EUGÈNE SUE ET D'ENNERY
Le Juif-Errant, — Discussion des procédés d'un drame populaire de Tan 1849. — Avantage pour le spectateur du respect de l'unité de temps et de Tunité de lieu. — Rôle des Jésuites selon les pays et les régimes divers. — Rodin et Bourdaloue. — Méli-mélo d'un mystère et d*un drame actuel de religion et d'irréligion.
Le Juif-Errant est un drame qui s'ouvre dans une ménagerie des environs de Leipsick, en 1831, se continue à Paris dans le quartier des Vieilles- Boucheries et du Veau qui tette et se termine en Paradis devant le Conseil des Anges, assemblé autour de la Vierge Marie. On commence de le jouer à huit heures moins un quart et la représentation n'en est pas encore achevée à une heure moins cinq. Voir une telle pièce est plus qu'un plaisir, c'est un métier; on est obligé d'y mettre
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beaucoup d'attention; et dire ensuite qu'on a touv compris, ce serait surfaire son intelligence. Pour moi, je ne me suis complètement débrouillé que le lendemain, en me reportant à la brochure. Jugez aussi quelle entreprise que celle d'une pièce pareille au Juif-Errant^ puisque les auteurs doivent faire tenir, dans l'espace d'une soirée, sous forme de drame, une suite d'événements qui, sous forme de roman-feuilleton, a rempli des volumes! C'est du théâtre in-folio. J'ai vu autrefois fe Juif-Errant en province. Je ne me rappelle plus si c'est à Dijon ou à Rochefort. Au moins, on le divisait en deux soirées.
Il y a beau jour qu'on ne parle plus en France ni ailleurs de l'unité de lieu, de l'unité de temps et de l'unité d'action. Je ne m'en plains pas. Je ne regrette pas absolument les trois unités, du moins les deux premières On a tort pourtant de les trop dédaigner et de s'en trop moquer. J'inclinerais à croire qu'Eugène Sue et M. d'Ennery ont écrit tout justement leur drame du Juif^-Errant pour démontrer par le contraste les avantages, bien oubliés aujourd'hui, que peuvent offrir même l'unité de lieu et l'unité de temps. Ces deux règles retenaient un peu, comme par un frein mécanique, le vagabondage naturel aux auteurs très inventifs.
M. d'Ennery a beau être le prince du drame
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contemporain. Les personnages de sa pièce ont beau avoir été popularisés par le roman qui a précédé le drame de quatre à cinq ans, par la gravure qui n'a cessé de reproduire et de nous rendre familières les figures de Rodin, de la Mayeux, de la reine Bacchanal, d'Adrienne de Gardoville^ du bon et fidèle coursier Jovial, portant à travers les Russies et les Allemagnes, Rose et Blanche, les deux filles orphelines du maréchal duc de Ligny, tandis que l'ami Dagobert s'en va à pied et tient la bride. Le drame lui-même a beau nous présenter plusieurs scènes saisissantes où sont empreintes à la fois la çiain d'un robuste constructeur de romans et celle d'un habile constructeur dramatique.
Tout cela est fort bien. Le drame, dans l'en* semble, n'en fait pas moins l'effet d'un panorama de lanterne magique qui ne serait éclairé que d'une lumière intermittente. Nous croyons comprendre et nous ne comprenons pas. Nous éprouvons des impressions, tantôt comme de culbute violente, tantôt d'intolérable langueur. Avec cela des stupéfactions indicibles. Et pourquoi? Mânes de l'abbé d'Aubignac, soyez vengées 1 Parce que la bonne vieille règle radoteuse de l'unité de lieu est aussi trop effrontément bernée dans un drame dont l'action se déroule tour à tour au pôle Nord, sur la place du Châtelet et au ciel I Parce que la règle de l'unité
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de temps est violée trop matériellement et trop à nos dépens, dans une pièce qu'à Paris on affiche pour le soir et où le rideau définitif ne tombe pas avant le lendemain matin ; qu'à Rochefort, ville sage et soigneuse de son sommeil, on débite en deux tranches.
C'est Rochefort qui a raison.
D y a en effet deux pièces successives dans le Juif-Errant, ou, si Ton veut, deux reprises distinctes du même sujet. A ce point de vue déjà, le drame est mal construit, bien que M. d'Ennery soit Tarchitecte.
On connaît la fable fondamentale du Juif-Errant, Elle nous montre en action la Compagnie de Jésus et les moyens que la célèbre Société met en œuvre pour asseoir sa domination sur l'Église, les gouvernements et les familles. La conception de la Société de Jésus, que se sont appropriée Eugène Sue et M. d'Ennery, a été, avant eux, celle de beaucoup de grands esprits, Pascal et Saint-Simon entre autres. Eugène Sue et M. d'Ennery l'ont condensée, exagérée et encore plus tournée au tragique et au sombre. C'est évidemment une conception qui ne touche qu'au gros des choses et à une seule face. On peut reconnaître, dans les noirceurs que nous retracent Eugène Sue et M. d'Ennery, dans les odieuses maximes dont Rodin et l'abbé d'Aigrigny nous font
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ET LE DRAME t»ASSIONNEL. 57
étalage, les jésuites allemands d'Ingolstadt et de Vienne, à l'époque de la guerre de Trente Ans, les jésuites espagnols à Tépoque de Philippe U et de Philippe V, voire Fesprit du généralat et du conseil de direction qui siège à Rome. On n'y reconnaîtrait pas Bourdaloue, Charlevoix, Porée, Cosson, tous ces jésuites français du xviu® siècle, qui ont été les maîtres ou les amis de Voltaire, de Marmontel, de la séduisante Favart. Ces gens-là possédaient la bonne culture. Ils avaient le jugement ouvert, et sur quantité de points d'importance, singulièrement libre. Je ne sais comme il se fait que parmi tant de beaux esprits et de beaux génies de notre xvn® siècle à son apogée, qui professaient un catholicisme fervent, on n'en trouve qu'un seul qui ait parlé des protestants tout à fait bien. Ce n'est ni Boileau, ni Racine, ni Bossuet, ni Fénelon; c'est un jésuite, c'est Bourdaloue. Tous les jésuites ne sont pas des Rodin.
Mais je bavarde et m'égare. Tenons-nous à Rodin, puisque c'est de lui qu'il s'agit. Rodin, donc, et l'abbé d'Aigrigny ont le tort très grave, au point de vue du drame, d'être tenaces à l'excès et de s'y reprendre à deux fois.
