‹ Trois années de théâtre, 1883-1885, Volume 1Chapitre 19 sur 47 · VILLIERS DE L'ISLE-ADAM · texte numérisé non relu

VILLIERS DE L'ISLE-ADAM

Le Nouveau Monde, ^ La secte des poètes et les cétiacles. — Timidité et soumission des cénacles quand ils abordent le théâtre. — M. Villiers de TIsle-Adam, sa vie, ses prétentions au trône de Grèce, ses écrits; son caractère et son style. -^ Des enfantillages, du sans-gêne et des scènes héroïques de ce drame.

L*auteur du drame qu*on a représenté au théâtre des Nations appartient à la secte des poètes; car, depuis une quinzaine d'années, les poètes et faiseurs de vers forment chez nous une secte bien caractérisée comme les positivistes et les francs-maçons. Ils sont grands contempteurs de la foule, ainsi que des sensations trop unies et des formes trop peu compliquées qui séduisent la foule. Ils vivent à part. Ils agitent la langue française dans les lieux solitaires comme les corybantes agitaient le thyrse sur

le mont Ida. On pouvait donc, en entrant au théâtre des Nations, s'attendre à quelque chose d'extatique et d'inouï, renouvelé des mystères d'Isis. On a eu tout au contraire un drame poétique et d'un ton élevé, mais écrit avec sagesse, qui a de belles parties, une allure générale simple et grave, et qui, là où il trébuche, choque beaucoup plutôt par la banalité que par la bizarrerie.

Le théâtre est proprement le tombeau des malins et la fin des cénacles. Ah! dans tout autre domaine que le théâtre il est aisé d'appliquer des principes de cénacles; il est aisé de professer des systèmes présomptueux dont on s'enivre comme de hachisch I On renouvelle l'art et la poésie de fond en comble; on ne pactise pas avec le bourgeois et ses mesquines manières de voir; on conçoit gigantesque. On turlupine les maîtres reconnus et acceptés et on ne s'est pas seulement donné la peine de les comprendre. On est impressionniste, expressionniste, luministe et immenséiste. On fait de la peinture intransigeante, de la statuaire récalcitrante, de la musique insociable, des romans réfractaires, sans pieds ni têtes, où les ateliers du haut de Montmartre et les capharnaiims du boulevard Saint-Michel reconnaissent avec exultation la vie comme elle est, exactement, superbement comme elle est. On se fabrique, pour son usage, avec des métaphores et des figures

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composées cependant de mots français, des langues plus difficiles à entendre pour le simple peuple que le thibétain. Tout cela ne nuit pas trop à un jeune auteur qui a du fond et qui un jour se dégagera. Bien au contraire. Il est toujours sûr de trouver vingt-cinq fanatiques, qui admireront son insenséisme, et quelques milliers de bonnes âmes, qui, sans trop y aller voir, se diront sur la foi des vingt^cinq fanatiques : « Il paraît qu'un tel est tout de même bien fort! » Ainsi un jeune nom se répète, avant que le public connaisse rien de lui qu'un écho vague.

Il est bien remarquable que tous ces novateurs et ces chefs d'école — même les mieux doués — mettent une sourdine à leur témérité et laissent leurs audacieiuses doctrines tout au fond de leurs poches dès qu'ils abordent le théâtre. Auraient-ils donc peur du vil bourgeois qui peuple la salle? Les feux du lustre et de la rampe ont-ils donc quelque secret pour faire pâlir l'orgie de lumières des luministes en toute branche? Toujours est-il que le théâtre refroidit bien les plus fervents constructeurs de système. C'est ici que les schismes littéraires ne demandent plus à la fin qu'à capituler. C'est ici que les blasphèmes font amende honorable. C'est ici que les théories à tapage et à panaches viennent abattre leurs plumets et éteindre leurs chapeaute

