I. LA GLU. — H. NANA-SAHIB. — III. MACBETH LA GLU
La ballade du cœur de mère. — Inaptitude du sujet de la Glu au théâtre. — Le vrai drame, qui est la douleur de la mère, Richepin ne Ta pas vu. — M. Richepin et la critique. — Les eunuques. — L'École normale ne peut pas former des poètes, ni surtout des romanciers et des dramaturges.
Je suis bien convaincu qu'en mettant son roman de la Glu à la scène, M. Jean Richepin s'est dit qu'il l'avait beaucoup épuré. Il a eu beau épurer et polir le jeune marchand de poissons ambulant du Croisic, qui est son héros, c'était une entreprise, plus romanesque que tous les romans du monde, d'essayer de lui communiquer l'intérêt dramatique. D'ailleurs,
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puisque le roman de M. Richepin était écrit, vogue la galère I Ce qui est écrit est écrit et il n*y a plus à s*en désécrire. M. Richepin ne pouvait que gâter littérairement son récit de la Glu en se piquant de l'améliorer moralement.
Quel est le fond du sujet de ce récit très peu idéaliste?
Une belle petite, atroce, selon la mode des romans — je dis selon la mode des romans puisque enfin dans la vie réelle, les belles petites, quand on ne leur demande pas ce que leur condition sociale n'est pas de donner, virginité de Tâme, amour pur et économique, rêveries élégîaques, fidélité de Lucrèces, ne sont ni si atroces, ni si lugubres que nous les fabriquent messieurs les romanciers et les dramaturges, — une belle petite donc, jadis mariée, qui a rompu les nœuds du mariage pour passer belle petite et qui a certainement eu tort, est venue s'établir, au printemps, sur la côte bretonne. Elle rencontre et distingue un beau jeune gars, parmi les falaises, l'attire chez elle, l'y retient quatre ou cinq jours, l'abreuve et le corrompt de voluptés inconnues pour lui, puis, fort lestement, le congédie. Le pauvre gars est une brute vigoureuse et insatiable, qui n'a plus qu'une idée, c'est que ces cinq jours ont été splendides, qu'il faut qu'ils se renouvellent pour lui pendant les autres trois cent soixante jours de
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Tannée, ou que la belle petite est une infâme. Les sensations du gars et sa démonomanie, plus lubrique qu'amoureuse, feraient un cas de pathologie sociale, qui, élaboré en récit romanesque, peut intéresser quelques curieuses d*âges divers et les raffinés de Tart du style, où M. Jean Richepin est passé maître. Mais comment faire accepter un pareil thème au théâtre, surtout dans un bon vieux théâtre de mélodrame à la papa, tel que TAmbigu-Comique ? A la scène, M. Jean Richepin a pris le parti de civiliser son gars; un cœur épris fait place chez lui au tempérament en ébullition. L'aventure de la sorte est plus présentable: seulement elle devient quelque peu banale. Nous avons là la fllle de marbre en villégiature ; et encore M. Jean Richepin a-t-il fini par rendre la Glu elle-même tout de bon amoureuse du gars; ce qui nous ferait glisser tout droit dans la Dame aux Camélias, si la mère du gars ne tuait à ce moment-là la belle petite. M. Jean Richepin nous dira que son vrai drame, c'était justement la douleur même de cette mère ; c'était la paresse, le chagrin, le désordre, la misère, s'introduisant dans une pauvre maison bretonne, du fait d'une brillante coquine arrivée de Paris, avec ses vices. On voit bien quelque chose comme cela dans la Glu; on le voit et on n'en est pas saisi. Peut-être est-ce parce que l'auteur nous déroule avec trop de complai-
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sance, sur le premier plan, le doux tête-à-téte du gars et de la Glu.
n faut savoir louer M. Jean Richepin de ne point tricher avec le spectateur. M. Richepin ne cherche pas à nous envelopper dincidents et de surprises ; il conçoit et expose son œuvre simplement, quoique trop brutalement et avec des secousses trop brusques; il est en ce point de la bonne école. M. Richepin, d'ailleurs, a le sens de la vie des braves gens et il sait nous y attacher; c'est pour cela que son gai tableau de la fête des Sardinières est autre chose qu'un intermède à spectacles; c'est une idylle qui nous repose de la Glu. Nous convoquons M. Richepin prochainement, avec un sujet cette fois mieux choisi.
