‹ Trois années de théâtre, 1883-1885Chapitre 8 sur 37 · CASIMIR DELAVIGNE · texte numérisé non relu

CASIMIR DELAVIGNE

Louis XL — Le théâtre de Casimir Delavigne. — Delavigne et Hugo. — Succès de Louis XI. — Échec du Roi s'amuse. — Delavigne, Shakespeare et Walter Scott.

C'est bien commencer l'année dramatique et la série des lundis populaires de l'Odéon que d'avoir repris dès le premier soir, comme l'a fait M. de La Rounat, Louis XI, de Casimir Delavigne.

Le théâtre de Delavigne n'est guère connu de la génération actuelle. Le nom même du poète n'éveille plus chez les jeunes générations d'autre idée que celle du médiocre, du poncif et du rococo. Casimir Delavigne assurément a été prisé trop haut entre 1830 et I80O. Il est en revanche trop déprécié aujourd'hui. Casimir Delavigne est de second rang seulement, soit qu'on le classe dans la succession de

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notre histoire dramatique depuis le Cidol le Menteur, soit qu'on Je compare à ses contemporains. Il n'a pas eu le génie, il n'a pas eu la grande iniagi nation ; il a eu la réflexion, les bonnes études et le talent. Son talent môme, pour se soutenir et pour frapper, a besoin de l 'acoustique morale de la scène; ni la prose de Don Juan d'Autriche, ni le vers de Louis XI ne subsistent par soi ; le vers tragique de Casimir Delavigne, particulièrement, s'aplatit et tombe à la lecture. Ne croyez pas pourtant que le talent, soutenu par les bonnes études, soit si peu de chose, puisqu'il a mis et maintiendra Casimir Delavigne en bonne place, au second rang des auteurs dramatiques, dans une littérature où le théâtre a été presque inépuisable en chefs-d'œuvre. Quand on n'est pas du grand vol, quand on n'est en sa composition et en son vers dramatique ni Racine, ni Corneille, ni Ponsard, ni Augier, il est beau encore d'être Voltaire ou Casimir Delavigne. Non seulement Casimir Delavigne, s'il n'est pas de premier ordre, a cependant son rang marqué pour toujours dans l'histoire de notre littérature avec Louis XI, les Enfants d'Edouard, Don Juan d'Autriche, et surtout l'École des Vieillards; mais encore, il a exprimé d'une façon heureuse en son état d'âme et d'esprit la constante moyenne de l'esprit de France, qu'on ne retrouve plus aujourd'hui, même

chez l'élite de l'élite, que très rarement ; et cette moyenne était, en 1840, celle d'une société tout entière. Louis-Philippe aimait Casimir Delavigne d'une dilection particulière. Un instinct l'avertissait que c'était celui-là qui était son poète. Le beau règne de Louis-Philippe serait incomplet, quelque chose d'indispensable manquerait à la littérature de cette époque fortunée, si Casimir Delavigne n'avait pas existé.

Il a été longtemps de mode d'opposer entre eux Casimir Delavigne et Victor Hugo, comme il l'est encore d'opposer Victor Hugo et Ponsard. C'était la lutte de deux sectes littéraires. La religion de Casimir Delavigne était une religion bourgeoise, tempérée, gallicane, presque janséniste ; la religion d'Hugo était un papisme exubérant, enthousiaste, fanatique, avec tout un appareil d'adoration, d'encens, de myrrhe, d'idolâtrie, et de litanies, à'ex-voto, de hallebardiers et de sbires d'Église, avec des miracles, des processions, des mystères d'Isis, des confréries de corybantes. La religion la plus ardente a écrasé l'autre. Mais les destins littéraires sont changeants, quoi qu'on fasse. Ils ont des retours. Le Roi s'amuse de Victor Hugo (novembre 1832) et le Louis XI de Casimir Delavigne (février 1832) sont tous deux de la même année. Il se trouve qu'on les a repris, après un long intervalle, vers le même

temps, le Roi s'amuse à la Comédie-Française, vers la fin de l'an 1882, et Louis XI h l'Odéon. La tragi-comédie de Louis XI a retrouvé sans difficulté les sufl'rages d'autrefois ; le Roi s'amuse a presque sombré. Que ceux de la religion se rassurent ! Je n'ai nulle envie de comparer même de loin la tirade de Nemours en tant que vers.

