‹ Trois années de théâtre, 1883-1885, Volume 1Chapitre 18 sur 47 · LE ROMAN D'UN JEUNE HOMME PAUVRE · texte numérisé non relu

LE ROMAN D'UN JEUNE HOMME PAUVRE

Pendant qu'on joue le Jeune homme pauvre^ on ne s'étonnera pas que j'aie eu besoin de comparer ensemble la pièce du Jeune Homme pauvre et le roman dont elle est tirée ^

Il est presque inutile de remarquer que la pièce ne sort pas à son avantage de cette comparaison. La pièce ne pouvait être une œuvre organique, puisqu'elle n'était pas conçue et exécutée de plein. Elle n'est, en effet, qu'une suite de scènes mal rattachées entre elles, parce qu'elle n'est qu'un roman découpé et mutilé. Le succès a couronné, à l'origine, le rapiéçage dramatique, qu'on me passe ce mot,

1. Le Roman d'wn jeune honime pauvre, par Octaye Feuillet. Paris, Calmann Lévy, 1885,

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opéré par M. Octave Feuillet. Il n*est guère de drame français qui ait été traduit eu plus de langues et représenté sur plus de théâtres en Europe, Aujourd'hui encore, on voit le Jeune homme pauvre avec plaisir au Gymnase. Mais à côté du roman, la pièce pâlit bien. Le sentiment dominateur, la glorification de la pauvreté qui circule à travers le roman, et qui en est la sève, ce sentiment s'obscurcit et disparaît dans la pièce. Quand Maxime de Champçay croit que son honneur lui ordonne de briser avec Marguerite et qu'il redevient pauvre de son plein gré, d'autant plus admirable en cela qu'il sait maintenant de quels biens il se prive et quels maux il embrasse, il s'écrie : a Pauvreté, solitude, désespoir... je vais vous retrouver. Dernier rêve de ma jeunesse — rêve du ciel, adieu I » Ce beau mouvement et ce cri dramatique sont dans le roman ; ils ne sont pas dans la pièce. On ne retrouve pas dans la pièce le personnage de mademoiselle de Perhoët, descendante des rois de Gaël, délicieuse figure, toute charmante de poésie et de bonté chevaleresque; un de ces cœurs d'or comme les produisaient autrefois et les conservaient dans leur fraîcheur les mœurs cordiales du « Far- West » français. On n'y trouve pas cette fière profession de foi de la vieille demoiselle noble.

« ♦..En premier lieu, mon cher marquis, je mç

dis souvent que» au milieu de tous ces pleutres et anciens domestiques qu'on voit aujourd'hui rouler carrosse, il y a dans la pauvreté un parfum supérieur de distinction et de bon goût. En outre, je ne suis pas loin de croire que Dieu a voulu réduire quelques-uns d'entre nous à une vie étroite, afin que ce siècle grossier, matériel, affamé d'or, ait toujours sous les yeux, dans nos personnes, un genre de mérite où l'or et la matière n'entrent pour rien, — que rien ne puisse acheter, — qui ne soit pas à vendre... »

En général, dans le roman, on perçoit vivement la vérité et la saveur des mœurs de notre Ouest maritime, telles qu'elles restaient encore, au lendemain du coup d'Etat de 1851 ; on n'en sent plus rien dans la pièce. Les physionomies, chose singulière, ont moins de relief au théâtre que dans le livre. Le ridicule et égoïste Bevallan lui-même, le repoussoir de Maxime, y ressort moins. Ainsi, dans la pièce, le meilleur du roman se dessèche et s'évapore.

Reprenons donc le roman, puisque l'occasion nous en est offerte.

Ah I le joli roman I Le Roman d!un jeune homme pauvre a eu jusqu'ici plus de cent éditions. On aime donc encore en France le romanesque, genre de littérature que les écoles réalistes, engendrées de Dumas et de Flaubert, nous déclarent être sans base littéraire et philosophique. Le Roman d'un jeune

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homme pauvre appartient en effet, de la première ligne à la dernière, au genre purement romanesque. Le roman de M. Feuillet a été publié en 1858 ; Tannée d'avant, 18S7, avait paru Madame Bovary j d*un sens et d'une direction tout contraires ; c'est la strophe et Fantistrophe. Le Roman d'un jeune homme pauvre, sans doute, est loin de valoir Madame Bovary, l'œuvre maîtresse de la seconde partie du XIX® siècle; au point de vue de l'art pur, il ne vaut même pas les autres ouvrages de M. Feuillet de la même époque, Bellah, Dalila, la Petite Comtesse. Son mérite et son prix, c'est d'être un vrai roman, un pur roman, complètement le roman, le roman selon la formule, l'outrance de tous les beaux sentiments et de toutes les félicités.