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chinois. M. Victor Hugo, oui, M. Victor Hugo, luimême, quand il monte à la scène, s'y établit avec assez de résignation dans les bonnes vieilles tirades de la tragédie classique. M. Zola y sombre paternellement dans le pur Victor Ducange. M. Jean Richepin, roi des gueux et docteur es arts truculents, y courbe sa belle tête de Sicambre et ne la relève que pour pratiquer les évangiles bucoliques de Topffer et de Florian. Il y a, pour les ouvrages de l'esprit, comme pour tout, et les dominant, une nature des choses dont Boileau, Aristote, Fénelon, Horace n'ont fait que traduire en formules claires les commandements intimes. Cette nature des choses est bien plus impérieuse et bien plus intolérante au théâtre que dans le livre. Elle s'y impose mécaniquement et fatalement.

La métamorphose nàortiflante qu'a subie M. Villiers de risle-Adam, lorsqu'il a entrepris de composer un drame destiné à être joué pour de vrai, démontre une fois de plus ces vérités. Avec quelle condescendance cet initié à l'inintelligible s'est profané dans nos pratiques communes ! Avec quelle lâcheté ce prophète intraitable du style habal habalim a-t-il parlé notre jai^on de tous les jours, qui est d'une limpidité si plate! Cette langue française usuelle, qu'il a consenti enfin à prendre, il l'a fleurie sans doute, il l'a parfumée, il l'a dorée selon son goût et

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ses moyens; il en avait le droit. Ce n'en est pas moins l'odieuse langue de tout le monde.

La plupart des lecteurs ne connaissent guère, je suppose, les écrits de M. Villiers de FIsle-Adam. Je ne les connais pas beaucoup plus qu'eux. Ce n'est ni leur faute ni la mienne. Sauf un récent volume, les Contes cruels, édité par M. Calmann Lévy, rien ne circule de M. Villiers de TIsle-Adam. Il a pourtant déjà publié suffisamment de choses. 11 a publié les Histoires moroses dans lesquelles on rencontre, à ce qu'il paraît, un type génial, Bonhomet. Il a publié trois drames non représentés, Ethely Axel et MorganCy dont le dernier a produit un grand effet de lecture, en Tannée 1866, dans un salon des Batignolles, chez M. de Ricard, poète, edgardpoëtiste et marquis, bien connu des Parnassiens. Il est aussi Fauteur d'Isis et des Réflexions diplomatiques. Toutes ces œuvres sont introuvables, soit que chaque volume ait été enlevé le premier jour de chez le libraire par l'avidité des générations naissantes, soit que M. Villiers de llsle-Adam n'ait daigné les tirer qu'à vingt-cinq exemplaires pour les vingt-cinq idolâtres dont tout excentrique marche escorté.

Je me rappelle encore le moment où le nom de Villiers de l'Isle-Adam courut pour la première fois sur les bouches des hommes. Il s'agissait de politique

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et non de poésie. C'était il y a plus de vingt ans. En ce temps-là, pour son malheur et pour le nôtre, Tempereur Napoléon ni, le romanesque et généreux songeur d'histoire, tenait entrepôt et faisait l'exportation des rois et princes de tout numéro pour les nationalités en tout genre. Il avait Augustenbourg pour le Holstein; Charles de Hohenzollern pour la Roumanie; Maximilien pour le Mexique. Au bal de l'Opéra et sur les hauteurs qui dominent à l'Ouest la rive droite de la Seine, on ne rencontrait que candidats à des couronnes diverses. Mustapha Fazil, qui habitait au coin du boulevard Malesherbes et du boulevard Courcelles, convoitait au principal la vice-royauté d'Egj'pte et subsidiairement l'empire des Osmanlis. Je ne sais quel gentilhomme français, se disant le dernier descendant d'Arpad, d'ailleurs batteur d'estrade à travers les bureaux de rédaction de Paris, se destinait au trône de Saint-Etienne; VOpinion nationale, deux fois la semaine, démontrait que ses titres primaient de beaucoup ceux de l'empereur François-Joseph.

