‹ Trois années de théâtre, 1883-1885, Volume 1Chapitre 14 sur 47 · GASTON MAROT ET EDOUARD PHILIPPE · texte numérisé non relu

GASTON MAROT ET EDOUARD PHILIPPE

Kléber, — La vie réelle de Kléber et le drame. — Les Mémoires de madame de La Rochejacquelein, — Bonaparte et son rêve oriental. — Précepte pour faire un drame historique. — Napoléon et Thamasp-Kouli-Khan.

Le théâtre du Châtelet a repris Kléber, précédemment joué au Châtéau-d'Eau. Ce n'est pas un bien grand événement ; il peut faire l'objet de quelques remarques utiles et curieuses.

Parmi les ouvrages de l'esprit, quel est le plus difficile à exécuter? Après un poème épique, c'est certainement une pièce de théâtre. Rien n'est plus difficile: les gens les mieux doués, et qui ont réussi dans des genres similaires, échouent à cette tâche. Rien n'est plus facile: un jeune homme sans gran-

94 LE DRAME UISTOIUQUE

des études, et qui n'a jamais rien écrit auparavant, y réussit du premier coup. Lorsqu'on a connu, dans les cercles spéciaux, la double nouvelle que MM. Erckmann-Chatrian étaient occupés à composer un drame, national et militaire, dont le sujet tiré de Madame Thérèse serait la conquête du Palatinat par les Français, et que, de leur côté, MM. Gaston Marot et Edouard Philippe avaient sur le chantier un autre drame patriotique, tiré de la vie de Kléber, on n'a pas été long à augurer du destin des deux drames, tant parmi les directeurs que parmi le public. Les directeurs du Châtelet, qui était alors l'un des théâtres les mieux achalandés et les plus solidement assis de Paris, ont ouvert à MM. Erckmann- Chatrian leurs portes toutes larges. MM. Marot et Philippe n'ont trouvé pour recueillir leur Kléber que le théâtre éternellement vacillant et la troupe incessamment provisoire du Château-d'Eau.

MM. Gaston Marot et Edouard Philippe, gens d'esprit et de main l'un et Tautre, n'ont pas précisément la même situation littéraire que MM. Erckmann* Chatrian. Us n'ont pas publié une série d'idylles intimes ou héroïques, comme celles qui assurent à MM. Erckmann-Chatrian l'une des plus belles et des plus pures renommées de ce temps. Aussi ont-ils dû s'estimer très heureux qu'il y eût, au delà des limites où finit le Paris de tout-Paris, un théâtre bénévole

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qui consentît à les jouer sans grands frais de mise en scène, tandis que les directeurs du Châtelet, pour monter Madame Thérèse^ vidaient leur caisse avec entrain. Si l'usage était de parier sur les pièces comme on parie sur les chevaux, et s'il existait des bookmakers dramatiques, comme il existe des bookmakers hippiques, les agences eussent donné vingt contre un pour Madame Thérèse contre Kléber. Quelles ruines inattendues on aurait eues I Le drame de Madame Thérèse, avec les splendeurs de sa mise en scène, a traîné pendant quelques représentations devant des salles vides. En vain la matière en avait été fournie par l'une des œuvres poétiques les plus originales de ce dernier quart de siècle ; il méritait son sort, tant par le décousu de la conduite que par la stérilité du fond. Klébèr, au contraire, a eu plus de cent représentations au Château-d'Eau. Et voilà que le Châtelet le reprend et se l'approprie. Trop tard, je le crains ; le succès a été épuisé au Château-d'Eau. retour des choses d'ici-bas et des cœurs directoriaux ! C'est pourtant les décors de Madams Thérèse qui servent maintenant pour Kléberl Ah ! si l'on avait commencé par Kléberl Si Ton avait fait pour Kl&)er seulement la moitié des frais de mise en scène qui ont été faits pour Madame Thérèse / Ah ! si Ton avait su ! On ne savait pas I On ne peut jamais savoir I MM. Marot et Philippe ne se sont pas mis martel

