‹ Trois années de théâtre, 1883-1885Chapitre 6 sur 37 · ANTON Y · texte numérisé non relu

ANTON Y

État d'esprit de l'année 1831. — Caractère byronien, satanique et titanique d'Antony. — Le fond de la tragédie est de la grande manière. — Pourquoi Antony passa de mademoiselle Mars à madame Dorval. — M. Blaze de Bury et Dumas. — Dumas et l'histoire. — Ses Mémoires. — Prise de Soissons.

L'Odéon a repris VAntony du premier Dumas. L'effet de la soirée a été indécis. Il faut attendre l'impression du gros du public. Ce qui ne saurait faire doute, c'est que l'Odéon, en reprenant Antony ^ a comme toujours rempli judicieusement et vaillamment son devoir et fait son métier de théâtre français. Par la qualité littéraire comme par l'importance historique, Antony est pièce de répertoire ; il méritait d'être replacé sous les yeux de la génération actuelle. Dans Antony, comme plus tard dans la Tour de Nesle et dans Kean, le facile Dumas a travaillé à mettre un style ; d'un bout à l'autre, la pièce est écrite. On sait que Dumas a regretté toute sa vie de ne point savoir manier en artiste supé-

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rieur la langue du vers. — Ah ! disait-il souvent, si je faisais le vers comme Victor! Ou si Victor faisait le drame comme moi ! — Le personnage et le drame d'Antony eussent , en effet , exigé le vers. Dumas a jeté du moins sur l'œuvre la prose la meilleure en somme qu'il ait parlée au théâtre.

Le drame d'A7itony, joué pour la première fois le 3 mai 1831 au théâtre de la Porte-Saint-Martin, où il avait été reçu après beaucoup do tribulations, appartient, au Sturm und Drangperiode de la génération de 1830 et de l'auteur lui-même. Antony, comme HeniH III, fait date. Ce paroxysme de révolte sociale, exprimé par le double paroxysme de la bâtardise et de la passion naturelle, excita une frénésie d'admiration au lendemain de 1830. C'était le temps où l'insurrection quotidienne formait la loi et la coutume du pavé de Paris, où de jeunes Brutus, brandissant le poignard aux Vendanges de Bourgogne vouaient publiquement à la mort Louis-Philippe, traître et roi des épiciers, où madame Sand s'habillait en homme pour protester contre la tyrannie de la nature qui s'était permis de lui assigner son sexe, où les ingénieurs fondaient des religions, où Michel Chevalier portait la tunique bleue de disciple à Ménilmontant, où Gannot était le Père Éternel, où Hetzel éditait pieusement et h ses frais les Apoca-

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lypses de « Celui qui fut Caillaux » et qui venait de passer Dieu adjoint de « Celui qui avait été Gannot » . Antony fit l'effet sur les imaginations de l'époque d'un caisson de cartouches vidé dans un vaste brasier. A l'Odéon on est resté sensiblement froid. On n'a plus la clé aujourd'hui des déclarations d'amour de ce temps-là : « Tu es à moi comme l'homme est au malheur ». Quand nous demandons d'aventure à un amoureux s'il a aimé et combien de fois, il répond rarement : « Demandez à un cadavre combien de fois il a vécu. » Si elle est là , elle , et s'il est auprès d'elle , lui , dans son petit salon , et qu'on annonce une visite , certainement il est contrarié de l'interruption du tête-àtête, mais il ne marque pas son importunité en s'écriant : « Malédiction sur le monde qui vient me chercher jusqu'ici ! » Nous ne sommes plus au diapason.

Le caractère byronien, satanique, titanique, génial et fatal d'Antony donne sa marque au drame et en est le levain. Ce caractère résumait en 1831 des formes de sentiment à la mode qui sont ce qui exaltait le plus alors les jeunes générations. Il nous représente aujourd'hui des formes de sentiment démodées qui sont ce qui a le plus contribué à refroidir et à déconcerter le public. Heureusement le caractère d'Antony, qui garde d'ailleurs son prix

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pour Fhisloricn des mœurs et pour l'historien littéraire, se meut dans un drame vrai et d'un intérêt poignant, où la vigueur de l'exécution répond à la simplicité et à la largeur de la conception fondamentale. M. Alexandre Dumas a condensé dans un espace de trois mois tous les moments tragiques d'une passion que la vie disperse, d'ordinaire, sur plusieurs années : d'abord l'entraînement insensible, puis la résistance aux désirs du cœur, puis la violence égoïste et effrénée, l'abandon de soi-même, le remords, la révélation soudaine de la réalité d'une situation si effroyable qu'on n'y peut sortir du crime que par la mort. Si ce n'est pas là une tragédie de la grande manière, qu'est-ce que la tragédie ?