Rien ne ravit, quand on veut se laisser aller au plaisir de lire, comme un roman de cette sorte. On a un héros, un ami, comblé, comme Maxime de Champçay d'Hauterive, de tous les dons qui peuvent rendre un homme séduisant. Il est jeune, il est beau, il est noble, il est grand. Il ne sera jamais rabaissé par la vie. Si on le voit ruiné au premier chapitre, pourquoi s'en inquiéter, puisqu'on sait bien que, au dernier, il sera millionnaire ? On le suit avec intérêt parmi le tapage et les angoisses de Paris et tout à coup c'est la paix profonde d'un manoir de province. On y est avec lui, ou plutôt on y voudrait

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162 LE DRAMK HISTORIQUE

être à sa place, si on avait, comme lui, vîngt-cinq ans. Là-bas, là-bas que ne puis-je courir I Et trois fois béni est le poète qui nous y mène au moins par rimagination I Là vit cachée une belle jeune fille, perdue dans ses tristes pensées, fleur de la solitude et qui a le sauvage parfum des landes. Elle est riche, il est pauvre. Seuls tous deux et de même race, seuls égaux par le cœur dans ce pays retiré ! Comme ils vont s'aimer, si loin de tout î Comme ils goûteront la solitude qui les enveloppe I Quels beaux soleils ils auront ensemble I Et de quelle lumière chaque jour plus douce s'éclairera pour eux le paysage accoutumé! A la vérité, ils ne s'aimeront pas toutde suite ; cela serait dommage pour le roman qui finirait trop tôt ; mais ils sentiront tout de suite qu'ils doivent s'aimer et que la chute du ciel serait plus probable qu'un événement qui les empêcherait de se donner pour toujours l'un à l'autre. En attendant, ils s'irritent et se repoussent par leurs qualités mêmes ; elle, portant le noble tourment de sa richesse et des orgueilleuses défiances qu'elle lui inspire sur le désintéressement de ceux qui lui parlent d'amour; lui, silencieusement enfermé dans sa pauvreté fière pour laquelle il lui semble qu'elle n'a pas encore assez d'égards I Jugez de leur bonheur, quand un hasard trahit le secret réciproque qu'ils cachent au plus profond de leur sein 1 Pour ne pas rester au-dessous

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du généreux scrupule de celle qu'il aime, il jurera de ne l'épouser que s'il devient aussi riche qu'elle, ou elle, aussi pauvre que lui ; et, pour que cet héroïque serment ne soit pas leur éternelle séparation, elle se dépouillera elle-même de sa fortune. Mais j'aurais une faible idée de la Providence et du notaire des deux familles si, malgré ce double sacrifice, ils ne finissaient pas par apporter chacun, dans la maison modeste où s'abritera leur amour, une centaine de mille livres de rente, récompense]et parure nécessaire des beaux sentiments dans toutes les histoires qui valent la peine d'être contées.

Et voilà ce que j'appelle un vrai roman, un roman type I La plus plaisante idée qui ait passé par la tête de notre génération physico-boursico-didactico-cliimiste, c'a été de reprocher à Maxime de Champçay dllauterive d'avoir trop de qualités. Qui a jamais ouï dire, avant ce siècle de cuistres, qu'un héros de roman pût être trop parfait I Ce serait bien la peine d'errer parmi les nuées bleues pour y faire son rêve et de ne le point faire le plus beau possible ! Et pourquoi est-ce donc qu'on a trouvé, dès l'origine, trop de qualités à Maxime? Parce qu'il goûte la nature et les poètes ? Parce qu'il sait nager, tirer les armes, jouer du piano, dessiner, monter à cheval, danser, ramer, le tout fort convenablement? On juge que ce sont là dans un seul homme plus de