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en tête. Us se sont bornés à découper en huit tableaux la vie de Kléber. Us ont bien adapté à cette vie un roman de leur invention, mais ce n'est pas la peine d'en parler. Une femme noble, séduite par Kléber en pays kaiserlick, puis enfermée par son mari, brutal et Autrichien, dans un noir donjon d'où elle s'échappe pour courir le monde à la recherche de son Français adoré et d'une petite fille, née de lui, que le méchant Austro -Hongrois a fait disparaître: voilà ce qu'ils ont imaginé! Vous trouverez cet ingénieux roman dans tous ceux de Victor Ducange. Puisqu'il est dans les goûts du public français qu'une petite histoire privée se mêle à la tragédie nationale et militaire, pour la diversifier et l'égayer, autant vaut cette histoire-là qu'une autre. Hors cela, MM. Marot et Philippe ont eu le bon esprit de ne rien inventer. Us s'en sont tenus à la biographie telle quelle de Kléber. Tout leur instinct, et c'est l'instinct même du théâtre, a été d'en discerner et d'en dégager les moments dramatiques et romanesques : les années d'apprentissage en Autriche contre les Turcs ; la prise à partie des royalistes par le héros révolutionnaire dans la personne du colonel du régiment Royal-Louis à Belfort ; les combats sous Mayence; la résistance aux émissaires de la Convention et la bataille de ChoUet ; l'arrivée à Nantes ; la disgrâce et la retraite dans la maison de Chaillot; la

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catastrophe finale en Egypte. Cette conception si simple de leur pièce en assure reflet. Les marches, les combats, les revues, les défilés de troupes, les délibérations et dialogues de généraux, tous les incidents divers, qui sont Tessence et l'objet du drame militaire, sont amenés, sans que Ton sente la contrainte et le procédé, par le courant du drame. Kléber reste le centre, toujours présent, de tous ces spectacles, de ces déploiements d'uniformes et de feux de peloton, des fanfares, des drapeaux et des tambours. L'intérêt ne se distrait pas un instant de Ja personne du héros principal; et, ce qu'on nous fait voir de plus saisissant en son rôle est aussi ce qu'il y a de plus conforme à la réalité historique de sa carrière et de son caractère. Le rideau ne tombe pas une seule fois sur l'un des événements de sa vie, sans que le spectateur ne sente s'éveiller en lui ce désir de savoir la suite, qu'il faut que l'auteur dramatique excite à tout prix et qu'il n'excite ici que par les moyens les plus naturels et les plus légitimes.

Mais pourquoi donc MM. Marot et Philippe, qui ont suivi pas à pas, dans leur pièce, la vie publique de Kléber, se sont-ils privés de deux des traits de cette vie qui, sans y rien changer, eussent produit au théâtre la plus vive et la plus grande impression? Us n'ont pas transporté dans leur pièce le dialogue

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héroïque tenu pendant la retraite de Corfou et rapporté par plusieurs contemporains, entre autres par madame de La Rochejacquelein. Kléber, se voyant harcelé par les Vendéens, dit à l'un de ses officiers: (( — Prends une compagnie de grenadiers. — Oui, mon général. — Place toi à la tête du pont de... — Oui> mon général. — Fais-toi tuer, toi et tes hommes et tu sauveras Tarmée. — Oui, mon général. » Ils n'ont pas non plus reproduit la scène de Nantes, scène à l'antique, ainsi contée par Tun des biographes de Kléber :

«... La ville de Nantes donna une fête aux généraux vainqueurs. Au moment où une couronne de lauriers descendait sur le front de Kléber, Tun des commissaires de la Convention s'écria que ces lauriers n'étaient pas dus aux généraux, mais aux soldats : « Nous avons tous vaincu, reprit Kléber avec » fierté ; Je prends cette couronne pour la suspendre » aux drapeaux de Varmée. »

D eût été fort aisé aux auteurs d'adapter Tun de ces traits à leur quatrième tableau et Tautre au sixième. Ils nous auraient donné aussi sans beaucoup de peine, en leur cinquième tableau, une Vendée plus complètement vivante et plus saisie, s'ils avaient seulement ouvert les Mémoires de madame de La Rochejacquelein^ pour y prendre quelques-unes des particularités dramatiques, quelques-uns des coups

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de scène tout faits qui abondent dans ce livre d'un intérêt si fort et d'une lecture si attrayante.

