LA DAME AUX CAMÉLIAS
Lettre de Dumas à Sarcey. — La Dame aux Camélias en 1852 a produit secousse comme Madame Bovary en 1857.
— Duval père, Duval fils sont des temps qui viennent de naître. -^ Les sources de la Dame aux Camélias. — Il est faux que Dumas ait écrit Tapothéose de la courtisane.
— Rigueur, âpreté et sécheresse du système moral.
Si ce n'est en passant, nous n'avions pas encore vu, nous autres gens de Paris, madame Sarah Bernhardt dans la Dame aux Camélias^ où TAmérique et TEurope Font admirée tour à tour. Il a fallu que madame Sarah Bernhardt devînt directrice de théâtre pour que nous eussions ce plaisir. C'est l'un des plus vifs
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188 LE DRAM£ HISTORIQUE
qu'elle nous ait encore donnés. Les préférences de madame Sarah Bernhardt la portent d'instinct vers ces rôles, taillés dans le plein des mœurs du Paris moderne. Elle peut y être toute elle-même, c'est-àdire une femme empreinte et impressionnée de son époque plus qu'aucune autre, et il suffit 'qu'elle y soit elle-même, pour produire, dans sa force et dans sa pureté, l'illusion du vrai qui est l'objet du théâtre. Dans ces sortes de rôles, les lacunes de son éducation de comédienne ne paraissent plus. Sa nature y frémit toute vive ; ses qualités féminines s'y déploient ; elles subjuguent les yeux, les esprits et les cœurs. Sarah Bernhardt aimait à dire presque au sortir de l'enfance : « Je serai Rachel. » L'a-t-elle été ? L'est-elle ? Par sa faute, la question ne peut même plus se poser ; les éléments de comparaison font défaut, puisque madame Sarah Bernhardt n'a pas eu le courage d'attaquer, comme Rachel, en leurs retraites sacrées, pour leur donner le choc et le recevoir, les personnages de Camille, de Pauline, de Roxane et de Bérénice. Elle est Sarah, si elle n'est pas Rachel, et c'est assez.
On ne pourrait affirmer que Rachel eût parcouru avec le même bonheur que madame Sarah Bernhardt la gamme, riche et précipitée, des sensations de Marguerite Gautier. Cette statue antique ne savait pas molUr; la ligne en elle était pure, l'ondulation,
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sèche et maigre. Rachel n'aurait trouvé ni dans les attitudes, ni dans la voix, les caresses et les roucoulements qu'exige le personnage de Marguerite Gautier. Sa voix eût bondi de colère, en prononçant les mots : a Tu aimes 1 qu'importe 1 et la belle raison I » Sarah, sans rien ôter à l'amertume de cette plainte, la sait gémir. Rachel eût trop tourné le cinquième acte de la Dame aux Camélias à la tragédie noble, comme DorvaJ l'eût trop tourné au mélodrame pantelant et lamentable. Sarah Bernhardt lui garde son caractère d'élégie familière, qui est le vrai. Pourquoi faut-il qu'au moment de mourir elle renouvelle les exercices d'acrobate qu'elle a mis à la mode dans Fedora! Est-ce qu'une jeune femme poétique, qui meurt tout ensemble de désespoir et de bonheur entre les bras de l'amant retrouvé, tombe avec cette cabriole?
Je ne sais si j'oserais prononcer le mot de chefd'œuvre à propos de la Ikmie aux Camélias. Je garderais plutôt ce mot pour le Demi-Monde, mieux composé, qui est d'une conception plus entière, d'un système plus lié et plus suivi. Chef-d'œuvre ou non, la Dam^e aux Camélias a joui tout de suite et continue de jouir d'une popularité légitime, qu'il n'est pas difficile d'expliquer.
Marguerite Gautier aime; elle se sacrifie pour ce qu'elle aime ; son sacrifice est cruellement méconnu
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et elle meurt. Elle est naturelle, sublime et malheureuse. Dans notre état actuel de société, son histoire est plus ou moins celle de centaines et de milUers de créatures, aimables et nobles. Qu'importe que ces créatures soient des courtisanes ou que ce soient d'honnêtes personnes qui se sont placées par leur imprudence dans une situation que le cours inflexible de la société et l'opinion du monde font insoluble ! Qu'importe qu'elles soient victimes de la fatalité ou de leur insoumission aveugle aux lois de la vie ! Elles vivent et elles meurent; c'est le drame, c'est la tragédie. Combien l'amour est sincère chez Marguerite, elle le montre par la môme sincérité qu'elle met à y renoncer. Quand la raison lui apparaît en la personne de M. Duval père, la raison sous ses traits les plus durs, les plus secs, les plus intéressés, elle lui livre tout de suite avec un douloureux désintéressement son cœur à broyer. De même, un peu auparavant, lorsqu'elle faisait le rêve de passer sa vie à aimer Armand et à en être aimée, elle était prête à quitter sans regret son luxe mal acquis pour aller se cacher loin de l'attrait des plaisirs, dans quelque chambrette au cinquième étage ; elle eût embrassé de nouveau, avec délices, le travail et les privations, qui, faisant jadis horreur à sa délicatesse, l'ont changée d'honnête femme en courtisane. La vérité de ce caractère est palpitante. Un triste anathëme contre l'amour
tombera un jour de la bouche de M. Dumas fils : « Amour, égoïsme du cœur, sois maudit * !» On ne saurait appliquer à Marguerite Gautier la malédiction que méritent tant d'hommes amoureux et tant de femmes amoureuses. Marguerite Gautier est devenue toute résignation et toute vertu dès le moment qu'elle est devenue toute amour. Elle expire et, sur son cadavre, nous disons avec la bonne Nichette : « Il lui sera beaucoup pardonné parce qu'elle a beaucoup aimé. » La parole évangélique est bien en effet la conclusion du drame.
M. Alexandre Dumas écrit beaucoup de lettres. Elles ne sont pas toutes également à propos. Celle adressée à M. Sarcey sur le sujet de la Dame aux Camélias mérite pourtant de nous arrêter. M. Sarcey n'a pas jugé que M. Lafontaine qui remplit à la Porte-Saint-Martin le rôle de Duval père y fût fort bon. De cette impression fondamentale, il est résulté chez lui une série ascendante de réflexions qui n'ont pas été du goût de M. Dumas. D'abord, disons-nous, M. Sarcey a trouvé Lafontaine médiocre ou mauvais. Puis, il s'est demandé s'il était possible qu'un comédien plût au public lorsque la tradition, encore que bien récente, l'oblige à aggraver par certains détails de son jeu une scène déjà pénible