Rodin et l'abbé d'Aigrigny, tous deux membres de la Société de Jésus, cherchent à s'assurer pour leur ordre la possession d'un héritage de deux ceats
58 L£ DHAHE HISTORIQUE
millions. Dans ce dessein, ils accumulent, pendant une suite de douze tableaux, les actes de scélératesse les plus violents, tels que vol de papiers avec effraction; tentatives d'assassinats, dénonciations calomnieuses à la police et au parquet, enlèvement de jeunes filles, fausses déclarations et faux procèsverbaux. Couvents, maisons d'arrêt, maisons de fous, prison pour dettes, il n'est pas un système connu ou imaginable de séquestration qu'ils n'emploient contre leurs adversaires, les héritiers du sang. En fin de compte, vers le milieu du douzième tableau, il se trouve qu'ils ont échoué. Le drame est donc arrivé à son dénouement naturel. La chasse aux deux cent douze millions était le sujet fondamental, les jésuites ont manqué leur coup; c'est bien fait; ça finit bien; allons nous coucher.
Pas du touti cet enragé Rodin s'écrie qu'il va
recommencer; que l'Ordre et ses agents s'y sont mal
pris; qu'on a été trop brutal et trop direct; qu'on a
violé la morale trop en face au lieu de la tourner;
qu'on n'a encore montré du jésuite que la bagatelle,
de simples forfaits que le Code punit tout au plus
des travaux forcés à perpétuité; que lui, Rodin, par
les moyens doux, qui sont les plus effroyables, le
pudeur, le mensonge, la haine et
îment semées entre les amis et les
a maître, avant trois mois, de la
situation et qu'il va enfin nous faire voir, selon le terrible mot de Saint-Simon, ce que c'est qu'un jésuite/
Pour le coup, le spectateur frémit, non pas de ce que c'est qu'un jésuite, mais de ce que le drame, qui semblait terminé, recommence sur nouveaux frais pour se dérouler encore pendant huit tableaux. U est onze heures du soir et chacun regarde sa montre. Ces sortes de péripéties, inattendues et tardives, qui mêlent les fils quand déjà on croit Técheveau tout entier dévidé, sont souvent usitées dans le roman-feuilleton, et presque toujours avec succès. Elles ravissent Tabonné fidèle. Rocambole allait mourir, et son cycle se fermer à Fendroit le plus pantelant. L'auteur ressuscite sans plus de façon Rocambole à la demande générale. Trois cent mille lecteurs sont aussitôt dans la jubilation. Nous ne sommes pas, au théâtre, devant le drame comme au coin de notre feu devant le feuilleton. Le spectateur, quand approche minuit, n'est pas du tout fâché que Rocambole meure et qu'une fortune qui a été disputée entre divers, pendant douze tableaux, se fixe enfin sur quelqu'un. Plutôt que de voir reprendre cette chasse pathétique à l'héritage, durant douze autres tableaux, les libre-penseurs les plus forcenés attribueraient sans difficulté les deux cent douze millions à Escobar en personne, afin que
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le spectacle finisse. Ils y ajouteraient de bon cœur quarante sous de leur poche.
Ce qui m'effare le plus dans tout ceci, c'est encore ce juif, le juif errant! Que diantre vient-il faire dans la pièce à laquelle il donne son nom? On le voit au troisième tableau du prologue, sur .es confins du monde, parmi les glaces du pôle, arrivant de rinde. Il voudrait se reposer. Une voix impitoyable qui tombe d'en haut lui crie : Marche ! Marche! On le voit au dix-huitième tableau, qui monte au ciel, ayant à sa droite et à sa gauche les deux filles orphelines du maréchal duc de Ligny. Je conclus de là qu'au troisième tableau le Seigneur est toujours irrité contre lui, et qu'au dix-huitième la colère du ciel est apaisée. Comme il s'agit d'une légende, je trouve très naturel que la fin de la légende soit ime apothéose. Mais pourquoi le dénouement de la légende d'Isaac Laquedem est-elle aussi le dénouement des aventures du brave Dagobert et de celles courues en même temps par l'héritage de deux cent douze millions ? Quelques mots très rapides, prononcés dans le tableau du pôle Nord, m'apprennent bien que les innocentes victimes, persécutées par Rodin, sont les derniers descendants d'une lignée de dix-huit siècles dont Isaac Laquedem est l'auteur originel. Pour le dire en passant, ce tableau, dont on a fait le troisième, serait bien plus intelligible
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s'il était resté, comme autrefois, le premier. Il ne rendrait pas toutefois beaucoup plus solide et beaucoup plus acceptable, en changeant de place, le fil ou la ficelle par laquelle la l^ende du Juif-Errant se relie à la lutte de Dagobert et de Rodin.
Je me demande si ce juif n'est pas tout bonnement un deus ex machina, fort grossier, qui permet d'imprimer sur l'affiche un titre de drame plus retentissant que ne le serait le titre Rodin ou le titre Dagobert, et qui sert aux auteurs à les exempter de tout souci sur les complications et les difficultés de leur pièce. Toujours est-il que le personnage n'apparaît jamais que pour tirer d'embarras les dramaturges. Un général, auquel les auteurs et Dagobert s'intéressent, est-il devant la gueule d'un canon, qui lui dégorge sa mitraille? Le juif s'élance, il se place entre le général et le canon; il intercepte le biscaïen qui s'évapore en fumée. L'abominable Rodin tient-il pour de bon, en vertu d'un testament incontestable, les deux cent douze millions qu'il a longtemps convoités ? Dans le moment que le notaire va lui délivrer le legs, les murs s'ouvrent, le juif les traverse comme s'il n'était qu'un fantôme fluide, et il apporte au notaire des codicilles qui changent du tout au tout la face des choses. Quand enfin nous en avons assez et trop de Rodin, et que nous ne savons plus comment nous pourrons en être déli-
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62 LE DKAME HtSTORtQtlË
vrés, le juif arrive encore une fois, on ne sait comment, on ne sait d*où. Il étend le doigt sur la tête du jésuite, et celui-ci tombe foudroyé.
Cette mort de Rodin nous est visiblement donnée comme miraculeuse; et le doigt du juif est ici le doigt de la Providence qui tient plus en faveur les juifs que les jésuites, et qui, en ce siècle, nous le prouve bien tous les jours. C'est donc un miracle, et je ne refuserais pas d'y croire. Malheureusement, je n'étais pas engagé tout à Theure encore, au onzième tabhîau, sur le chemin des miracles ; j'étais au Veau qui tette, dans le salon des noces et festins. Ce n'est pas un personnage, ni réel ni fantastique, ce juif; c'est un simple truc. Et c'est pourquoi je ne cesse de me répéter, tout le temps de la pièce, malgré la faible et lointaine explication du prologue : a Mais qu'est-ce que ce juif fait donc dans la pièce? N'aurait-on pu se passer de lui ? » D'autant que, quand le juif est enlevé au Paradis, je ne sais plus ce que sont devenus ou ce que vont devenir la plupart des héritiers légitimes des deux cent douze millions, qui sont, eux, bien réellement et bien nécessairement de l'affaire et de la pièce.