En général MM. Marot et Philippe ont la main légère et alerte. Leur dialogue est troussé. Nous les félicitons sincèrement de n'avoir pas inséré dans les scènes qui se passent entre gens du simple peuple soldatesque, les formules de fabrique et les incorrections baroques dont les vaudevillistes et les caricaturistes composent d'ordinaire aux sous-ofBciers et aux soldats un langage conventionnel imbécile, fait pour donner le dégoût, et que ni sous-offlciers ni soldats n'ont jamais parlé. Nous devons cependant les avertir, pour le cas où ils se proposeraient d'écrire un nouveau drame militaire et national, que ce genre a des écueils à fleur d'eau qu'ils n'ont pas toujours évités et des difficultés cachées qu'ils ne sont pas parvenus à surmonter. Us n'ont pas évité l'amplification oratoire vulgaire. Leur troisième tableau, qui est dramatique, le serait plus encore si Kléber ne lançait pas une insipide déclamation contre le général autrichien vaincu. Quelle démangeaison de déclamer, quand rien n'y force? Il y a une chose, à quoi l'on est malheureusement forcé dans le drame national et militaire et qui n'est pas simple du tout. Le drame national et militaire ne se peut passer d'exposés de situation stratégique et politique. Faites-moi donc un drame de Kléber, sans que Kléber développe

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des plans de campagne, traite de la Révolution et de son système, jette des aperçus sur l'Europe, les rois et les peuples ! Kléber, se taisant là-dessus, ne serait plus le héros du drame, il n'en serait que le prétexte. Or, c'est une horrible difficulté de rendre scéniques la stratégie et la politique. Dès que le héros d'un drame se met à disserter sur le gouvernement et sur la guerre, je vois se dresser tout de suite dans le drame le premier-Paris de journal, genre qui n'a rien de dramatique ; je vois apparaître dans le héros le faiseur d'embarras et le général en chambre qui épate les ignorants des cintres d'une géographie militaire inintelligible et ennuie les lettrés du parterre de ses maximes de La Palisse et de ses bévues ; j'entends une leçon d'histoire de collège, débitée par un professeur prétentieux. La leçon de collège et l'article de gazette, beaucoup trop prodigué, ont été pour beaucoup dans la chute de Madame Thérèse. MM. Marot et Philippe en font moins abus que n'avaient fait MM. Erckmann-Chatrian. Ils tombent pourtant dans le même défaut, et il leur faudra de sérieux efforts pour s'en corriger.

Leur grande scène du septième tableau entre Bonaparte et Kléber pouvait être très belle. Us l'ont manquée en somme, par l'impuissance où ils se sont trouvés de proportionner leur ton au sujet.

Arrêtons-nous sur cette scène; elle en vaut la

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peine, moitié pour ce qu'elle est, moitié pour ce qu'elle aurait pu être, avec le nom et le personnage de Bonaparte.

Nous sommes en 1798. A Toulon, s'assemble l'armée de la Méditerranée, l'aile gauche, comme affectait de dire Bonaparte, de l'armée d'Angleterre. Bonaparte vient trouver Kléber dans sa maison de Chaillot, et il lui propose un commandement sous ses ordres. Il ne trompe pas Kléber. Il ne leurre pas des mots d'armée d'Angleterre et de la Méditerranée le héros qu'il veut associer à son entreprise. Il lui dévoile tout son vaste dessein ; il lui découvre sans crainte son âme et son génie tout entiers. On va en Egypte, on va en Perse, on va dans llnde; on ne s'arrêtera qu'à Delhi et à Madras. Kléber est stupéfait, et le public aussi, parce que tout cela n'est pas préparé avec un soin assez adroit ni jeté d'un pinceau assez vigoureux, parce que les auteurs n'ont pas songé que la masse du public, même lettré, ne connaît pas encore aujourd'hui le fond de Bonaparte beaucoup mieux que ne le connaissait Kléber, au moment où ils placent l'entretien du général de Mayence et de la Vendée avec le général de l'armée d'Italie.

