvrages, prend avec elle un certain nombre de libertés. Il n'arrange pourtant à sa guise que les circonstances du drame particulier qui se développe au sein de l'histoire générale; celle-ci, il la transporte sur le théâtre, en sa réalité toute nue et toute palpitante. Leduc de Guise est réduit, pour les besoins du drame, au caractère et au tour d'humeur du premier venu d'entre les maris jaloux et maniaques; c'est un simple sire de Montsoreau. La duchesse de Guise participe encore moins de l'histoire. Elle n'est ni peu ni prou pénétrée de l'air de la cour des Valois. Si vous voulez la concentration en un type poétique frappant de ressemblance, des belles et honnêtes dames françaises de la seconde partie du xvi*' siècle, prenez la Diane de Turgis de Mérimée. Encore Diane de Turgis pourrait-elle passer pour un modèle de passion chaste, de fidélité et de réserve, auprès de ce que fut en sa jeunesse la vraie Catherine de Clèves, qui eut quelques autres amants que

Saint-Mégrin et qui portait, dit-on, leurs images dans son livre d'heures. La Catherine de Clèves façonnée par Dumas n'est que le pendant de l'Adèle d'ilervey que le fatal Antony poignardera deux ans plus tard sur le théâtre de la Porte-Saint-Martin, parce qu'elle lui a résisté. Catherine de Clèves résiste aussi ; ce qui n'était guère l'habitude des ligueuses et des belles de l'escadron volant. C'est une créature tendre, mélancolique et rêveuse ; elle a lu le Imc et elle attend madame Sand. Ce n'est point d'ailleurs, l'inspiration dramatique la moins heureuse de Dumas, dans sa pièce, que d'avoir môle ainsi à l'attrait original qu'offrait la peinture des mœurs des Valois l'attrait tout aussi neuf d'une passion toute moderne. Mais cette élaboration par le poète des deux principaux caractères tragiques, en vue de la tragédie, ne fausse pas le fond du tableau historique ; il laisse intacts tous les détails par où l'histoire ressort en relief, par où des temps éteints revivent sur le théâtre d'une vie dramatique intense.

Oui, la cour du dernier Valois revit sous nos yeux dans le mouvement étincelant et pétillant du drame ! La vie et le mouvement ; voilà ce qui force à dire qu'on eut enfin avec Henn III et sa Cour le drame historique, qu'on l'eut tout entier et complet, et qu'on ne l'avait pas auparavant ; voilà ce qui

fait de la pièce de Dumas un genre, un système et une date ! Un autre déjà, dans une langue poétique splendide, avait vaticiné sur le drame historique et romantique ; Hugo avait écrit Cromivell et la préface de Cromwell (1827). Avec aisance et comme en se jouant, Dumas avait créé le genre de drame sur lequel Hugo raisonnait. Le cerveau du jeune Jupiter s'était échauffé un instant; et le drame historique, comme Minerve, en était sorti tout équipé et tout armé. Mais peut-être était-ce Hugo avec Cromicell et sa préface qui avait fait l'office de Vulcain et de sa hache .

Nous ne voudrions, en effet, ni dire ni laisser croire que le drame de Henri lïl fut jiroles sine matre creata. Il n'y a guère de génération spontanée en littérature. Tout le mouvement des esprits et du théâtre tendait, en ce moment, à transporter chez nous le drame et le roman historiques, tels qu'ils fforissaient ou avaient dès longtemps fleuri à l'étranger. Tout le mouvement des études y concourait par une conception plus poétique et plus romanesque de l'histoire elle-même. Citons quelques faits et quelques dates. En 1827 avait paru le Précis de l'histoire modeime de Michelet qui ne fit pas grand bruit d'abord, mais qui pénétra en silence les jeunes générationsi En 1822, M. Defauconpret avait commencé à traduire et à populariser Walter-Scotl ; en

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1822-1823, le libraire Ladvocat, avec le concours de Denis, de Baranlc, de Benjamin Constant, etc., etc., avait publié la collection des Chefs-d'œuvre des théâtres étrangers; l'entreprise de Dcfauconprct et celle de Ladvocat donnèrent probablement le branle au génie du jeune Dumas et aussi à celui de Victor Hugo. Les arts eux-mêmes s'en étaient mêlés. L'impression du Salon de 1824 sur les imaginations, la littérature et la poésie dépassa tout ce qu'on pourrait se figurer aujourd'hui . La jeunesse ne s'entretenait plus que du Massacre de Scio de Delacroix, du Mazcppa de Boulanger, du Job de Saint-Evre. Dumas et Frédéric Soulié virent à ce salon le bas-relief de mademoiselle de Fauveau, représentant l'assassinat de Monaldeschi et ils se dirent, chacun de son côté: « Et moi aussi, je sculpterai ma Christine. » Depuis Pinto, « la comédie historique » de Lemercicr (1199), on s'élançait dans la voie, on s'arrêtait, on s'interrompait, on se remettait à l'œuvre, on cherchait, on lâtail le drame et la tragédie historiques. On avait eu avec Baynouard les Etats de Blois (1814) ; avec Casimir Dclavigne , les Vêpres siciliennes (1819). Un écrivain hors ligne, qui possédait un talent si calme, si correct, si pur et si classique qu'on ne s'est presque jamais aperçu de ce qu'il cachait d'originalité et de force de génie sous la perfection de son style, Vitet (je ne parle ici