Non pas la liberté, Coictier, mais la vengeance

à la tirade de Saint-Vallier.

Vous, Sire, écoutez-moi

Comme vous le devez, puisque vous êtes roi ;

encore moins d'humilier la Légende des siècles devant les Messéniennes. Il n'en est pas moins vrai que Louis XI peut encore être représenté avec succès et que le Roi s'amuse ne peut plus l'être. Le fait positif est là. La représentation du second acte de Louis XI s'est poursuivie sous un feu roulant d'applaudissements. Par malheur, on a eu ensuite un entr'acte interminable qui a laissé au public le temps de se refroidir. Sans l'absurde usage des longs entr'actes, qui règne maintenant partout, excepté à la Comédie, et qui est partout nuisible aux œuvres, nous aurions peut-être assisté, non seulement au succès de Louis XI, mais encore à une espèce d'apothéose de Casimir Delavigno.

Pourquoi cette différence de destinée entre Louis XI et le Roi s'amuse? C'est que le public sent bien qu'on lui développe dans le Roi s'amuse une thèse antimonarchique de parti pris, mise en beaux vers, et non pas un drame vivant de peuple à roi et de , roi à peuple. C'est que François P"" est un personnage historique trop rapproché de nous et trop connu, même du gros des spectateurs, pour qu'un poète, en le transportant sur le théâtre, puisse le transformer à sa guise. Or, Victor Hugo a abusé de la permission ; on ne retrouve ni le vainqueur de Marignan et l'ami de Léonard de Vinci dans ce Sultan, ce Turc, ce Barbe-Bleue qu'il nous a peint, ni la fière noblesse des guerres dltalie dans la réunion de pourvoyeurs dont il compose la Cour du roi. Au contraire, si l'on n'a pas dans le Louis XI, de Casimir Delavigne, le vers éclatant et fulgurant d'Hugo, on y a le mouvement dramatique, on y a l'étude, l'intelligence et le respect des lois du théâtre. Pour l'homme de métier, il est sensible que Casimir Delavigne a construit son personnage de Louis XI au moyen de procédés mécaniques connus, où le travail d'un sage entre pour beaucoup plus que l'inspiration d'un poète. Un seul épisode de l'opéra comique de Fra Diavolo, par exemple, lui a fourni deux de ses effets saillants : le premier, lorsque Louis, au second acte, est interrompu par V Angélus

dans la combinaison d'un guet-apens et se met à se signer ; le second, lorsque Nemours, au quatrième acte, retient son poignard, déjà levé sur le roi, parce que celui-ci s'agenouille à son prie-Dieu :

Mon pèro, il vous laissa finir votre prière.

Procédé ou non, le public est secoué parla vérité de ce Louis XI. Le roi que le poète nous montre et qu'il fait vivre sur la scène n'est pas une figure arbitraire ; c'est sans aucun doute le Louis XI des dernières années, tel que l'avaient fait la maladie, la longue contention d'esprit, le remords physique, les premières atteintes de l'apoplexie, abêti et surexcité par la crainte de la mort, mais politique toujours aussi lucide, chef d'État toujours aussi appliqué, despote toujours aussi avare de son pouvoir et aussi inquiet du bon emploi de ce pouvoir, vilain homme et méchant homme plus que jamais. C'est par la partie du drame où apparaît ce caractère de roi, ce spectre historique, c'est par le second acte et le troisième que le public populaire de rOdéon, avec une sûreté de goût dont il faut le féliciter et nous féliciter, s'est laissé le plus vivement saisir. Il est resté assez indifférent aux aventures amoureuses de Marie et de Nemours.