Evidemment, l'heure était venue de se produire pour un homme qui s'appelait Villiers de l'Isle- Adam, et qui logeait à Montmartre. M. Villiers de l'Isle-Adam visa au trône de Grèce, pendant la vacance, sous prétexte que le personnage le plus célèbre de sa famille et de son nom avait, en 1S22,

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défendu Rhcxles contre Tlnfidèle. Poète, du haut du Moulin de la Galette, Pisistrate, Périclès, Démétrius de Phalères et toute la ligue, te contempleiit ; tu régneras sur THellade, la presqu'île et les îles! Ce fut très sérieux. M. Villiers de llsle-Adam fut reçu, dit-on, une ou deux fois aux Tuileries qui était à ce moment le paradis des gens à idées. Je ne sais comment l'affaire manqua. Probablement, l'Angleterre eut des soupçons. Il fallut retomber de ce beau rêve olympique sur la colline de Montmartre. M. Villiers de TIsle-Adam n'a pas écrit de conte plus cruel que celui-là.

On ne saura jamais ce qu'eût été le roi de Grèce. Avant on ne connaissait encore l'auteur et l'écrivain que par les Contes cruels. C'est un livre de faux blasé; je n'en conseillerai la lecture à personne, si ce n'est à ceux dont les circonstances de leur vie ou de leur culture intellectuelle auraient déjà fait des blasés très réels. L'auteur cherche le fantastique, l'ironique et le terrible, beaucoup plus qu'il ne les atteint. L'aliénation mentale, soigneusement composée et voulue, n'est pas le fantastique; le lugubre et le répugnant ne sont pas le terrible; les paradoxes d'atelier ne sont pas la puissante amertume du moralisme; la mystification à froid n'a que l'apparence de la grande ironie qui dissout les triomphes de l'iniquité, de la médiocrité, du pré-

jugé bête et nous en venge. Surface d'Edgar Poël Pastiche de ByronI Dégénérescence de Flaubert! Factice de factice I Quand on se propose de tourner en dérision et de bafouer les succès imbéciles, dont ne chôme aucun temps, il est assez ingénieux de supposer que le célèbre électricien Bathylius Bottom vient d'inventer une puissante machine à gloire qui produira de la gloire comme un haut-fourneau produit de la fonte, comme X*** et Z*** produisent des poèmes, des opéras comiques et des comédies. Cette machine incomparable fera applaudir aveuglément X*** et Z*** ; en même temps « elle huera, braiera, sifflera, croassera, glapira et conspuera » les pièces sublimes des fiers génies qui ne veulent souffrir ni collaboration, ni coupures, ni immixtions directoriales dans leurs chefs-d'œuvre. Certes, la moquerie est sanglante. Pour que l'idée fût solidement originale, pour qu'elle fournît un vrai conte d'Edgar Poe, il faudrait que l'auteur, comme eût fait Edgar Poë, nous expliquât sa machine en détail, nous la montrât vraisemblable et nous y fît croire. C'est cela qui manque aux Contes cruels. Leur cruauté ne nous fait pas frissonner. Elle est artificielle et composite. Nous n'y croyons pas.

Ni le style ni le talent d'ailleurs ne font défaut dans ces Contes. A chaque mstant^ des descriptions de dix-huit h vingt lignes qui sont des fnçrveijlç?