que du Vitet littéraire, non du Vitet politique), Vitct avait fouillé à fond le xvi'^ siècle et en avait rapporté ses Scènes historiques, les Barricades (1826) et les Etals de Blois (1827). En mai 1829, trois mois après la première représentation de Henri III et sa Cour, il complète son œuvre par la Mort de Henri III. C'était lexvi^ siècle, on le voit, qui attirait surtout ceux qui cherchaient, ceux qui pressentaient le drame et le roman historiques. En cette même année 1829, au mois de septembre, Arnault fils donna à l'Odéon une Catherine de Médicis, en vers, où il mettait en scène, non seulement les hauts personnages de l'histoire, mais encore — et ce, au grand scandale des académiques — le bijoutier Louchard, l'ancien maître d'armes Bussy-Leclère, le médecin Miron, enfin des personnages indignes de la majesté de la tragédie. En 1829, encore, Audin publia une Histoire de la Saint-Barthélémy, visant à l'effet et au pittoresque. En 1829, enfm, Mérimée fit paraître la Chronique de Charles IX. — Mais alors, tout le monde a donc inventé le drame historique 1 — Oui et non. Le drame historique et le roman historique étaient chez nous dans l'air depuis près de trente ans. Chacun les voyait flotter devant soi et les visait. Mais c'est Dumas, avec Henri III, et Mérimée, avec la Chronique de Charles IX, qui ont mis dans le plein.

Pour so faire une idée du prix qui s'attacha tout de suite à l'œuvre do Dumas, il n'y a qu'à lire la préface mélancolique de la Mort de Henri III par Vitct.

« Lo premier mérite , dit Vitet , de nos Scènes historiques était la nouveauté du genre. Or, cette nouveauté n'est-elle pas déjà presque fanée aujourd'hui?... Le succès dont la scène française vient d'être témoin , en ouvrant enfin une libre carrière au drame historique , semblerait devoir interdire désormais des essais aussi timides que les nôtres. Et n'est-ce pas d'ailleurs une témérité bien grande que de faire parler dans un livre, c'est-à-dire en tête à tête avec le lecteur, ces mêmes personnages que chaque soir maintenant on peut voir agir sur la scène, animés et mis en relief par l'illusion des costumes et par le jeu des acteurs? Enfin le public, quelque bienveillant qu'il soit pour Henri III au théâtre, n'a-t-il pas déjà fait connaissance assez intime avec ce monarque pour n'avoir pas grande envie de s'en occuper encore?... »

Du coup, Vitet, le novateur de la veille, se sentait démodé à l'aurore de sa carrière. Il avait été le saint Jean précurseur du genre ; un autre en était le Messie. Et quel Messie 1 Un jeune homme de même âge que lui, inconnu la veille, un expéditionnaire des bureaux de la Maison d'Orléans, un vaudevil-

liste, un demi-nègre qui n'avait pas seulement fait ses classes ! C'était à dégoûter pour toujours de passer par l'Ecole normale, comme l'avait fait Vitet, et de remuer les sources pendant deux ou trois ans, avant d'écrire quelque chose I

Car Alexandre Dumas n'était guère remonté aux sources. Il eût été bien embarrassé de dire où elles gisaient, les sources I 11 avait lu, par hasard, le règne de Henri III, dans Anquetil. C'est l'affaire de deux heures ; et tout aussitôt il s'était mis au travail. Son ouvrage fut conçu, composé, reçu à la Comédie, répété et joué en trois mois. Il n'y a plus à discuter aujourd'hui sur les mérites de l'œuvre. Il serait plus intéressant de saisir au vol et de suivre les procédés de composition de Dumas. Rien n'est plus enchaîné et plus fondu, rien ne se tient mieux que le drame de Henri III, les diverses parties qui le composent, les divers incidents qui s'y succèdent. Rien n'offre plus le caractère de la parfaite spontanéité. Eh bien ! on pourrait dire que l'œuvre n'est faite que de pièces de rapport ; on pourrait soutenir — et Grailler de Cassagnac a soutenu, en 1832 ou 1833, en deux articles célèbres — qu'il n'y a rien d'essentiel dans Henri JII et sa Cour qui appartienne à Dumas. Le faux rendez-vous et le piège d'amour ? Il a été inventé par le sire de Montsoreau ; Dumas n'a eu que la peine de l'attribuer au

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duc do. Guise. Le mouchoir perdu qui compromet la duchesse? Il est dans Fiesque ou Don Carlos ; je n'ai pas Schiller sous la main pour vérifier lequel des deux. Le message galant du page avec la clef? Egalement dans Schiller. Le gantelet de fer, dont le duc de Guise meurtrit le bras de Catherine de Clèves? Voyez Y Abbé de Walter Scott. Le bras meurtri que la duchesse passe dans les anneaux de la porte de sa chambre pour arrêter les assassins ? VAbbéy l'Abbé, comme plus haut ! Vide supra! On a souvent signalé ces emprunts. On est allé plus loin. On a poussé la fausseté du point de vue critique] usqu'à reprocher à Dumas de n'avoir fait que piller les faits recueillis par Anquetil, c'esl-à dire d'avoir mis l'histoire en œuvre ! Cela est parbleu vrai ! Hors ce qui est pris de Schiller et de Walter Scott, il ne reste pas un trait caractéristique dans la pièce qui ne vienne d'Anquelil. Tout le drame, absolument tout le drame , était déjà dans Anquetil et son Esprit de la Ligue. Il ne s'agissait que de l'en tirer.

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