Et puis, ce Paradis, avec les Trônes et les Dominations, pour conclure les vicissitudes d'un testament que nous a lu un notaire, un vrai notaire en chair et en os de l'an 1832 1 Certes, je ne voudrais pas
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condamner un pauvre auteur dramatique à ne pratiquer que les genres tranchés. Mais aussi, passer du Veau qui tette au Paradis ! Et ce ne serait encore rien. A la rigueur, on se ferait à cette transition un peu brusque, si elle était la seule. Elle ne Test pas. A côté de ces secousses purement scéniques, on exige de notre moral et de notre intellect des transformations, des sauts de pensée et de sentiment, encore plus soudains et difficiles. La pièce a tout Tair d'un pamphlet en action contre les dévots et la dévotion; peu à peu, si amis de la religion que nous puissions être, nous nous y accoutumons ; et voilà que tout à coup les deux auteurs nous saisissent, . tout chauds encore de leurs déclamations philosophiques, pour nous prosterner aux pieds de la Vierge et des saints Archanges! Non! non! je ne saurais me faire à des variations aussi subites de température morale. Je ne puis pas m^assimiler cette mixture des articles du Constitutionnel de 1845 avec les Mystères sur la Passion, qu'on joue encore tous les dix ans dans les montagnes de la Bavière. Décidément, les genres tranchés ont du bon.
Ce qui soutient une pièce aussi disparate, c'est la variété de ressources et l'adresse prestigieuse qu'y a déployées M. d'Ennery et qui étaient indispensables plus qu'ailleurs, dans ce précipité confus d'éléments réfractaires. Ce qui la soutient encore mieux, c'est
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la clarté et le relief des types conçus par Eugène Sue et que le drame n*a eu qu'à reprendre tels quels. Rodin, Dagobert, la reine Bacchanal, la petite Mayeux, sont vrais et en saillie. Rodin surtout! Je ne dis pas que les Rodin soient fréquents dans la Compagnie de Jésus; je n'en sais rien. Je ne parle ici que de la vérité dramatique. Étant données les règles du fameux Institut, la dépravation de ces règles peut engendrer un Rodin conune leur application vertueuse a engendré des Bourdaloue. Rodin nous représente un caractère possible et logique de jésuite: l'ambition insatiable et sans frein moral dans le renoncement à tout. Je ne lui reproche que d'être un peu crasseux pour un homme qui prétend devenir pape; ce dernier trait est forcé. Je lui reproche aussi la scène où il décide, sous des prétextes de salut, l'honnête Françoise Beaudoin, femme de Dagobert, à commettre une très vilaine action ; cette scène n'est peut-être pas au-dessus du caractère et du génie de Rodin ; elle est trop forte pour le style ordinaire et la gamme de nuances psychiques de M. d'Ennery.
Beaucoup d'autres scènes sont franchement belles et gardent après trente ans toute leur vigueur dramatique. Je citerai, en premier lieu et horè ligne, la scène du pôle Nord, entre le juif errant et la Voix de Dieu. Prise en soi, cette scène produit un effet
solennel de religieuse terreur. Il y a de TEschyle là dedans. Ohl les légendes populaires I Quelle source encore, dans notre siècle désenchanté, de poésie et de tragédie, si on les traitait avec simplicité et largeur selon la loi interne de leur développement, et non à titre d'épisodes factices associés, malgré Minerve, à un drame moderne.
Je citerai également tout le tableau du retour de Dagobert, avec les touchantes amours de la Hayeux et le récit de la visite à Thôtel Cardoville. Ce tableau est à lui seul tout un drame intime des plus pénétrants.
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DUPEUTY ET GRANGE
FUALDES
S'est-on assez moqué du directeur de l'Ambigu, M. Rochard, lorsqu'on a appris qu'il avait mis en répétition Fualdès, un drame suranné de l'an 1848 1 On ne se moquait plus après. Quel succès d'angoisses pendant les tableaux III, IV et V de la pièce 1 Si la terreur est le ressort de la tragédie, Dupeuty et M. Grange ont été, pendant une heure de leur vie, de grands tragiques.
Dupeuty était plus âgé de quinze ans que M. Grange. Il a débuté au théâtre en 1821. La première pièce de Grange est de 1837. Leur carrière active d'auteur à tous deux a fini à peu près avec le eeeond empire. Gen deux eonfectionneurs drama«
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tiques faisaient le métier de vaudevillistes en même temps que celui de dramatistes ; ils étaient même plutôt vaudevillistes. Ils n'ont jamais procédé que par la méthode de la collaboration. Ils ont travaillé ensemble ou séparément, avec Duvert, Lambert Tbiboust^ Cormon et M. d'Ennery. En fait de drames marquants, on doit à Dupeuty, en collaboration avec Cormon, Paris la nuit et le Canal Saint-Mar^ tin; à M. Grange, en collaboration avec M. d'Ennery, les Bohémiens de Paris. Ces trois drames ont engendré un cycle d'où émanent encore çà et là aujourd'hui quelques pièces : le Pavé de Paris de M. Belot, et VAs de trèfle de M. Pierre Decourcelle. Le meilleur des trois drames que nous venons de nommer, les Bohémiens de Paris, ne dépasse guère la bonne moyenne du genre. Avec FualdèSj au contraire, Thistoire réelle ayant soutenu les deux auteurs, Dupeuty et M. Grange, ceux-ci ont réussi à rendre fortement Fimpression de vérité d'un crime. Il me vient à l'esprit une remarque peutêtre excessive : je la hasarde. On venait de jouer Fualdès à l'Ambigu ; le lendemain on nous donnait le Macbeth de M. Jules Lacroix à l'Odéon ; puis, peu après à la Comédie Hemani. Ce serait une intéressante leçon de dramaturgie de comparer ensemble, pour l'intensité, sinon pour la qualité de rémotion produite au théâtre, ces trois œuvres
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si inégales en génie et en talent. La palme ne resterait pas au sublime artiste en vers. La palme n'irait pas non plus au grand poète, qui a pris la forme du drame pour y encadrer et y déverser tout ce que lui apportait en images bouillonnantes sa conception géniale delà nature, de la vie, deThistoire, de la politique, de la réalité, des idéaux et du rêve. La palme ne serait ni à Victor Hugo ni à Shakespeare* Elle serait aux deux forgerons en drame, ouvriers de Tusine dramatique, qui fut en effervescence chez nous de 1820 à 1850 ; elle serait à Dupeuty et à M. Grange. Pourquoi ? C'est que les deux auteurs de Fualdès sont plus dans la simplicité du fond dramatique que Tauteur diEemanù Ils s'écartent moins que Shakespeare des règles et des receltes qu'on a tirées de l'expérience de la tragédie grecque, sans les avoir probablement mieux connues que lui.