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de Fart de dire : Ja rue de Paris un jour de revue, le babil parisien un soir de souper, au moment du Champagne, dans le salon rouge de la Maison-Dorée; Sparte, attendant les nouvelles de Thermopyles. Il y a dans ce dernier tableau quelque chose qui rappelle la puissance de restauration historique que Flaubert a déployée dans Salammbô et aussi son habileté de placage. Le style des Contes, en effet, sue la recherche et Teffort comme le choix même des sujets. M. Villiers de llsle-Adam appartient à une école d'écrivains qui obtiennent du vocabulaire français tous les tours de clown et tous les flamboiements qu'on en peut souhaiter. Mais il s'excite par les mots et se grise des mots. Bien souvent il perd pied et il est enlevé vers l'inconcevable sur l'aile de ces mots vides de sens. Habal habalim vek-hol habal; il nous jette à la figure de ces formules hébraïques pour nous bien persuader que ce qui les enchâsse est du français; c'est toujours de l'hébreu pour nous. C'est toujours de Yhabal habalim. Lorsqu'il nous décrit ce qu'il appelle les « Cieux absolus », — occupation bien inattendue de la part d'un écrivain qui nous a promenés jusque-là, avec un vouloir compassé, dans les lupanars, à la morgue et jusque sous la guillotine; — lorsqu'il nous peint « les anges, effluves éternisés de la Nécessité divine », lesquels réflexes ne s'extériorisent que dans l'extase qu'ils

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suscitent et qui fait partie d'eux-mêmes », nous soupirons après les clartés de l'Apocalypse.

Or, M. Villiers de TIsle-Adam ne nous le cache pas au cours de son livre. Si après les Histoires moroses et les Contes cruels et le drame de Morgane^ qui a retenti en chambre, à Batignolles, en 1866, il n'a pas forcé les portes du temple de Mémoire, où il a eu la douleur de voir entrer comme dans leur moulin les Scribe et les Dumas, c'est qu'il a le respect de son style et de ses conceptions ; c*est qu41 ne voudrait ni retrancher de ses conceptions le trottoir et les déesses qui le battent (et c'est encore ce qu*on trouve dans ses Contes de plus distingué et de plus riant), ni ôter de âon style les beautés fulgu= rantes du genre de celles que nous venons de signaler* Très bien I Un joui? vient cependant où il veut qu*on le joue. Que fait-il alors? Il retranche 5 il coupe; il émascule; il pose des abat-jour et des persiennes sur ses rayonnements ; il se soumet aux immixtions directoriales, comme le premier venu qui a le bonheur de ne point porter le joug implacable et la chaîne fatale du talent. Adieu l'intransigeance I Adieu les deux absolus! Adieu les sensations des mortes dans leurs cercueils et du tortionnaire amateur sur les échafaudsl L'inflexible et dédaigneux dilettante de l'inintelligible, de l'inconcevable, du cruel, de l'immoral et de l'atroce essaye

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tout bêtement d'exprimer des sentiments sains et héroïques dans la langue du bon sens, d'écrire en un style sans préciosité et sans prestidigitation un drame cornélien ! Il essaye plus tôt qu'il ne réussit. Mais, comme on lui crie volontiers bravo dans la nouvelle voie où il s'engage ! Comme on souhaite qu'en d'autres essais de ce genre il cherche et rencontre son avenir I

Il y a bien de l'inexpérience dans le drame le Novr veau Monde dont le titre d'abord est trop vaste et trop ambitieux pour le sujet. Il y a aussi de vrais coups d'aile. Je ne vois pas, par exemple, pourquoi l'Irlandaise Ruth Moore, l'héroïne de M. de Villiers, a consenti à épouser lord Cecil, pair d'Angleterre et ministre de Georges III. Elle aimait avant le mariage un jeune compatriote à elle, Stephen Aswhell, qui est parti pour la Virginie afin d'y faire fortune. Le soh» des noces, elle a déclaré à lord Cecil qu'elle ne serait jamais à lui. Puis elle l'a supplié de lui accorder la grâce d'un divorce. Elle ne lui a pas avoué toutefois le sentiment qu'elle nourrit pour Stephen. Lord Cecil a le cœur grand et fier. Il aime Ruth Moore et ne veut pas la contraindre. Le divorce par consentement mutuel va s'accomplir au moment où s'ouvre l'action. Lord Cecil met au divorce une condition : c'est que la femme qui a eu l'honneur de porter son nom lui promettra de ne