En attendant, la fête des Sardinières, d'une part, la ballade du cœur de Mère que récite madame Agar, d'autre part, assureront peut-être à la Glu une carrière fructueuse. Cette ballade est un morceau saisissant de poésie. M. Jean Richepin en est-il lui-même l'auteur, ou l'a-t-il puisée dans le trésor toujours ouvert de l'imagination populaire? Quoi qu'il en soit, la ballade se trouve déjà dans le roman; et le roman, cela est certain, vaut mieux que le drame. Au moins dans le roman, le cas pathologique, outre qu'il est exposé avec une bacchanale peu commune de métaphores et de couleurs, se relève et se tempère tour
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à tour de frais paysages, de riants tableaux, de fins portraits, où se joue une plume riche de choses senties. Tout cela ne se retrouve plus guère à la scène, que sous forme d'attitudes et de décors; ce qui n'est pas du tout la même chose.
M. Jean Richepin m'a fait l'honneur de m'adresser la brochure de la Glu avec une préface en forme de conte arabe, où il est démontré, sinon tout à fait que je suis un eunuque, mais que je fais le même métier que d'autres qui le sont. M. Jean Richepin aurait tort de se gêner; ce n'est pas d'hier que je suis ce qu'il dit et qu'on m'en a donné l'aimable avis. Quand j'ai débuté dans le Journal des Débats, il y a quelque vingt ans, je n'y avais pas encore écrit pendant l'espace d'un semestre, j'y avais à peine exprimé de la façon la plus discrète le sentiment que m'inspiraient, par leur façon de gouverner, les ministres de cette époque, et que m'ont inspiré au surplus, depuis 1871, beaucoup de leurs successeurs de toutes nuances, et déjà ces ministres me faisaient savoir par leurs amis dans la presse, à moi et à quelques autres, que nous étions la stérilité et l'impuissance qui critiquent, tandis qu'ils étaient eux, la force et la vigueur qui agissent et qui produisent. Nous reconnaissons aujourd'hui pour l'avoir récolté, ce qu'ils ont produit. Le lundisme, le lendemainisme et le soirisme, quand ils ne restent pas dans les limites d'un honnête
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enthousiasme, font, à ce qu'il parait, sur les auteurs dramatiques, la même impression que fait le journalisme indépendant sur M. Prudhomme ministre ou sur le duc Oronte, président du conseil.
Je ne demanderais pas mieux que de réformer en appel les jugements qui ont été portés sur la Glu en première instance. J'ai lu la brochure avec soin. Je n'y ai pas retrouvé sans plaisir le brave Giliioury. Mais tous les autres, y compris Marie des Anges, la bonne mère, et le docteur Cezambre, le sage bienfaisant, je ne leur ai pas plus découvert en appel qu'en première instance le relief nécessaire aux caractères dramatiques. Je n'ai pas plus senti dans la pièce, la seconde fois que la première, l'essence et la substance d'un drame. Je ne parle pas des gaucheries de détail et d'exécution, que le critique pardonne aisément parce qu'il sait combien il eût été facile de les corriger et de les éviter, mais sur lesquelles le simple spectateur ne passe pas parce qu'il vient au spectacle pour jouir de la pièce et non pour la corriger.
Ecrivain distingué, poète et prosateur, il reste à M. Richepin à se débrouiller pour le théâtre. Et il faut qu'il se débrouille beaucoup, mais beaucoup, car, à ses débuts dans la vie, que ce soit la faule de la destinée ou la sienne, il s'est mal engagé. A vingt ans, il s'est claquemuré à l'École normale. Les bio-
graphes nous apprennent qu'il n'y est resté que deux ans. Ce serait encore trop d'une année.
L'École normale dont on parle tant dans la presse, et presque toujours par à peu près, est une province honorable du vaste empire des lettres : la province du didactique. Elle n'est pas du tout le chemin qu'il faut prendre, si, au sortir du collège on se sent né poète, romancier, auteur dramatique. Pour intellectuelle que soit une prison, c'est toujours une prison. L'Ecole normale en est une. Là, pendant trois ans, des jeunes gens d'élite, captifs dans le moment de la fougue et de l'effervescence productive de l'âge, sont astreints à des travaux forcés de l'intelligence, à heure fixe et sur commande. A ce régime, la vigueur de conception s'amortit, l'esprit en sa fleur se défraîchit, l'invention s'éteint. La plus belle, la plus riante, la plus libre de nos facultés, l'imagination, s'attriste, s'émousse et se comprime, à moins que, par une réaction excessive contre le refoulement à laquelle on la soumet, elle ne s'exaspère et ne s'enrage. Les deux phénomènes de l'exaspération et de l'amortissement peuvent se produire en même temps. La Glu est d'un homme qui les a subis l'un et l'autre. L'exaspération s'accuse surtout dans la Glu y roman, l'amortissement dans la Glu, drame.