On dira tout ce qu'on voudra. C'est beau, un beau crime 1 Tel est du moins le sentiment des foules dont certains forfaits occupent l'imagination aussi fortement que les actions illustres de l'histoire. Mais le beau crime est rare. Il ne suffit pas pour qu'on ait un beau crime, saisissant l'esprit du peuple et se fixant dans sa mémoire par la mélopée de la complainte, que le forfait commis soit extraordinaire. Il faut encore que les circonstances les plus diverses
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ET LE DRAME PASSIOIfNEL. 09
Teacadrent et le complètent. 11 faut que l'action ait été savamment préparée et combinée, que la consommation en soit atroce et hardie, que la victime ait été amenée avec un impitoyable sang-froid au point de sa destinée. Il faut qu'au caractère, à la position ou à l'âge de la victime s'attache un puissant intérêt moral ou romanesque. 11 faut que les acteurs soient d'un rang social un peu relevé. Il faut que la tète qui conçoit et le bras qui exécute soient unis en une seule et même personne, que cette personne agisse sous l'empire d'une passion concentrée, et que cette passion ne soit pas un de ces mobiles courants et vulgaires qui perdent tous les jours quantité de malheureux. Je range dans cette espèce inférieure de mobiles, des incitations irréfléchies de la misère, le besoin de quelque argent se satisfaisant par le vol, l'aveugle jalousie, Tamour trompé ou méprisé. Une fille qui guette l'amant qui la délaisse et qui lui décharge à bout portant dans la poitrine trois coups successifs de revolver, presque en plein jour, à deux pas de l'endroit le plus fréquenté de nos boulevards, j'appelle cela, selon les cas, une action violente, ou folle, ou héroïque; je n appelle pas cela un beau crime; cela est trop d'instinct; cela est trop simple ; cela est trop clair ; cela découle trop naturellement et trop habituellement des hallucinations particulières à la folie ou demi-folie
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70 lE DRAME HISTORIQUE
amoureuse. Il n'y a pas là dedans l'énergie scélérate requise. Pour le beau crime, il faut que le personnage criminel agisse par tempérament et non point par poussée fortuite et singulière. Il faut de plus que les détails ignobles qui accompagnent presque toujours un assassinat soient excusés en quelque sorte de leur ignominie parce que le hasard les a disposés de telle façon qu'ils semblent un effet de l'art et comme un contraste créé et arrangé par une rhétorique mystérieuse des choses. Il faut que la culpabilité de l'accusé soit démontrée jusqu'à l'évidence et que pourtant il plane sur les motifs et sur l'exécution du crime un reste de mystère qu'on aura toujours l'envie de creuser et jamais les moyens d'éclaircir. Il faut que des indifférents aient été mêlés à l'histoire de ce crime, qui ne les regarde d'ailleurs en aucune manière, par quelque incident trivial, par quelque jeu cruel du sort qui boulever* sera leur existence à eux-mêmes, pour un temps ou pour toujours. Il faut, si possible, que toute une ville ou toute une classe de la société en soit atteinte et troublée. Il faut... on n'en finirait pas.
Toutes les circonstances nécessaires, tous les accessoires pittoresques et attractifs se trouvèrent réunis à Rodez en 1817 dans l'assassinat de Fualdès. C'est pourquoi cet acte horrible est resté le crime type, le beau crime par excellence. Les assassins, Bastide,
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iovelace de bouge et tyran de petite ville, d'ailleurs pas fîer avec le monde, quoique étant « de la société t ^ Jausion qui, jeune, avait été à Lyon, en 93, un des plus vaillants soldats de Tannée royaliste et fédéraliste et pour qui deux femmes s'étaient laissé périr d'amour ; la victime Fualdès, ancien accusateur public sous le Directoire et ancien procureur impérial sous l'usurpateur, en 1817 magistrat retiré et honoré de tous dans sa ville natale, sauf qu'il était peut-être un peu strict sur le souci du bien et des écus; leprin* cipal témoin, madame Clarisse Manzon fille d'un juge au tribunal civil, femme séparée d'un capitaine, reçue dans les salons à cause de son père et hantant la maison de passe avec quelques galants de choix pris tantôt dans le civil et tantôt dans le militaire; ce sont là des figures qui se sont moulées d'elles-mêmes et d'avance pour un musée Curtius. Il y a d'ailleurs dans le procès un choc de noms propres, noms d'hommes ou noms de lieux, sonores, tourmentés, bizarres, qui étaient de nature à ajouter encore en 1817 au retentissement du crime. Les noms d'Aveyron et de Rodez, qui ont quelque chose de concentré avec rudesse, de lugubrement espagnol, de fanatique, de sinistre, ceux du juge Enjalran et du juré Barascud, qui semblent composés en zig-zag, ceux de Fual* dès, du témoin Lagarrigue, du préfet comte d'Estournel, de l'avocat Romiguière, les titres des maisons
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3S rues, la place de TAnnonciade, la maisoti al, la rue des Hebdomadiers, la rue de TAmue droite et la rue de TAmbergue gauche, surnt devant Tesprit comme des images s'échappant îlot à part du territoire français, âpre et sombre, des nuages de couleur sanglante, roc dur, resté ;t à Faction et impénétrable aux influences de la Lsation générale. Une idiosyncrasie de terroir se 3he de chaque incident du procès et en même )s une physionomie générale de ville de province 3eint avec quelques-uns des traits qu'on trouveencore maintenant dans plus d'un moyen chefde préfecture. Si vous avez vécu en province, il j semble que vous avez rencontré hier soir encore Lcier, aide de camp du général, qui, tout en se it la moustache d'un air vainqueur, se laisse ser sur le chapitre de ses bonnes fortunes à la sion des officiers, et ne prévoit pas, le malheu- :, dans quelles complications efi'royables et infîil va être lancé tout à l'heure pour s'être donné iaisir de faire le fat pendant cinq minutes. Vous s figurez sans trop de peine la jeune personne, d'honorable bourgeois, dont l'air de candeur et )n innocent portent la conviction chez les jurés îs membres de la Cour et à qui la suite des débats lontre que son innocence ne fuit pas toujours les ies carrées. Vous pourriez encore découvrir quel-
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que part, bien qu'il devienne rare, le président d'assises, solennel et négligent de la procédure, qui laisse se multiplier au cours de l'interrogatoire les motifs de cassation, mais qui du haut de son siège a s'exprime comme Racine » et s'écrie avec une majesté onctueuse : « Parlez, fille d'Enjalran; fille d'un magistrat parlez. » En parcourant dans les journaux judiciaires du temps les débats de l'affaire Fualdès, j'y ai trouvé le même genre de plaisir que j'ai ressenti dans ma jeunesse en lisant pour la première fois le Pro Cluentio, document unique sur l'antiquité latine; je voyais s'exhumer devant moi une ville reculée de la province française en 1817, comme on sent vivre et palpiter, après deux mille ans, dans le Pro Cluentio, une ville demi-sauvage du Samnium, sous Sylla, en l'an 80, avant Jésus-Christ. Aussi ne suis-je pas étonné si Paris en 1817 et en 1818 oublia tout pour le procès de haute saveur qui se poursuivait à Rodez et à Alby. Louis XVIII s'en faisait rendre compte. Des libraires firent une fortune avec les pamphlets qu'ils éditaient pour ou contre les accusés et les témoins. Henri de Latouche, qui rédigea et publia au cours de l'affaire les Mémoires de Madame Manzon, y gagna de quoi s'acheter sa fameuse maison de la Vallée aux Loups. Tout se compense, dit Azaïs. A un certain point de vue, au point de vue du produit net, il ne fut pas trop malheureux
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que Fualdès eût été assassiné ; cela créa un mouvement d'échanges notable. Si la théorie et la pratique de la propriété littéraire eussent alors existé comme elles sont aujourd'hui, Berryer, Merle et Saintine eussent encaissé au moins cent mille francs avec la complainte qu'ils composèrent en collaboration sur Fualdès.On la chanta d'un boutde la France à l'autre.