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jamais accepter celui d'un autre homme. Ruth Moore s'y engage, sacrifiant ainsi le souvenir de Stephen à son respect pour le nom de lord Cecil comme elle a sacrifié le bonheur dans le mariage à la pensée de Stephen. Lord Cecil, lui, ira oublier sa femme dans le nouveau monde. Les treize colonies sont en pleine insurrection. Le roi Georges III a offert à lord Cecil le commandement des troupes chaînées de faire rentrer TAmérique dans le devoir. Lord Cecil a accepté.

Tout ce commencement d'acte marche bien. Les deux caractères de lord Cecil et de Ruth Moore sont posés nettement. Le dramatique qui réside dans leur situation respective est saisi et rendu de plein, sans artifice et sans biais. C'est le choc direct et franc de deux âmes nobles, dignes l'une de l'autre, si la passion de Ruth Moore pour Stephen ne la séparait de lord Cecil.

Le juge va prononcer le divorce. Alors commencent, dans le progrès du drame, pour ne plus guère s'arrêter pendant les deux actes suivants, les accrocs, les fautes et les culbutes. Dans le moment que le juge adjure les assistants de déclarer si quelqu'un d'eux s'oppose au divorce, une femme voilée surgit et s'écrie : « Je m'oppose ». Cette femme et ce voile sont, au théâtre, deux choses dont on s'est déjà terriblement servi. La femme voilée est une

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Ecossaise d'un sang fatal et voué au crime. Elle a connu Stephen en Virginie; elle Taime; il importe à sa jalousie que Ruth Moore reste rivée par le mariage à lord Cecil. Elle arrive d'au delà de l'Atlantique tout exprès pour révéler à lord Cecil le secret du cœur de Ruth Moore.

Ce n'est plus alors le même Cecil, tout à l'heure si résigné et si magnanime. Il s'imagine que Ruth Moore l'a trompé en lui parlant de retraite et de cloître, et qu'elle ne désire être libre que pour son Stephen. Il éclate contre elle; il brise son divorce; il la condamne à rester confinée dans leur château du Cumberland, tandis que lui traversera l'Atlantique ; il la quitte en menaçant vaguement Stephen, qui se trouve être un des chefs des insurgés d'Amérique, et que le général en chef des troupes du roi Georges saura bien rejoindre et châtier.

Ce n'est plus aussi la même Ruth Moore, tout à l'heure si touchante et si héroïque dans sa fidéUté au nom de son mari. A peine lord Cecil a-t-il quitté le château qu'elle fuit elle-même et s'embarque pour la Virginie; il faut qu'elle retrouve Stephen, qu'elle l'avertisse et qu'elle le sauve de la colère de son mari. Il est vrai que Ruth Moore est bien résolue à ne se point donner à Stephen. Mais enfin elle fuit contre le gré de son mari. Elle était soumise et fidèle dans le divorce; elle ne l'est plus dans le

mariage. Ces révolutions du cœur sont trop peu ménagées ; Fauteur les conduit trop brusquement ; la perversion de ces deux beaux caractères est trop brusque. Une honnête femme, telle que Ruth Moore, ne se décourage pas si vite de persuader de son innocence un honnête homme qu'elle ne hait pas. Un homme généreux, tel que lord Cecil, ne suppose pas si aisément le mal d'une honnête femme qu'il a appris à estimer et dont toutes les paroles ont l'accent de l'honneur. Il ne croit pas une intrigante, une inconnue, une femme voilée plutôt qu'elle.