MM. Gaston Marot et Edouard Philippe ont touché le fond du fond. Ils ont mis le doigt, eux dramaturges, sur le grand ressort de Bonaparte avec plus de précision et de décision que n'a fait jusqu'ici

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aucun historien de métier. Pourquoi Bonaparte tientil tant à Corfou ? se demandait-on dans son étatmajor, lorsque, ayant conquis le nord de l'Italie, il s'occupa tout à coup avec ardeur des îles Ioniennes. C'est que Corfou était une porte ouverte sur l'empire turc et sur l'Asie. Le fond permanent de Bonaparte, c'est l'aspiration vers l'Orient ; c'est la passion ethnique que les Allemands appellent Draw^ nach Osten; c'est l'ambilion, quelquefois assoupie, jamais éteinte, de remonter comme Alexandre, le cours du Soleil jusqu'à sa source, de revoir, les armes à la main, Golconde et le Dekkan, qui venaient d'être bien récemment encore avec Dupleix, Paradis, Autheuille et Bussy, le théâtre des plus prodigieux exploits de notre nation. Bonaparte pensait fort sérieusement, au faîte de la puissance, il répétait à Sainte-Hélène que Sidney Smith, en l'arrêtant à Saint- Jean-d' Acre, lui avait fait manquer sa fortune. Sidney Smith, et un autre qu'il oublie de nommer, l'émigré Phelippeaux, son ancien camarade à l'Ecole militaire I Lorsqu'à Valence, durant son premier séjour (1783-1786), Bonaparte, second lieutenant, s'enflammait à la \eci\xre de Y Histoire philosophique et politique des établissements des Européens dans les deux Indes, par l'abbé Raynal, lorsqu'il se mettait en relation par lettre avec l'auteur, il y avait à peine un quart de siècle que nous avions perdu l'Inde. Les

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ET LE DRAME PASSIONNEL. i03

récits de Golconde couraient encore sur toutes les bouches. Nous ne possédons aucun document positif établissant que Bonaparte ait rien lu dans sa jeunesse sur Thamasp-Kouli-Khan, le conducteur de chameaux, usurpateur des trônes de Perse, d'Arménie et de Géorgie, et conquérant de Delhi, dont la vie et les destins offrent comme le pendant oriental, dans la première moitié du xvin® siècle, de la vie et des destins de Napoléon I" en Occident. Il est bien improbable qu'il n'ait pas entendu parler de cette aventure des Mille et une Nuits, et que le roman vrai du chef de bande du Khoraçan et de sa marche sur Kaboul, Kandabar et Delhi n'ait pas agi sur lui. Je note qu'au moment de l'expédition d'Egypte l'une de ses lectures, parmi les ouvrages romanesques, fut avec la Nouvelle Hél&ise et Werther^ un roman aujourd'hui bien oublié, de madame Daubenton, Zélie dans le désert, qui ne peut guère entrer en parallèle, pour les qualités de conception et de style, avec les chefs-d'œuvre dont se nourrissait d'ordinaire le général, homme d'un goût littéraire très pur. Mais Zélie se passe à Java! Toujours l'Orient, l'Orient aussi loin qu'il s'étend !

La clef de la vie de Bonaparte est là. Là est la seule explication raisonnable des trois grandes folies de son existence: le projet de tout abandonner devant Toulon pour aller servir chez les Turcs ; le