Qui vous a sauvé, Clarisse, Dit Taimable président.
Est-ce Veynac ou Jausion ?
— Je ne dis ni oui, ni non.
On la chantait encore en 1847. On avait pourtant alors d'autres procès criminels plus récents qui avaient vivement irrité la curiosité publique, les affaires Marcellange, l-afarge, Lacoste. Cela ne valait pas l'affaire Fualdès. Depuis l'affaire Fualdès, je ne vois que Fenayrou qui mérite autant de couplets ; et lui aussi, il était de l'Aveyron et pharmacien 1
Dupeuty et M. Grange ont arrangé la catastrophe de Fualdès en forme de drame populaire aussi bien que le comporte cette forme secondaire de l'art. Ils ont suivi d'aussi près que possible le drame réel. La plus grande licence qu'ils se soient permise, c'a été de métamorphoser Clarisse Manzon en une jeune veuve, sage et vertueuse, qui se trouve au moment du meurtre dans la maison mal famée, parce que c'est là seulement qu'elle peut voir en secret son
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frère, condamné comme conspirateur bonapartiste et recherché activement par la police. Personne, je crois, ne fût parvenu à mettre, telle quelle, à la scène, la madame Manzon réelle ; elle était trop complexe. Tantôt la vraie Clarisse Manzon se trouvait sincèrement sous Tinfluence du terrible ébranlement nerveux où l'avaient jetée les horreurs dont elle avait été le témoin involontaire; tantôt, par amour du tapage et de la gloire, elle se servait de son état nerveux pour jouer la comédie sciemment et, tout en témoigne, supérieurement. Le théâtre n'admet pas les caractères compliqués et inintelligibles ; et rien de moins intelligible que Clarisse Manzon. Si toute l'affaire s'était terminée devant la Cour d'assises de Rodez, si l'on n'avait pas eu ensuite les débats d'Alby, on n'hésiterait pas à croire que madame Manzon, qui hantait sans doute de loin en loin la maison Bancal, ne s'y trouvait pas le jour du crime, qu'elle n'a rien vu du tout, qu'elle a menti tout le temps ; qu'elle n'avait fait sa première confidence tout arbitraire à l'aide de camp Clémandot que pour se donner de l'importance et du mystère aux yeux de sa nouvelle connaissance ; qu'ayant fait ce premier mensonge sous le sceau du secret, elle y a persisté par honte de se dédire, quand il fut devenu public ; que ses tergiversations dans le cabinet du préfet de l'Aveyron et ses évanouissements devant la Cour de
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Rodez venaient de Falternative abominable où elte s'était mise de ne pouvoir, ni se démentir une fois pour toutes de sa folle vanterie sans s'exposer à la malédiction publique, ni maintenir ses dires sans faire tomber deux têtes, peut-être innocentes. Il n'y a que les interrogatoires d'Alby, mieux conduits que ceux de Rodez, qui ne laissent plus de doute ; un ou deux des complices du crime ont avoué explicitement à Alby la présence de madame Manzon, vêtue en homme, dans la maison Bancal. Qu'allait-elle y faire, ce jour-là, avec des habits d'homme ? C'est ce qui est inexplicable ; et comme Fauteur dramatique est tenu de tout expliquer, Dupeuty et M. Grange n'avaient qu'à laisser là la Qarisse réelle et à en imaginer une autre, plus accommodée à la scène.
Aussi bien le grand effet de drame n'est point dans le caractère ni les mœurs de la personne qui assiste à l'assassinat ; il est dans le fait brut qu'elle
assiste. Au troisième tableau de la pièce de Dupeuty et Grange, nous voyons le guet-apens en action: Fualdès, poussé de force dans la salle basse de la maison borgne et étendu sur la table, l'équipe d'assassins qui le maintient, le couteau qui est levé sur lui. Au quatrième tableau, nous avons devant nous madame Manzon dans le galetas attenant, qui voit et suit sans être vue les détails de la perpétration du crime, entend les appels de Fualdès, pousse
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jin cri et tombe évanouie. L'action est tendue et rémotion violente dans les deux tableaux. Cependant ce n'est pas dans le tableau où nous voyons l'assassinat que notre émotion atteint le summum; c'est dans le tableau où nous voyons madame Manzon. Ce qui fait le plus d'effet sur les spectateurs, ce n'est pas le crime vu directement des yeux du corps; c'est le choc du crime, que les spectateurs ne voient plus, sur l'âme du personnage en scène qui le voit; c'est le crime reflété dans une âme vivante avant d'arriver jusqu'à eux. Grande leçon d'art dramatique! Je voudrais que nos jeunes auteurs aillent tous se la donner à l'Ambigu.
