Le Supplice dtune femme, acte II, scène iv
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par elle-même. On sait que Duval père, mie fois qu'il est entré chez Mai^erite Gautier à laquelle il vient réclamer son fils, remet son chapeau sur la tête, en signe de mépris, jusqu'au moment où, ému des explications de la pauvre femme, il se découvre de nouveau en signe d'estime ; c'est le jeu de scène du comédien remettant son chapeau sur la tête, que M. Sarcey condamne comme étant d'une grossièreté intolérable. Enfin, M. Sarcey a conclu non seulement contre le comédien, non seulement contre le jeu de scène du chapeau, mais encore contre la scène tout entière qui est la seule de la pièce où paraît Duval père. Il prononce qu'elle est longue et ennuyeuse autant que brutale; ce qui m'a paru être le sentiment du public à la première représentation. D'autres que M. Sarcey sont allés jusqu'à dire que la scène est inutile et qu'autant vaudrait la retrancher.
M. Dumas réclame contre tout cela à la fois. D déclare, en dépit du sentiment général, M. Lafontaine excellent; et c'est aussi, d'après lui, l'avis de madame Sarah Bernhardt. Quelques personnes malicieuses penseront peut-être que M. Lafontaine eût paru moins bon à madame Sarah Bernhardt s'il avait agréé davantage au public. M. Dumas défend à fond et à un iota près la scène de Duval père. Ici nous ne saurions lui donner tort, quoi qu'on dise. La
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scène est sans entrailles ; c'est le caractère et le défaut de la période littéraire dont elle est la marque ; elle n'est ni trop longue ni ennuyeuse ; surtout, elle n'est point inutile; elle est, au contraire, absolument nécessaire ; elle forme le pivot du drame qui, sans elle, s'écroule. M. Dumas enfin, assume, pour lui, la responsabilité du chapeau sur la tête ; c'est lui qui a inventé ce jeu de scène, dès l'origine, et, à vrai dire, nous serions étonné qu'il eût été inventé par un autre que l'auteur même qui a écrit la scène contestée et qui a conçu le personnage de Duval père.
Au surplus, et sans que je dédaigne cette affaire du chapeau d'un nouveau genre, je saisis dans la lettre de M. Dumas une occasion de revenir sur la Dame aux Camélias.
Nous aurions dû d'abord signaler, pour ce qui concerne l'exécution, madame Desclauzas et mademoiselle Valette. La première a compris le rôle de Prudence mieux qu'aucune de ses devancières ; elle y a mis plus de rondeur que d'immodestie bestiasse et une manière d'indiscrétion, qui, étant triste en elle-même, reste amusante pour le spectateur. Telle est, en effet. Prudence, prise à son point; Prudence est avide, pique-assiettes, parasite, brelandière ; elle pratique la morale et la politique de la galanterie ; elle fait sans difficulté les commissions entre ces messieurs et ces dames; elle n'est ni
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méchante, ni perverse, ni agent de corruption. Elle ne se permet pas de donner les mauvais conseils qu'on ne lui demande pas. Jamais, par exemple, elle ne dit un mot de travers à la gentille Nichette.
C'est cette Nichette que mademoiselle Valette représente avec beaucoup de tact. Je ne sais pourquoi le personnage de Nichette a eu le don d'agacer mon sage confrère, M. Charles Bigot, si instruit et si pénétré des choses de notre littérature. Nichette me charme. Je ne reproche pas à M. Dumas de la qualifier d'honnête fille. C'est une honnêteté à la parisienne, qui à quelques lieues de Paris, seulement, à Chartres ou à Melun, ne serait plus tenue pour de l'honnêteté, mais qui n'en est pas moins réelle et foncière. Les amours de Nichette avec Gustave n'ont pas suivi la voie correcte des rites. Ils finissent par le prêtre et le maire tandis qu'il est d'usage de commencer par eux. Je n'insiste pas. Nichette a eu tort d'en agir à la bonne franquette. Généralement, ces unions qui se concluent dans une mansarde, l'Amour étant le prêtre et la voûte des cieux le témoin, sont sujettes à cassure. Mais Gustave est un brave garçon qui ne voudra pas priver longtemps Nichette des consécrations dont ne se passent pas les braves gens. Gustave peut épouser Nichette sans folie ; il a éprouvé ses qualités ; elle ne lui a pas porté en dot, dans son cinquième étage laborieux, l'oi^ueil, la
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dépense et la gourmandise, comme font, en cas semblables, tant de jeunes femmes pauvres qui croient que leur amour est une réponse à tout parmi les difficultés de l'existence et que, quand Tamour est sincère, il a tous les droits, sans autre vertu. Scéniquement comme moralement, Gustave et Nichette se présentent à souhait. Il était nécessaire pour rester dans la vérité de la vie et dans la mesure d'émotion du théâtre que M. Dumas plaçât à côté de Marguerite Gautier, irrémissiblement perdue, Nichette qui a fait une faute qu'elle aura la chance bien rare de réparer. Le pathétique de la scène finale est à la fois adouci, endolori et ennobli par le mariage et le bonheur de Nichette qui forment un contraste naturel et simple avec la destinée tragique de Marguerite Gautier. A elles deux, Nichette et Marguerite peuvent formuler, sans ton de prédication, la moralité complète de cette belle, dramatique et si commune histoire. Marguerite dit : « Vous voilà donc mariés... vous serez encore plus heureux qu'auparavant. » Nichette dit : « Dors en paix Marguerite; il te sera beaucoup pardonné parce que tu as beaucoup aimé. » Quand elle prononce ainsi sur le cadavre de Marguerite la parole sacramentelle, Nichette vient de se mettre en situation de faire souche d'honnêtes gens. Elle est en toilette nuptiale, elle revient de l'église, elle arrive épurée d'entre les mains de Dieu. La toile tombe sur ces horizons.