Dans un post-scriptum qu'il a ajouté à sa pièce en la publiant, Alexandre Dumas en 1831 disait luimôme que son drame « n'était qu'une scène d'amour en cinq actes, un développement pur et simple de passion , joué par deux personnages , entre quatre paravents , sans action et sans mouvements ». Il ne rendait pas ainsi justice absolue à son drame, ou plutôt, comme ce n'était guère son défaut de faiblir dans l'apologie de ses propres œuvres et de sa personne, il définissait incomplètement le caractère esthétique d'Antoîiy. Le drame à'Antonij est, d'une part, un drame psychologique, dont toutes les

phases sont indiquées un peu brusquement, mais avec justesse, à coups distincts, avec une brutalité brûlante. A ce titre Antony lient de la méthode du xvn® siècle et de celle des tragiques grecs que Dumas savait admirer et comprendre. D'autre part, Antony offre l'espèce de mouvement et les explosions qui sont dans la nature de Shakespeare, du théâtre allemand et du théâtre espagnol. Faites subir au drame, par la pensée, l'opération que Firmin et mademoiselle Mars eussent voulu obtenir de l'auteur avant de jouer Antony : retranchez le second acte et le quatrième, vous serez surpris de la rapidité haletante de l'action, du choix et de l'ordre des incidents en saillie, du jeu vif des scènes, lorsqu'au premier acte on entend de la salle le tumulte des chevaux emportés, lorsque Antony est déposé à demi mort, pâle et sanglant, sur le canapé d'Adèle, lorsque par une inspiration de désespoir amoureux il arrache son appareil, lorsqu'au troisième acte, qui dans notre hypothèse est devenu le second, il prépare le viol avec un délire calculateur, lorsque enfin au dernier acte la mère coupable s'arrête frémissante à la pensée de sa fille, lorsque la porte de la chambre à coucher est assaillie par le mari et qu' Antony frappe le sein qu'il aime et lance le sombre cri: « Elle me résistait, je l'ai assassinée » dont la force de projection ne laisse le temps au spectateur de

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reconnaître ni l'extravagance ni le féroce ridicule. C'est le mouvement, tout cela, c'est le mouvement romantique dans sa pleine et superbe volée. Le troisième acte, pour citer celui-là en particulier, qui ne consiste qu'en un règlement de chambres et de relais entre Adèle d'Hervey et l'hôtesse d'une auberge do village, entre celle-ci et Antony, court comme un frisson à travers les vulgaires détails.

De plus, la pièce a beau être antisociale ; par une secrète logique de son développement interne elle se revêt vers la fin de moralité. Les perspectives du dénouement, quand on les envisage avec réflexion, font rejaillir sur tout ce qui a précédé dans le drame un reflux de morale lugubre et saisissante. La morale 1 En composant Antony, Dumas n'y avait guère songé. Il avait voulu écrire l'apothéose sans réserve de l'amant et consacrer le droit sans frein de l'amour. Quand il entendit cependant les clameurs des moralistes contre l'œuvre, il s'avisa de soutenir qu'il ressortait des malheurs d'Adèle d'Hervey une salutaire leçon. Il n'avait pas tort. Reprenez, par la pensée encore, les trois actes que nous venons d'abstraire du reste, ne voyez-vous pas quel titre inattendu il faut leur donner? Est-ce Antony? N'est-ce pas plutôt le Supplice d'une femme ?

Si Firmin et mademoiselle Mars souhaitaient que

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la pièce fut réduite en trois actes, c'est qu'ils y trouvaient l'avantage de retrancher du rôle d'Antony, tout ce qui les choquait, mais qui précisément était selon le goût et le torrent du jour. Dumas ne voulut point passer sous le joug. Il est bien entendu qu'il ne le devait ni ne le pouvait. C'est pour la commodité de nos explications que nous avons supposé tout à l'heure un Antony réduit à trois actes. L'y réduire en réalité, ôter d'Antony tout ce qui est le développement du caractère d'Antony, c'eût été supprimer la pièce sous prétexte de l'amender. Dumas reconnut avec horreur qu'on allait faire de son Antony un jeune premier quelconque du théâtre de Madame. Il retira sa pièce d'entre les mains des sociétaires et il la présenta à la Porte- Saint-Martin ^ Il y rencontra les deux interprètes qu'exigeait Antony, madame Dorval et Bocage que le drame d'Antony consacra l'un et l'autre pour vingt ans porte- étendard du romantisme et de la tragédie bourgeoise. Ce qui fait peut-être encore plus défaut aujourd'hui à la pièce que celte concor-

1. Mémoires d'Alexandre Dumas. Collection Michel Lévy à 1 fr. le volume; 10 volumes. — Ce recueil d'anecdotes, amusant et abondant quoique diffus, s'arrête beaucoup trop tôt, à la fin de l'année 1832. — On y trouvera toute l'iiistoire d'Antony aux septième et huitième volumes ; chapitres 175 et 176, chapitres 198 à 203.