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départ pour l'Egypte en 1798 au risque de sombrer à jamais, lui qui était déjà à ce moment le maître de la France, dans une croisière anglaise ; la campagne de Russie, et ce qui est la caractéristique de cette campagne, ce qui en dénote l'objectif asiatique, Tentètement à s'établir à Moscou, quand ses généraux et sa méthode habituelle de guerre lui conseillaient de se diriger sur Pétersbourg. Les deux auteurs de Klébej^ — et c'est un grand honneur pour eux — ont entrevu ce Bonaparte, l'homme du rêve oriental, le Bonaparte égal à Alexandre et à Semiramis, le Bonaparte parallèle à Thamasp-Kouli- Khan, le Bonaparte, vengeur de Dupleix, qui, de 1796 à 1798 s'était formé et attaché une demidouzaine de Bussy (Lannes, Desaix, Murât, Hasséna, Dumas de La Pailleterie, etc), capables d'escalader n'importe quel rocher des Oxidraques et n'importe quel Gingi. Us l'ont discerné, ils nous l'ont montré sur la scène, dévoilant les poussées de son génie et de son cœur vers l'Est, ce Bonaparte, plus vrai historiquement et poétique avec plus de grandiose et de pittoresque que tous ceux qu'on nous a présentés Jusqu'à présent l Et ils n'ont pas su lui faire parler un langage scénique ; ils n'ont pas su lui communiquer au théâtre l'intérêt dramatique qu'ils lui ajoutaient dans la réalité! lia scène est sourde et lourde ; elle ne sonne pas, elle n'éclaire pas. Faute

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de Texpression ! Faute du choix du détail qui explique et fait relief I

Que faudrait-il pour que des discours, qui jettent tout à coup sur le drame de la langueur et de la fadeur produisissent un effet tout contraire ? Il ne faudrait la plupart du temps qu'un léger changement de ton, un coup de pouce d'artiste donné à la phrase et à l'argument d'une certaine façon au lieu d'une certaine autre ; presque rien. C'est ce presque rien qui est tout puisqu'il consiste à élaborer en drame des matériaux qui se présentent d'abord sous une forme anti-scénique.

Ici je suis obligé d'atténuer et de corriger ce que j'ai dit plus haut de l'instinct dramatique. Cet instinct tout seul ne suflBt pas absolument à tout. Il suffit pour poser bien en scène les personnages, pour nous les montrer bien en vie, pour concevoir, animer et conduire l'action. Il ne suffit pas pour qu'un auteur amené par son sujet à entreprendre une ou plusieurs dissertations, ne se comporte pas à la façon d'un joueur d'orgue de Barbarie qui tourne la manivelle; et le flon-flon part, mécanique, banal, sans nuances. U ne suffit pas pour écrire des scènes où l'on voit se rencontrer, se communiquer l'un à l'autre et s'entrechoquer deux grands personnages historiques. Quelque peu d'étude et de pratique des maîtres ne serait pas inutile dans les cas de ce genre,

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même aux auteurs qui possèdent le don et la divination du théâtre. Si malaisé qu'il puisse être au théâtre de disserter ex professa sur la politique et la stratégie, il est un certain nombre de poètes tragiques, appartenant à des écoles et à des méthodes bien différentes, qui se sont tirés de cette opération à leur honneur. Personne, je le suppose, ne voudrait retrancher des Burgraves, de Bernant^ de Buy-Blas, les vastes tableaux d'histoire et les exposés de situation politique qu'ils contiennent ; ce serait retrancher de ces drames tout ce qui en fait la beauté, et j ajoute, dût-on me taxer d'impertinence, tout ce qui est l'excuse du drame proprement dit. Pourquoi l'auteur dramatique, qui veut écrire une pièce nationale et militaire et qui prévoit qu'il sera contraint, bon gré, mal gré de disserter quelquefois au cours de sa pièce, ne commencerait-il pas par apprendre par cœur le monologue de Charles- Quint et le discours de Ruy-Blas au Conseil de Castille? 11 se ferait ainsi l'oreille et la main. Il monterait tout de suite de quelques tons au-dessus de la tartine vulgaire de feuille périodique, dans laquelle je sens déjà qu'il va barboter, le malheureux 1

Je pourrais et devrais nommer aussi Shakespeare, qui a tant écrit de pièces nationales et militaires. Je n'ose, sur le point dont je traite, le recommander expressément. Il ne m'est pas donné de lire Shakes-