Le crime lui-même n'est rien auprès de l'intérêt dramatique qui s'attache dans ce quatrième tableau à la situation de Clarisse Manzon. Celle-ci vient à peine d entrer dans l'obscur galetas que la maîtresse du lieu, la hideuse Bancal, arrive, une lampe à la main, pour faire une ronde de sûreté. Clarisse n'a que le temps de se dissimuler à demi dans un coin sombre, formé par le mur et le pied du lit. Elle tombera sous le couteau, si la Bancal l'aperçoit. La Bancal fait lentement le tour de la chambre; elle s'approche du lit, en range les rideaux et sort sans rien avoir vu. Un poids tombe de nos poitrines oppressées ; c'est un soupir de soulagement dans toute la salle. Qu'est-ce qui a produit ce puissant effet de
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drame? Une vieille mégère qui fait Tinspection du soir dans sa maison ; une lampe portative ; une femme toute pâle et toute tremblante dans la pénombre. Voilà tous les moyens employés sur la scène elle-même et devant les spectateurs. C'est la simplicité de la tragédie classique ; elle est foudroyante. Comparez à c^la le genre d'émotion produit par le massacre des enfants de Macduff, égorgés sur la scène dans Macbecth, et dites si cet effet grossier et violent vaut Tangoisse dramatique du quatrième tableau de Fiuil" dès ! Ce tableau est admirablement joué par madame Marie Laurent et madame Marie Defresnes. Il fera courir tout Paris si Paris est encore sensible au vrai et au simple. Ce que Dupeuty et M. Grange n'ont pas rendu au théâtre de Taflaire Fualdès, c'est les mœurs et les tempéraments qu'elle suppose, et c'est ce qui en forme le principal attrait pour le moraliste et l'historien. Mais, pour ressusciter Rodez en 1817, il aurait fallu que Dupeuty et M. Grange fussent à eux deuxim Shakespeare bourgeois, un Balzac, un Michelet, un Saint-Simon composant des drames. Ils n'étaient que Dupeuty et M. Grange, confectionneurs en fournitures pour le boulevard du Crime, qui s'étaient élevés pour une heure, par la longue et consciencieuse pratique du métier, à la perception du grand art.
PONSON DU TERRAIL
La Jeunesse du roi Henri, — Le drame historique populaire est un genre qui a flambé vite. — La Jeunesse du roi Henri est déjàdeTépoquedela décadence. — Jeunesse réelle de Henri IV.
— Henri IV et César. — Henri après la Saint-Barthélémy.
— Henri et Tabjuration. — Henri et Marie de Médicis. — Incident ridicule ou pittoresque de la pièce: les petits chiens, Tentrevue des deux chevaux. — Mention de V Abbaye de Castro.
Le drame historique populaire est un genre qui a flambé vite. La Tour de Nesle (1832) en marque le grand éclat. Il produit de 1832 à 1818 un certain nombre d'ouvrages remarquables en leur sphère.
Après 18o2, la décadence s'accuse. La vogue, pendant plusieurs années, reste la même sans doute; l'habileté de main et la verve des faiseurs faiblissent. Aux environs de 1864, on peut tenir le genre pour.
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momentanément épuisé. Le Bossu^ malgré le grand succès qu'il obtint en 1864, vaut en somme peu de chose. La Belle Gabrielle (1857) et surtout la Bonquetière des Innocents (1862), ont beaucoup plus de prix. Ils n*en portent pas moins les signes d'une époque où le genre se corrompt et où il s'use en se répétant. Avec la Jeunesse du roi Henri, qui date de 1864 et que TAmbigu a eu la fantaisie de reprendre, ce n*est plus la décadence du genre, c'en est l'effondrement.
En 1864, quand la Jeunesse du roi Henri fut représentée pour la première fois au Châtelet, Faltrait du spectacle et de la décoration, sur cette vaste scène, fit passer les pauvretés de l'ouvrage. Les costumes, les flambeaux, les litières, les meutes, les trompettes, les points de vue du vieux Paris donnèrent aux spectateurs l'illusion qu'ils assistaient réellement à un drame et à des tableaux d'histoire. M. Maurice Simon, le directeur de l'Ambigu, a bien fait tout ce qu'il a pu pour reproduire ou imiter, sur une scène plus étroite et qui se prête moins, les splendeurs du Châtelet en 1864. U possède quatre excellents comédiens de cape et d'épée, MM. Paul Deshayes (René le Florentin), Gravier (le roi Henri), Montai (Charles K), Dherbilly (Torre Spada), qui ne laissent rien à désirer et qui y sont allés de bon cœur et de bonne foi. Leurs efforts sont restés vains.
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Le public ne s'est pas intéressé. On riait. Les lazzis tombaient même des cintres naïfs. Quelquefois la claque essayait de réagir contre le public. Il aurait fallu qu'elle commençât par réagir contre elle-même; ses applaudissements s'arrêtaient tout à coup comme gelés d'incrédulité.
La jeunesse réelle du roi Henri, son séjour à la cour de France de 1571 à 1S76, avant et après la Saint-Barthélémy, sa fuite du Louvre et ses déportements en affaires de guerre, de conscience et d'amour jusqu'à l'assaut de Cahors et jusqu'à la journée de Coutras (1S80) où l'on vit enfin se dénouer Henri le Grand, l'inconsistance de son caractère et la brutalité de son tempérament, recouvertes de sa gentillesse d'humeur, peuvent fournir des sujets d'opéra comique et de vaudeville ; ils peuvent se prêter au roman d'aventure qui a plus de faciUtés que le théâtre pour tout faire accepter; à moins d'y mettre beaucoup d'invention, avec beaucoup de liberté et d'adresse dans l'invention, à moins de transfigurer du tout au tout le héros, un auteur ne saurait guère tirer un drame héroïque des équipées, quelquefois assez vilaines, de ce Protée royal chez lequel la métamorphose la plus fréquente est celle qui fait revenir devant nos yeux l'aspect du ruflian sans vergogne.
D a existé, dans la France monarchique moderne,
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un cycle de Henri IV, comme on avait, au moyen âge, un cycle de Chariemagne. La tradition littéraire a transmis à l'imagination des Français un Henri, batteur d*estrade, vaillant soldat, habile capitaine, politique madré, roi populaire et bon aux petites gens, diable à quatre, vert galant, grand homme en tous sens, qui en gros et en somme est le vrai. La Chronologie novenaire, de Palma Cayet, qu'il y a encore aujourd'hui plaisir et profit à lire, VHistoire du roi Henri le Grand, de Péréfixe, modèle de narration amusante et cordiale, qui aurait dû rester un livre courant dans l'éducation littéraire de J la jeunesse française, la Henriade, où Henri serait le héros sans tache s'il ne débitait des vers aussi J plats, la Partie de chasse de Henri IV, de Collé, dont le dernier acte, avec son souverain sensible et paterne, ne paraît pas, après cent dix ans, trop défraîchi, sont les ouvrages de types divers qui ont concouru à former et à entretenir de génération en génération l'idée que nous avons tous dans la tête du roi Henri. Le portrait dont Palma Cayet, Péréfixe, Voltaire, Collé, les mémoires et la tradition ont fourni les linéaments, ne grandit certes pas trop l'original ; il n'en traduit pas même toute l'étendue I et toute la variété de génie; car je ne sais si depuis 1 César l'histoire universelle nous a offert un autre ■ personnage aussi richement doué qu'Henri IV. Seu-
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lement, la tradition omet beaucoup de choses, et elle en embellit quelques autres. Bazin, notre contemporain, est le premier, je crois, qui se soit avisé de fouiller et de considérer d'un peu près la jeunesse du roi Henri. Les trois morceaux de lui, intitulés Henri IV, V Abjuration de Henri IV, la reine Marguerite^, comptent parmi ses meilleures pages et parmi les pages les plus serrées et les plus acérées de micographie et de psychologie historiques qui aient été écrites en notre langue.