Nous avons dit, le sujet du roman. Ce sujet semble un rêve de recluse efifrénée, à qui son couvent, par
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méprise, servirait plus de phosphore que de racine de nénuphar, si tant est que la racine de nénuphar mérite sa chaste réputation. Nous avons également dit que M. Jean Richepin a eu la prudence de transformer son sujet, quand il Ta transporté au théâtre. Certaines audaces supprimées à la scène, reparaissent dans la brochure ; de fausses audaces, celles du normalien encore plein du souvenir de la trop étroite discipline imposée à ses vingt ans et qui veut marquer sa révolte contre elle, fût-ce aux dépens du goût et des plus nécessaires convenances scéniques. M. Jean Richepin vous a des mots, mais des mots.... enfin les rimes riches dont MM. les Dragons, sur le coche de Loire, se font un malin plaisir d'agrémenter l'innocence de Vert- Vert.
A la lecture comme à la scène, ce qui plaît et ce qui attache, c'est l'écrivain, ce n'est pas l'auteur dramatique ; c'est le cadre bucolique de la pièce, ce n'est pas le fonds du drame. Est-ce que nous pouvons trouver dramatique ce jeune gars, marchand de poissons, qui se casse la tête contre les rocs parce qu'une créature catapultueuse et d'ordinaire plus intéressée lui a prodigué des bontés gratuites ? Il ne nous inspire que de la stupéfaction. Est-ce que nous pouvons trouver tragique cette maman qui court la nuit les falaises et les écueils, et maudit la mauvaise créature et l'assomme à coups de hache, parce que
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celle-ci a fait découcher le pau'petit gars plus de trois jours ? Elle ne nous paraît qu'extrêmement susceptible. C'est peut-être notre faute ; nous avons peutêtre à Paris le cœur trop dur et Fesprit trop sceptique ; les choses se passent peut-être réellement du côté de Guérande et de Bourg-de-Batz ainsi que nous les représente M. Jean Richepin ; en ce cas il aurait dû commencer par nous insinuer à tous une âme bretonne et bretonnante ; c'était son métier d'auteur dramatique et c'est ce qu'il a négligé de faire. Reste ce grand point que M. Jean Richepin possède le parler plantureux, la sensation, la couleur, le don d'être affecté d'une façon poétique par le cours commun des choses et d'en mettre en relief le pittoresque. Par là les accessoires et les épisodes de son drame ont la puissance d'effet et de réalité que n'en a point le principal, malgré la prétention qu'affiche visiblement l'auteur, de nous faire avaler, d'une poigne vigoureuse, en ce principal, la nature toute crue.
Le gros du public n'a peut-être pas assez rendu justice à des qualités d'un prix si réel. Puisse cependant M. Jean Richepin ne pas nous harceler d'une nouvelle préface I On n'aurait pas lieu de s'inquiéter autrement pour lui de la couleur un peu trop orientale qu'il donne à ses réclamations, si c'était la première fois que la critique l'eût mis plus de mau-
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vaise humeur qu'il ne convient. 11 y a récidive ; M. Jean Richepin avait déjà malmené la critique dans la préface de la Chanson des Gueux, qui en est à sa douzième édition et dont le sort, par conséquent, n'a pas été trop malheureux. Cela tourne au dépit et au chagrin.
M. Jean Richepin fera bien d'y prendre garde. Qui veut accomplir utilement et fièrement le voyage de la vie, en quelque direction que ce soit, doit jeter dans le fossé qui borde la route et le chagrin et le dépit. Celui qui ne s'allège pas de ce poids funeste, c est celui-là que menace bientôt la stérilité, conséquence du découragement. Ceux, au contraire, qui se tiennent au-dessus du chagrin et du dépit, ne seront jamais assimilables aux vieillards infortunés que bafoue M. Jean Richepin dans sa parabole contre les lundistes; ils auront toujours la vraie puissance pour vivre, pour agir, pour écrire et pour aimer — pour continuer d'écrire avec le bon sens et les notions acquises, quand l'imagination les aura quittés pour continuer d'aimer, après la saison de l'amour, tout ce que la vie nous offre qui est digne de belle amitié, d'estime affectueuse et de dévouement réfléchi.
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