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talents que n'en comporte la vraisemblance! Que voulez-vous ? Maxime de Champçay d'Hauterive aura été, je suppose, mal élevé. Il aura perdu à apprendre toutes sortes de choses inutiles et à se donner la mince satisfaction de devenir un cavalier accompli le temps précieux que d'autres plus sages emploient à se meubler Tesprit de grammaire comparée et de morceaux choisis de belle littérature, extraits de Poirson et Cayx ou de Victor Duruy. Il est heureusement fort rare, j>n conviens, qu'on applique aux jeunes gens un système d'éducation aussi frivole que celui par lequel a passé Maxime. Mais enfin, ce n'est pas le comble de l'invraisemblance que cela ait pu arriver une fois. Lui trouve-t-on pour être un personnage réel trop de vertus et de beaux sentiments en même temps que trop de mérites ? La vie ne nous ofifre-t-elle jamais la réalité dçs beaux sentiments? Mais si I Mais si I Dans le Roman d*un jeune homme pauvre, mademoiselle Porhoët le dit fort bien à Marguerite.

a Pour mon compte, je ne me pique pas d'être ou d'avoir jamais été une personne fort romanesque ; mais j'aime à penser qu'il y a encore dans le monde quelques âmes capables de sentiments généreux ; je crois au désintéressement, quand ce ne serait qu'au mien. De plus, j'ai du plaisir à entendre chanter les petits oiseaux sous la char-

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mille et à bâtir une cathédrale dans les nuages qui pas3ent* Tout cela peut être fort ridicule, ma charmante; mais j'oserai vous rappeler que ces illusions sont les trésors du pauvre ; que, Monsieur et moi, nous n'en avons point d'autres, et que nous avons la singularité de ne pas nous en plaindre. . . » Ainsi parle mademoiselle de Porhoët ; elle a raison ; oui, il y a encore, par ci par là des Maximes, je n'en doute pas. Il y a même des Marguerites. D'abord il y en a au Monomotapa. Ensuite, il en reste quelques-unes parmi nous. Seulement — et voici par où la vie dififère à son désavantage du roman, — les Maximes dans la vie n'épousent guère les Mai^uerites. Dieu, qui a créé le ciel et la terre, a jugé que son paradis paraîtrait fade s'il permettait qu'il y eût trop, dès ici-bas, de ces rencontres. Dieu est tout sage, et sa volonté soit faite! D'ordinaire, quand Maxime arrive, il est trop tard d'un jour; Marguerite s'est mariée, la veille, avec M. deBevallan, puisqu'il faut bien se marier avec quelqu'un et que M. de Bevallan a une belle voiture ; et ce qu'il y a de plus triste, c'est qu'elle a bien fait, car sa noble folie aurait pu l'entraîner à pis. Je ne le dis point pour décourager les filles d'agent de change des mariages d'amour; mais, quand elles se piquent de grandeur d'âme et ne veulent pas regarder à la fortune de celui qu'elles aiment, combien de fois n'arrive-t-il

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pas qu'elles choisissent un Bevallan, moins la voiture I Hélas ! il y en a aussi de pauvres.

Il est donc trop vrai qu'en ce monde les Maximes n'obtiennent pas toujours des filles de millionnaire et que, par une juste compensation, il ne suffit pas aux filles de millionnaire, quand il leur prend fantaisie de rêver d'un Maxime, d'avoir un million dans leur corbeille pour le trouver à point. C'est précisément pour cela que nous sommes ravis de voir les choses aller dans les livres d'une autre manière ; ceux à qui la vie a mal tourné y prennent leur revanche de la vie ; tout le réalisme du monde ne prévaudra jamais contre cet instinct secret du cœur humain. Aussi M. Octave Feuillet, ayant choisi pour héros le jeune homme pauvre, a eu mille fois raison de faire concourir tous les événements à sa gloire, sans se soucier davantage des géomètres et des physiologistes qui crieront à l'invraisemblance.