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daiîcc entre le personnage principal d'un drame et la manière de sentir du public sans laquelle l'émotion théâtrale ne se dégage pas, c'est justement des interprètes comme Bocage et madame Dorval.

Si les artistes distingues qui jouent maintenant la pièce, tout en adaptant à l'état présent des esprits \c palhos de l'an 1830, se laissaient plus aller à son courant, ils pourraient créer au moins momentanément la concordance nécessaire entre le public et l'amyrc. Je rends toute justice à l'excellente] troupe de rOdéon.

Je recommande à mes lecteurs le livre attachant et solide que M. Blaze de Bary vient de consacrer au souvenir d'Alexandre Dumas K M. Blaze de Bury entremêle avec art, pour notre amusement et notre instruction, l'histoire, les anecdotes expressives^ les analyses, les citations, les jugements et les digressions. Il a écrit un ouvrage si agréable, qu'on s'aperçoit à ])einc combien cet ouvrage est substantiel. Ce dont il faut savoir gré surtout à M. Blaze de Bury, c'est d'avoir donné à ladmiralion qu'il professe pour Dumas et qui n'est pas au-dessus de ce que Dumas mérite, la forme méthodique et

1. Alexandre DumaSi Sa vie, sou k'nips, son œuvre. — Parisj Calmann Lévy, 1885.

scientifique. 11 dresse une théorie des drames de Dumas et une théorie de ses romans historiques comme il ferait pour un romancier et un dramaturge déjà consacrés depuis longtemps par la tradition. 11 appuie cette double théorie sur des règles, des exemples, des rapprochements sans nombre que lui fournit sa connaissance des littératures. A propos de la reprise de Henri III et sa Cour, j'ai dit ici sous quelles influences toutes modernes et toutes vivantes se développa et fructifia l'étonnante imagination de Dumas, dont la semence fut dans une race enfantine infiniment plus sensible que ne l'est la nôtre aux beaux contes gigantesques et absurdes. Je vois avec plaisir que je me suis rencontré avec Blaze de Bury. C'est les mêmes influences que celuici s'attache à relever. Elles ont fait d'Alexandre Dumas un magicien tout ensemble du conte et de l'histoire. La faculté historique est une de celles qui frappent le plus dans Dumas ; et l'un des mérites du livre de M. Blaze de Bury est d'afllrmer hardiment cette vérité. Dumas se moque parfaitement de l'histoire, pour peu qu'elle l'embarrasse ; il s'en moque, mais il la saisit à plein corps et la popularise par l'intérêt romanesque. Dumas inventait et j'ajoute crûment : quand il s'agissait de faits contemporains, il mentait et se vantait sans vergogne. Son don merveilleux était de ne jamais inventer et

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mentir. que dans le sens de la vérité. Lisez dans ses Mémoires son divertissant récit de la prise de Soissons par Dumas en juillet 1830, par Dumas seul, bien entendu, sans Maquet ni Gaillardet. Il n'y a pas un trait qui ne soit d'illusion ; lisez ensuite ce qu'on possède de procès- verbaux sur l'événement, et comparez ; vous deviendrez pensif; dans le récit de Dumas, où il n'y a pas un mot de vrai, tout est exact; l'imagination, précisément parce que c'est l'imagination de l'histoire, ne s'est donné carrière que dans les limites du réel . J'ai consacré six mois de ma vie, pendant que j'étais au Conseil d'État, à étudier par le menu les trois journées de juillet; j'ai lu à peu près tout ce qu'on a imprimé là-dessus; et vous me croirez si vous voulez, le récit de Dumas dans les Mémoires \ ce récit, émaillé et chargé de gasconnades insupportables, est le seul qui fasse voir au complet, et comme elles ont été, médaille et revers, les trois journées. Le plus grand historien de ce siècle, Michelet, reconnaissait ce génie de Dumas et le prix pour l'hisloire de ses fictions romanesques. Il a défini Dumas « l'une des forces de la nature » .

1. Alexandre Dumas. Afes Mémoires, — 10 volumes, allant (le 1820 à 1832. Paris, Calmann Lévy. Bibliothèque à 1 fr.

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