On n'y voit pas en beau le jeune Henri. Après la Saint-Barthélémy le souvenir de sa mère et celui de Coligny,son maître, ne lui pèsent guère. Le massacre était encore tout chaud lorsque, le 2 septembre 1572, il accompagne docilement Charles IX au Parlement pour y entendre l'apologie du meurtre de Coligny. Il abjure !a foi de Jeanne d'Albret après s'être fait instruire en une séance des vérités de la religion catholique ; il sollicite une première fois l'absolution du pape ; il reçoit l'hostie; il interdit l'exercice de la religion réformée dans son royaume de Navarre ; il assiste à l'exécution en efiBgie de l'amiral ordonnée par le Parlement qui, sans doute, ne croyait pas encore l'amiral assez assassiné. Il est vrai que les
i. A. Bazin, Études d^histoire et de biographie, Paris, Chamerot, 1844. Livre aujourd'hui presque introuvable.
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circonstances étaient terribles pour le jeune prince, qu'on Je tenait étroitement prisonnier au Louvre et qu'il n'avait pas vingt ans. Il agissait contraint et forcé. Soit. Mais rien ne l'obligeait, comme il fit pendant trois ans, à courir de bon cœur le guilledou avec les fils des assassins et à accomplir de compte à demi avec eux des exploits qui ressemblent à ceux de Crispin sur les grandes routes. Il s'échappe enfin de Paris (février 1376) n'y laissant que deux choses, disait-il lestement, qu'il ne regrettait guère « sa femme et la messe ». Il ne se dépêche pourtant pas, ayant quitté la messe, de retrouver le prêche. Pendant cinq mois il bat le pays avec une escorte qui ne hante pas plus les temples réformés que les églises : chose qui étonnait fort les gens en l'an de guerres de religion lo76. Il ne se décide qu'en juin à se remettre entre les mains des huguenots et à abjurer son apostasie de septembre 1572. L'austérité de son calvinisme se montre bien en 1578 à Agen, ville qu'il occupait avec ses troupes. Un soir, au beau milieu d'un bal, sûrs de son assentiment, ses compagnons de bataille et de plaisir éteignirent tout à coup les chandelles et firent main basse sur la proie. Si les belles dames gasconnes furent contentes, la chronique ne le dit point. Les maris ne le furent pas; pour se venger, ils firent entrer dans la ville les troupes du roi de France ; et c'est ainsi
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qu'Agen fut perdu pour Navarre et les huguenots. Ces prouesses ne fournissent guère roatière à une Henriade, noble et compassée; et aussi Voltaire n'en souffle mot. Elles ne pourraient non plus servir à l'éducation d'un prince; et aussi Péréfixe ne les conte pas à son royal élève Louis XIV. Elles trahissent chez le héros béarnais un fonds d'indélicatesse que la vie de cour ne corrigea point et un fonds de rusticité que l'âge et la victoire, plus tard, firent sans frein. Au moment de son abjuration de 1S93 (c'était la quatrième fois qu'il changeait de religion avec solennité) loin de cacher ses maîtresses, il les étalait. Il en tenait deux présentes sur le terrain du blocus de Paris, entre lesquelles il faisait la navette, ' et une troisième en Guyenne, celle-là pour le moment un peu délaissée, mais qui pouvait encore servir, en cas de retraite au delà de la Loire. Parmi les trois se trouvait une abbesse. Deux jours avant l'abjuration, il mande, par lettre, Gabrielle d'Estrées à Saint-Denis auprès de lui pour le lendemain; les derniers mots de la lettre, jet vivant d'amour et de concupiscence, excluent toute hypothèse qu'il la fît venir pour la consulter sur la doctrine et les docteurs. Faut-il croire qu'Henri était comme Cromwell « hypocrite raffiné autant qu'habile politique? » Pas plus hypocrite que ne l'était Cromwell lui-même sur lequel Bossuet s'est trompé magnifiquement en vrai
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Bourguignon, éloquent et sans finesse. Mais comme Cromwell, le Béarnais était doué de la faculté prodigieuse de croire tout ce qu'il disait pendant qu'il le disait, et par là, de le faire croire. Entre Rome et Genève, qui se le disputaient en cette année 1593, il accomplit des merveilles. L'abjuration est du 25 juillet. Au cours de l'hiver, les ministres du saint Évangile le viennent trouver et lui adressent des remontrances sur les intrigues qu'il noue avec les évêques. « Mes bons ministres, leur répond-il avec l'abondance de franchise d'un reître qui s'accuse, si l'on vient vous conter que j'ai commis quelques péchés d'incontinence, croyez^le^ car je suis sujet à faillir; mais si l'on vous dit que je veux quitter votre religion, soyez certains qu'on me fait tort, ma résolution étant d'y vivre et d'y mourir. » L'avant-veille de la cérémonie historique du 25 juillet, à Saint-Denis, l'archevêque de Bourses lui fait présenter à la signature un projet d'abjuration; Henri le trouve trop farci pour un roi de France de for-, mules dévotes qui sentent le simple marguillier; il le fait corriger, au point de vue de la doctrine et des rites, par Rosny, huguenot ; c'est ce projet revu et considérablement diminué, qu'il signe, et c'est l'autre qu'il ordonne d'envoyer au pape comme copie authentique de l'acte signé par lui. La perpétuelle confusion qui se faisait dans son esprit, entre le vrai
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et le non vrai, explique seule qu'en 1899, lorsqu'il reçut le consentement de sa première femme, Marguerite, à l'annulation du mariage, contracté entre eux, il se soit écrié avec des larmes sincères : « Ahl la malheureuse! elle sait bien que je Vai toujours aimée et honorée, et 'elle, point moi!... » Quelles larmes! quel cri! quel bizarre attendrissement ! Et il aurait passé à côté de Marguerite sans seulement la connaître I Si jamais épouse ne répondit plus uniment que Marguerite de Valois à Finfidélité conjugale par l'infidélité conjugale, jamais en revanche personnage engagé dans les intrigues et les combats de la politique ne trouva en sa femme un auxiliaire plus dévoué, une amie plus délicate, une meilleure camarade qu'Henri en la sienne. Avec combien plus de raison Marguerite de Valois dit dans une de ses lettres: « J'ai reçu du mariage tout le mal que j'ai jamais eu et je le tiens pour le seul fléau de ma vie ! »
Ce que fut Henri, convolé en secondes noces, de récentes recherches nous l'ont appris*. On savait déjà qu'à Lyon, Henri, arrivant de Savoie, avait sans façon et au débotté, consommé le mariage avec