Eh I les romans ont-ils été inventés à d'autre fin que de consoler, de venger, d'exalter et d'enrichir l'honnête homme qui n'a rien? N'est-ce point là le suprême romanesque? Et, sans un peu de romanesque, que deviendraient sur cette terre tant de pauvres diables de qui le cœur est plus haut que la fortune? Je n'ai pas dessein d'exposer à ce propos mon art poétique intime ; on y trouverait beaucoup de choses surprenantes. Au fond, pensez-en ce qu'il

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ET LE t)RAMÉ PASSIONNEL. i67

VOUS plaira : si je suis ma pente, il n'y a jamais eu pour moi qu'un auteur parfait ; c'est Scribe, qui a marié tant d'officiers de fortune avec des princesses belles comme le jour, tant de modistes avec des princes palatins, tant de comédiennes avec des ambassadeurs tout honteux de leur petit mérite, sans compter les ambassadeurs sacrifiés au premier ténor par les comédiennes désintéressées. Je ne suis pas exclusif. Je conviens que r Enéide a de belles parties. Je ne dis pas qu'on ne peut pas s'enchanter de VOdyssée. Je me suis bien réjoui avec des contes à dormir debout de l'Arioste. J'ai bien savouré les Confessions. J'ai bien pleuré avec Werther. Je comprends que La Fontaine ne mît rien « pour le plaisir extrême » au-dessus de Peau d'Ane puisque sa mauvaise étoile l'a fait naître dans un temps où il n'a pu lire ni les Trois Mousquetaires ni le Moimeau-Diable. Il y a certainement dans Fav^t quelque chose qu'on ne distingue pas très bien. Rinaldo Hinaldiniy voilà encore un beau livre I Mais, si l'on me demande quel est le chef-d'œuvre des chefsd'œuvre, je ne connais rien qui approche, même de loin, du merveilleux poème de Scribe, où l'on voit la reine de Portugal épouser, au son des fanfares d'.4uber, un jeune hidalgo, sans sou ni maille, qu'elle a rencontré en voyage, un jour de pluie, abrité sous le même rocher qu'elle. Aucune épopée au monde,

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aucune tragédie, aucun drame, aucun roman, aucun conte, ne m*a jamais satisfait pleinement, si ce n'est celui-là. C'est vrai que, à l'époque où j'étais écolier et où je me rongeais les dix doigts à écrire des vers latins affranchis de césure, je ne rêvais que deux bonheurs possibles en ce monde, ou devenir roi de Portugal en épousant la nièce d'un faux-monnayeur, ou avoir un état qui me permît de voir le plus souvent possible les Diamants de la couronne, sans être obligé de les mettre en vers latins. Le ciel clément m'a accordé la seconde partie de mon vœu ; j'ai eu de bonne heure mes entrées à l'Opéra-Comique, et quand je suis arrivé à l'âge triste, un Dieu a suscité l'adorable Bilbaut-Vauchelet pour me chanter laCatarina. En vain me dira-t-on qu'il n'est rien d'aussi usé et que c'est là l'histoire vieilleentre les vieilles, puisqu'elle date du temps où les rois épousaient les bergères. J'oserai alléguer à ma défense que c'est tout justement

Le seul temps dont le peuple ait gardé la mémoire ;

et le peuple est un grand poète. D'où vient qu'aujourd'hui encore les masses européennes qui ont souffert mille maux des guerres prolongées du premier empire, ne connaissent pas de nom qui leur soit plus dans la tête et dans le cœur que celui de Napoléon? Ah I c'est que l'empire leur a servi, pour de vrai, sous vingt formes différentes, le joli roman

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que font, en dévidant leur fil, toutes les grisettes de l'Europe, de la Vistule au Tage : à savoir la couturière qui devient duchesse, et le sous-lieutenant parti du manoir paternel avec la cape et Tépée qui finit par épouser à Notre-Dame de Paris, une fille d'empereur. Vieille ou non, il n*est que cette histoire pour bien plaire à tout le monde — aux grands comme aux petits. Il ne faut pas être grand clerc pour deviner que les reines d'Espagne et les reines d'Angleterre n'éprouvent pas une émotion moins délicieuse à lire les Diamants de la couronne ou le Verre d^eau que l'alferez et l'enseigne qui montent la garde aux portes de leurs palais.

Si Ton veut bien se rappeler tout ce que j'ai dit souvent du moment littéraire et politique où a paru le Roman d'un jeune homme pauvre, — moment marqué littérairement par les premières pièces de Dumas fils, par Madame Bovary, par Fanny, par les Faux Bonshommes de Barrière, etc.; on verra sous son jour historique le Roman d'un jeune homme pauvre^ qui fit si profondément dissonance avec le moment. Il semblait, en \ 8S8, que le livre de M. Feuillet fût la protestation et la réaction triomphante de la littérature idéaliste contre la littérature brutale. La protestation n'a pas eu de suite, même chez M. Octave Feuillet.

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