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La Dame aux Camélias, en 18S2, a produit secousse comme Madame Bovary en 1857. Les deux œuvres sont filles du même moment historique qui a son expression politique dans le coup d'Etat du 2 décembre 1851. Comme Madame Bovary, la Dame aux Camélias a été un point de départ. Elle n'offre pourtant pas le caractère complet d'un produit pur de l'époque impériale. Elle a ceci de commun avec Diane de Lys et se distingue du Demi-Monde et du Fils Naturel par ceci, qu'elle tient beaucoup de la période précédente. Marguerite Gautier, au moins par la forme et l'essence de sa passion, Gustave, Nichette, sont encore des figures du temps de madame Sand, de Scribe, d'Hugo, de Dumas père et des années enchantées de la Restauration et du règne de Louis-PhiUppe, où l'âme bourgeoise française a vécu et flotté dans un nuage de poussière d'or. Duval père, Duval fils et tout le reste sont des temps qui viennent de naître.
Le jeune auteur n'est point parvenu du premier coup à donner à sa conception l'aspect typique qui la fixe. Il a pu écrire son drame, ainsi qu'il l'a conté, en quelques jours, de verve et comme sur le trépied ^ Le drame n'en résultait pas moins d'une
1. Voyez récrit intitulé: A propos de la Dame aux Camélias, On trouve ce morceau intéressant dans le Théâtre complet d'Alexandre Dumas fils, avec préfaces inédites, — Sept yolumes. Paris, Calmann Lévy.
élaboration antérieure, qui n'appartient pas tout entière à M. Dumas. On ne peut pas oublier que M. Dumas avait traité d'abord le sujet sous forme de Nouvelle, car le mot de roman serait trop ambitieux pour le récit qu'il a publié, sous ce même titre, la Dame aux CaméliaSy en 1848. Le récit, chaleureux et vivant, mais d'une composition générale par trop indigeste, loin de laisser se dégager déjà le futur drame, ne se dégage pas assez lui-môme des souvenirs de Manon Lescaut, C'est tout au plus si l'on y sent, ce qui ressort si bien de la pièce, dans quelles conditions de société différentes de celles de l'an 1730, parmi quelles mœurs et quels préjugés nouveaux, l'auteur a transporté l'aventure de Manon et du chevalier des Grieux. A regarder les dates, connues de tous, à ne considérer que la chronologie toute nette des premières représentations, qui fait foi jusqu'à rectification dûment justifiée sur preuves détaillées, ce n'est pas M. Alexandre Dumas qui a transporté le premier au théâtre le thème dramatique si émouvant dont les éléments sont épars dans le récit de 1848. On les trouve déjà habilement disposés et mis en vive lumière scénique dans une pièce en cinq actes, mêlée de chants qui avait précédé le drame la Dame aux Camélias, qui avait été jouée avec un succès retentissant et qui demeurera toujours en bon rang dans Thistoire de notre littéra-
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ture dramatique. La Vie de Bohème de Barrière et Mûrger fut représentée sur le théâtre des Variétés, le 22 novembre 1849. La Dame aux Camélias fut jouée au Vaudeville de la place de la Bourse, le 2 février 18S2. De la Dam^e aux Camélias y récit romanesque (1848), k la Vie de Bohème, pièce (1849), les emprunts avec transformation sont manifestes ; ils sont criants ; de même de la Vie de Bohème, pièce, à la Dams aux Camélias, drame, le décalque crève les yeux. Le cinquième acte, admirable, de la Dams aux Camélias, c'est le cinquième acte A% la Vie de Bohème; la mort de Marguerite Gautier, c'est la mort de Mimi. Il n'existe pas de différence, pour le rôle joué dans l'action, entre l'oncle Durandin (Vie de Bohème) et Duval père (Dame aux Camélias). La scène capitale de la Dame aux Camélias, sur laquelle M. Sarcey et M. Dumas disputent en ce moment, l'entrevue de Duval père et de Marguerite Gautier (acte III, scène iv) c'est l'entrevue de Durandin et de Mimi, acte III, scène ix de la Vie de Bohème. Tous deux, Duval et Durandin, après avoir malmené et gravement offensé la maîtresse de leur fils ou neveu, s'adressent à son bon cœur et la supplient de provoquer une rupture qu'ils désespèrent d'obtenir de l'amant ; toutes deux, Mimi et Marguerite, ont l'idée, pour consommer le sacrifice, de faire la seule chose que l'amant ne saurait pardonner. On rencontre des ressemblances et
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des adaptations jusque dans les détails. Telle ruse de métier, dont se sert M. Dumas, a déjà été employée par Barrière et Militer. La phtisie du dénouement s'annonce, dans les deux pièces, dès l'exposition, de la même manière. Dans la Dame aux Camélias :