Le roman de Marie et de Nemours, que Casimir Delavigne était sans doute fier d'avoir inventé,

constitue la partie faible du drame. On excusera, si l'on veut, cette petite histoire intéressante et morale par la raison qu'elle a fourni à Casimir Delavigne un moyen commode de nous développer, sous toutes ses faces, le roi Louis XI. Mais c'est justement cela qui est, en matière de dramaturgie, le procédé mécanique vulgaire. C'est de cela que Shakespeare n'aurait pas eu besoin, outre que Shakespeare aurait vu plus profondément chez Louis XI et déchaîné avec plus d'audace et de terreur le demi-fou, la demi-folie des Valois. Shakespeare aussi en mêlant à l'action Comynes et Coictier, se serait gardé de les y faire intervenir avec les sentiments paternes que Delavigne a eu l'idée de leur prêter. C'est proprement cette idée-là qui mesure Casimir Delavigne et, comme on dit, le jauge ; avoir sous la main Comynes et Coictier, et ne pas s'apercevoir de combien leur caractère vrai est plus scônique que le caractère qu'on leur fabrique, soidisant pour les besoins de la scène !

Je nomme Shakespeare ; il le faut bien puisque le nom de Shakespeare sous Louis-Philippe était dans toutes les bouches lorsque s'agitait la querelle entre les tenants du drame hugolesque et ceux de l'ancienne tragédie classique. Pour les romantiques, Victor Hugo était le pur Shakespeare, le Shakespeare moderne, le Shakespeare français, se présentant,

superbe et téméraire, avec le shakespearianisme complet et sans réticences. Pour les classiques, Casimir Delavigne exprimait la transaction entre Shakespeare et notre théâtre du xvn" siècle. C'était un Shakespeare sage et tempéré, un Sliakespeare constitutionnel, le Louis-Philippe du drame shakespearien, qui avait réconcilié et marié Shakespeare et le bon sens, la langue du xvn*' siècle et le drame moderne, comme Louis-Philippe réconciliait et mariait la liberté et le principat.

Un demi-siècle a passé sur ces débats. Nous sommes maintenant étonnés d'appréciations aussi frivoles et aussi superficielles. On ne s'explique ces aberrations du jugement public que parce que Shakespeare, de 1820 à 1830, au lieu d'être lu et jugé pour lui-même et en lui-même, n'était employé par une secte littéraire, turbulente et rebelle, que comme un bélier qui devait battre et renverser le xvn* siècle français. Un souffle de Shakespeare a passé sur Hugo, mais ne l'a pas constitué pour cela à l'état de second Shakespeare ou même de pur shakespearien. Tout diffère dans Shakespeare et Hugo : la forme et la couleur du vers, la forme de l'esprit, la forme de l'imagination, la forme du drame. Pas même le costume et le décor ne les rapprochent, puisque le décor et le costume sont les deux parties de l'art théâtral dont Shak<îspearo

se soucie le moins, dont Hugo a le plus la passion et le don ! Pour Casimir Delavigne, il serait impossible de découvrir en lui un grain de Shakespeare gros seulement comme un grain de moutarde. S'il suffisait, pour être Shakespeare ou seulement shakespearien, de renoncer aux trois unités, de s'abstenir des confidents, d'employer au hasard des formules soi-disant moyen âge, de dire « damoisel » comme fait Casimir Delavigne, là où Racine eût dit « prince trop généreux », défaire suivre, au frontispice du drame, l'énumération des personnages de l'énumération des figurants « deux Écossais, un Marchand, un Héraut, un Officier de la chambre, un Officier du château, Clergé, Châtelaines, Chevaliers... », je consens que Casimir Delavigne s'est approprié Shakespeare en le corrigeant.

L'auteur de Louis XI a pu tout ensemble admirer le génie de Shakespeare et se défier du virus shakespearien. En tout cas, le virus ne lui est venu qu'atténué, à travers des cultures successives qui font que l'influence maligne a agi sur Louis XI et sur les Enfants d'Edouard, à l'état seulement de vaccin préservatif. Le virus avait d'abord passé par Schiller et Walter Scott. Ce qu'est au juste Delavigne, c'est un Walter Scott diminué et adapté.

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