Tout est encore plus inexplicable au troisième acte, lorsque Ruth Moore qui a rejoint Stephen se trouve avec lui au milieu du camp américain. Sans rime ni raison, le généralissime américain, Washington, se met dans l'esprit que Ruth Moore est une espionne. Et qui sollicite l'honneur d'arrêter la jeune femme? Stephen lui-même. De ses propres mains, il l'enchaîne. De sa propre voix, il commandera le feu, s'il en est besoin, au peloton d'exécution* Et il ne la croit pas coupable 1 et il l'aime I Je comprends que M. Villiers de l'Isle-Adam a voulu nous présenter la sublime image de l'immolation des aflFections privées à une belle cause et au devoir militaire, n retombe ici, par un autre chemin, dans ses excès d'autrefois. Il se sépare jusqu'à l'absurde des

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sentiments communs du profane vulgaire. Il nous offre un genre de sublime féroce et alambiqué qui n'est ni selon la nature humaine ni selon les lois du théâtre. Le public s'est cabré. Il a fait pis que se cabrer, il a quelque peu ri, quand lord Cecil, s'étant rendu maître du camp américain, y découvre Ruth Moore étendue sur le sol, la relève, et, sans autre explication ni préface, la présente à ses officiers en qualité de sa femme. Au premier acte, lord Cecil passait bien vite de la confiance et du pardon à la vengeance et au soupçon; le voilà maintenant, ce nous semble, qui revient bien vile au pardon et à la confiance. Heureusement pour lui, ses officiers ne demandent pas à se renseigner sur les compUcations qui ont fait qu'ayant laissé sa femme dans le comté de Cumberland il la retrouve en Virginie, au quartier général ennemi. Ce troisième acte est le comble du sans-façon dramatique.

Mais dans ce drame décousu et semé de péripéties triviales autant que brusques, qui ne nous causent même pas le plaisir mécanique de la surprise, il y a le souffle de Théroïsme, comme dans les Mères ennemies, et de la poésie, comme dans le Nom et dans quelques scènes de la Glu. Est-ce une renaissance théâtrale qui pointe ? N'est-ce que de fausses lueurs de renaissance? Il ne manque peut-être au quatrième acte du Nouveau Monde pour être beau

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sans mélange que de n'avoir pas été immédiatement précédé du troisième, où s'est dessinée la déroute du drame. La mort de lord Cecil, qui en forme le sujet, semble un fragment détaché de la chanson de Roland. Assailli par les Américains, le noble Anglais vient de mourir Tépée nue et en s'enveloppant du drapeau royal aux pieds de la statue de son roi. Le dialogue, Faction, la mise en scène concourent également à Fimpression simple et grande qu'éprouve le spectateur. Un vrai caractère d'Anglais superbe, ce lord Cecil I

Heureux cependant M. Villiers de TIsle-Adam d'avoir fini par être représenté ! Il tenait son drame en portefeuille depuis cinq ans. A force de le colporter à travers Paris, il a rencontré des hommes qui ont eu foi en son œuvre. MM. Yveling Rambaud et Pop se sont faits directeurs de théâtre tout exprès pour la jouer. Us ont pris tout exprès à leur charge le bail du théâtre des Nations. Ds ont recueilli le capital nécessaire à l'exploitation de l'œuvre un peu partout, à droite et à gauche, parmi des bailleurs de fonds auxquels ils communiquaient leur confiance. Ils n'ont lésiné sur rien. Ils ont encadré le drame d'un chercheur, novice encore au théâtre, du même luxe de mise en scène qu'a prodigué M. Perrin pour le Roi s amuse. Ils ont donné à M. Villiers de l'Isle-Adam des forêts vierges d'un

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186 LE DRAHC HISTORIQUE

éclat printanier et sauvage, des salles de château gothique splendides, des costumes de jeunes Iroquoises dignes d'Alzire, des armées, des cortèges, des canons, des trophées. Tout cela disposé et réglé avec une entente de la scène qu'on attendrait à peine d'un vieil imprésario/ Les poètes continueront néanmoins d'errer à travers la ville, gémissant que le bourgeois ne fait rien pour la poésie!

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