1. Berthold Zeller, Henri IV et Marie de Médicis, et après des documents nouveaux, tirés des archives de Florence et de Paris, Paris, Didier, 1877,
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Médicis, sans attendre la formalité de la cérémonie nuptiale. On savait que ses habitudes de polygamie avaient continué, comme si de rien n'était, au temps de sa seconde femme. On ignorait sa prétention de les ériger en système, et par quels marchés grossièrement offerts ou quelles violences grossières il les alimentait. « J'ai vécu, disait- il un jour à un oncle de Marie de Médicis, j'ai vécu plus de cinquante ans avec la liberté d'aller d'une femme à l'autre et il n'est pas possible que j'y renonce. » Il se flattait que don Giovanni, à qui il adressait cette belle déclaration de principes, se chargerait de la faire homologuer par la reine sa nièce. La liaison du roi avec mademoiselle de Bueil, qui devint comtesse de Moret, se noua en des circonstances particulièrement édifiantes. Mademoiselle de Bueil était une jeune parente de la princesse de Condé, à qui celle-ci fit quitter la cour pour la soustraire aux propositions du roi. A la nouvelle du départ de la demoiselle, Henri se répandit, devant le jeune prince de Condé, en imputations ignominieuses contre sa mère. Il força par ses menaces la mère et le fils à lui ramener à discrétion mademoiselle de Bueil. « Le roi, écrivait l'ambassadeur du grand-duc de Florence, le roi est vivement blâmé, non seulement à cause de l'infamie des plaisirs dans lesquels il se' plonge, mais aussi parce que cette
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dernière entreprise (l'entreprise sur mademoiselle de Bueil) fait considérer aux gentilshommes comme une tyrannie sa volonté obstinée d'avoir leurs filles... » Le roi parlait volontiers et avec bonhomie de sa barbe grise. Ne sentez-vous pas à tout ceci que Barbe-Grise est en train de devenir Barbe- Bleue?
n faut donc conclure, pour Henri IV, jeune ou vieux, à un fonds ingénu de vilenie bestiale, qu'il dominait moins dans son âge mûr et sa vieillesse, mais qui, au temps de la jeunesse, n'étant point revêtu par la gloire, choquait plus en sa nudité.
Aussi, pour revenir au drame de Ponson du Terrail, je ne reproche pas à Fauteur de ne pas nous avoir montré, comme elle fut, la jeunesse du roi Henri. Je lui reproche d'avoir écrit un drame qui est un pur gribouillis de personnages historiques, occupés à se démener sans rime ni raison. Ponson du Terrail pouvait faire du jeune Henri tout ce qui lui plaisait, sauf un amant jaloux de Marguerite, disputant sa belle, l'épée à la main, au duc de Guise. C'est trop dénaturer les caractères en même temps que les faits. La jalousie est un sentiment qu'Henri IV n'a connu en rien. En amour, elle suppose une délicatesse qu'il ne portait pas dans la matière; sur le reste, elle n'était pas à sa taille. Encore ce duel des deux Henri est-il le seul incident
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de la pièce qui, pour les ignorants du moins, présente une apparence de sens conunun. Ignorant ou savant, on ne comprend absolument rien au rôle de Catherine de Médecis, dans lequel la belle et languissante Fromentin se montre plus ennuyée que jamais; et cette fois il y a de quoi. On ne voit pas à la marche du drame quelle y est la si grande utilité de René le Florentin et du capitaine Torre Spada. La salle a tout bonnement éclaté de rire quand René le Florentin, après avoir préparé à grand renfort d'alambics et de fioles, des gants empoisonnés à destination de Jeanne d'Albret, les a agités devant les yeux de Catherine de Médicis, en bégayant: a Je ne suis qu'un humble parfumeur. » Quant à moi, je ne me suis pas associé à ces cruelles railleries; j'éprouvais une trop vive satisfaction d'apprendi'e que René était dans la parfumerie; c'était toujours cela d'intelligible.
Heureusement, il y a les chiens. Je suis pour la Jeunesse du roi Henri comme était pour Andromaque ce grave magistrat du xvii® siècle, dont le recueil des Anecdotes dramatiques fait mention. Il venait de voir Andromaque avec les Plaideurs. Au sortir du théâtre , il rencontra Racine et lui dit : « Je suis très content, monsieur, de votre Andromaque; c'est une jolie pièce; j'avais d'abord eu quelque envie de pleurer; mais les petits chiens
m'ont bien fait rire. » Les petits chiens et les gros, c'est la joie de la pièce de l'Ambigu. Les petits chiens d'appartement de Charles IX ont ravi les cœurs, et ses chiens de chasse ont gonflé les poitrines d'émotion. Ceux-ci aboient au naturel, ceux-là sont mignons au possible; tandis que ces derniers se jouaient sous la main de Charles IX, on entendait par toute la salle des oh ! et des ah 1 c'était la secte des femmes cynophiles qui se pâmait. Je réclame aussi un peu de sympathie pour le cheval de René le Florentin, au quatrième tableau. Ce cheval n'est pas bête du tout. On Ta voulu forcer d'entendre, lui, cheval de distinction, un dialogue assommant entre René, qui le monte, et Guise, également à cheval. A chaque mot de Guise, il frappait le sol du pied avec impatience; à chaque riposte de René, il tournait bride et rentrait dans la coulisse; Guise entamait une tirade, le cheval se dressait sur ses jambes de derrière ; René voulait débiter une antistrophe, le cheval retombait bruyamment sur ses deux membres antérieurs. Il a fallu qu'à la fin Guise et René missent pied à terre pour continuer à dialoguer. Le cheval Ta emporté, et la force n'a pas primé le droit. C'est le droit indiscutable d'un honnête cheval d'être au champ de course, à la parade ou à l'écurie, et non point sur des tréteaux, d'où le moindre accès de mors au dent peut le lancer au beau milieu du
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parterre ; ce qui ferait d'ailleurs un drame à spectacle autrement étourdissant que le quatrième tableau de la Jeunesse du roi Henri.
Une idée, cher lecteur. Voulez-vous comparer la qualité d'esprit de Tan 1840 et celle de Tan 1864? Voulez-vous mesurer, sans sortir de l'Ambigu et sans dépasser son genre littéraire inférieur, la pente de décadence descendue par le goût et le génie dramatique français de 1840 à 1884? Ai\ez voir la Jeunesse du roi Henri et lisez le lendemain au coin de votre feu, V Abbaye de Castro^ drame historique joué en 1840 à l'Ambigu ; vous verrez, vous verrez.
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