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peare dans sa langue ; c'est une raison pour moi de ne parler de lui, au moins pour ce qui est le détail et le spécial, qu'avec une extrême réserve. J'entrevois pourtant qu'il a sur ce point de la dissertation politique des audaces naïves que son génie peut faire passer, mais qu'il serait imprudent de proposer pour exemple à des auteurs dont le but doit être de joindre à l'instinct qu'ils possèdent du théâtre quelques-uns des avantages qui naissent de l'étude et de l'art. L'acte premier du Roi Henri F, rempli en grande partie par les thèses de droit que l'archevêque de Cantorbery soutient à rencontre de la loi salique, m'a toujours causé beaucoup de surprise et un peu d'ennui *. On dira que cet acte est la représentation toute pure et d'une exactitude parlante d'un Conseil privé dans l'exercice de ses fonctions. J'en tombe d'accord. Il en résulte que j'exhorterais volontiers un jeune maître des requêtes à lire les harangues de l'archevêque de Cantorbery pour se former à l'art d'opiner dans les assemblées générales du Conseil d'Etat. J'inviterais avec moins de confiance les auteurs dramatiques de notre pays à prendre pour modèle de la délibération théâtrale le premier acte du Roi Henri V.

1. Œuvres complètes de Shakespeare, traduites par Emile Montégut. Tome V. Paris, Hachette, 1869.

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En revanche, je leur rappelle qu'il existe dans notre langue, et parmi nos classiques, deux maîtres chez lesquels on peut beaucoup apprendre, même pour la confection d'un simple drame populaire, national et militaire, parce que ces deux maîtres ont manié la stratégie et la politique avec la même énergie scénique, avec la même aisance, la même sublimité et la même profondeur que les passions de Tâme. C'est Corneille et Racine, bien rebattus tous deux, mais chez qui Ton trouve toujours de nouveaux chemins à explorer. Un auteur, qui se propose poiK son genre propre le drame national et miUtaire, ne saurait trop souvent revenir aux cinq tragédies romaines de Corneille : Horace, Cinna, Pompée, Sertorius, Nicomède. La légende veut que le grand Condé se soit écrié un jour : « Où donc Corneille a-t-il appris Fart de la guerre ! » Vraie ou fausse, Tanecdote a le mérite d'exprimer avec éclat Tune des qualités de Corneille, qui pouvait donner à de grands guerriers des leçons de guerre et qui savait rendre ces leçons dramatiques. Et avec quelle habileté, avec quel à-propos Racine tisse la politique et les discours politiques dans la trame de sa tragédie 1 A ce point de vue, Andromaque, Athalie, Bajazet, Britannicus, Mithridate sont remplis de merveilles, que domine sans les écraser, la merveille unique entre toutes, Texposition de Bajazet.

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Relisez-la, je vous en conjure, ô monsieur Marot, ô monsieur Philippe, cette exposition de fio/a^c^; ayez bien dans la. tête votre Acomat, la prochaine fois qu'il vous arrivera de vouloir nous montrer en scène un Bonaparte, mettant à nu son âme et ses desseins I

Je ne veux pas dire, bien entendu » qu'on égalera de tels maîtres parce qu'on aura pris des leçons, ni qu'on ne puisse écrire encore avec beaucoup d'honneur et de gloire sans les égaler. Je ne promets pas à un auteur dramatique, quand il aura essayé de s'asshniler les harangues politiques ou stratégiques d*Hugo, de Corneille et de Racine, quand il aura médité à loisir Hugo et son éloquence philippique, Corneille et la vigueur de son rythme. Racine et ses à-fond d'une brutalité froide, avec la souplesse étîncelante de ses dégagements, je ne promets pas à cet auteur qu'il sera, pour cela, enveloppé d'un rayonnement de Racine, de Corneille et de Hugo. Je crois pouvoir lui garantir qu'il ne gâtera plus par de fautives déclamations un drame militaire qui serait d'ailleurs bien conçu et bien mené. Il ne s'élèvera peut-être pas à des hauteurs extraordinaires ; il y a un degré de platitude où il ne tombera pas.

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