LES DEMOISELLES DE SAINT-CYR
La France vers 1840. — Les Demoiselles de Saint-Cyr, -^ L'Espagne stimulant chez les autres (Corneille, Molière, Beaumarchais, Victor Hugo), mais point chez Dumas. — Don Juan est le Fatist et le Candide de Molière.
Les Demoiselles de Saint-Cyr ont été représentées pour la première fois, le 25 juillet 1843. C'est dire qu'elles datent de Fun des beaux moments de notre histoire. Si jamais peuple a goûté les vrais biens de ce monde, l'abondance, l'activité paisible et féconde, les passions nobles, des mœurs domestiques honnêtes sans sévérité, aisées et enjouées sans licence, si jamais peuple a connu la sagesse, la
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liberté, la justice et le bonheur, c'est la France vers 1840.
Cette année-là représente, dans la période contemporaine, un point de perfection de la législation générale, des mœurs et de Tesprit. Tout se tient dans Tétat moral et politique d'un peuple. Le temps où il y a de la sagesse dans les lois et le gouvernement est aussi le temps où le génie poétique se joue pamri les créations les plus diverses. De 183S à 1845, le théâtre fut chez nous en pleine effervescence, et c'a été particulièrement une heure triomphale pour la Comédie-Française. La troupe en représentait alors une réunion achevée de talents, que l'étude, l'inspiration, le génie naturel, la conscience professionnelle, le soin du détail et un respect religieux de la tradition avaient également contribué à former. Buloz, celui qu'on peut appeler maintenant le grand Buloz, dirigeait la Comédie ; Rachel venait d'y faire explosion ; Scribe^ Dumas^ Hugo travaillaient pour elle. Scribe s'était renouvelé, en son honneur, après 1830. D venait de lui donner deux comédies politiques, Bertrand et Raton (1833), la Camaraderie (1837) qui, pour la qualité du sujet choisi, pour la justesse de la conception, pour la finesse du dessin, sont de premier ordre. Il lui donne en 1841 le beau drame d'une Chaîne, et en 1842, sa comédie philosophique le Verre d^eau,
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Èî LE DÎIAJIË PASSIONNEL. 3
inspirée par une vue si spirituelle, si élégante, si supérieure du train des choses humaines et du cœur humain. Hugo, en 1843, apporte à la Comédie les Burgravesy le chef-d'œuvre de son imagination épique, qui semblait ouvrir pour lui, après Hemani et Ruy-BlaSf une ère de magnificence rassérénée. Hélas I cette ère naissante a été bien vite interrompue par le coup de foudre du 2 Décembre et par Tobligation morale où le poète se trouva soudain placé de se faire de nouveau outlaw^ de maudire de nouveau et de blasphémer et de lancer Fanathème. C'est à ce même moment que Dumas, se modifiant comme Scribe, dans une direction semblable, et d'après un patron analogue, compose pour la Comédie Mademoiselle de Bdle-Isle (1839), un Mariage sous Louis XV (1841), et les Demoiselles de Saint- Cyr (1843). H n'eût rien manqué, en cette heure propice, à la Comédie, si elle n'avait laissé l'Odéon lui ravir Lucrèce (1843), la Ciguë (1844), et quelques menues comédies de franche verve, entre autres le Voyage à Pontoise (1843).
A quel genre appartiennent des œuvres dramatiques, telles que Bertrand et Raton^ le Verre d'eau. Mademoiselle de Belle-Isle, etc ? A aucun* Elles sont du genre dont elles sont. Quelque chose leur vient sans doute de Beaumarchais, beaucoup de Lemercier et de son Pinto] çà et là, on y surprend quelque
trace de Sedaine et de Marivaux. Elles sont surtout un genre neuf et créé. Le créateur est Scribe. Ici, Dumas n'arrive que comme émule ; je ne dis pas comme imitateur et comme disciple ; ce sont là des mots qui ne conviendraient pas pour un personnage littéraire de ce tempérament et de cette encolure. Les trois comédies que Dumas a fait jouer de 1839 à 1843, au Théâtre-Français, y ont rencontré un succès inégal, et elles présentent, en effet, une inégale valeur. Le succès soutenu a été pour Mademoi" selle de Bdle-Isle, qui n'a jamais quitté le répertoire courant. On doit mettre un Mariage sous Louis XV bien au-dessus de Mademoiselle de Belte-Islef parce que Taclion, qui n'en est pas, pour cela, moins intéressante, n'y vient que du tracas du cœur et de ses surprises. Mademoiselle de Belle-Isle plaira cependant toujours davantage au public; c'est plus un drame; la facture en est plus nerveuse; les péripéties y sentent plus leur Dumas, dramaturge et thaumaturge; l'attrait en est plus sensible par le contraste qu'offrent l'innocence et la sincérité touchante de Gabrielle de Belle-Isle avec la violence de son aventure.
Quant aux Demoiselles de Saint-Cyrj personne n'en voudra évidemment à M. Perrin d'avoir repris cette pièce; elle se laisse encore voir. Cependant, puisque M. Perrin disposait d'un certain nombre
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de soirées pour une reprise, il y avait dans le théâtre contemporain d'autres œuvres qui eussent mieux mérité Thonneur que M. Perrin a fait à celle-là. On a déjà signalé entre autres, parmi les ouvrages de Dumas lui-même, Henri III et sa cour. M. Perrin aurait pu risquer aussi de s'approprier Kean par la même hardiesse heureuse qu'il va s'approprier la Dame aux Camélias. Il aurait pu nous rendre Bertrand et Raton ou monter les Mécontents qui n'ont jamais été joués, je crois, sur aucune scène; ces deux amusantes satires de nos mœurs et de nos infirmités politiques sont redevenues, parmi nos incessantes révolutions, d'une actualité plus vivante que jamais; il semble que notre incurable endurcissement dans les mêmes travers et les mêmes vices les ait rajeunies à mesure que nous vieillissions. On a également sujet de s'étonner que la Comédie n'essaye pas de prendre à son répertoire Lucrèce et Agnès de Méranie. Faut-il le dire? Je ne serais pas non plus fâché qu'on revînt quelquefois à Casimir Delà vigne. J'accorde que Casimir Delavigne a été beaucoup surfait sous la monarchie de Juillet; il était alors poète favori dans les salons de la haute bourgeoisie et au Château; Louis-Philippe, roi sage, mais prosaïque, affectait un penchant décidé pour le lyrisme sans vilain désordre des Messéniennes . Aujourd'hui on oubUe trop, on délaisse trop un écri-
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vain autrefois prisé trop haut. VÉcole des vieillards, les Enfants d'Édottard, Louis XI, Don Juan d'Autriche sont loin d'être des œuvres dramatiques dès à présent surannées ou tombées en caducité. Enfin, c'est les Demoiselles de Saint-Cyr qui ont fixé le choix de M. Perrin. Va pour les Demoiselles de Saint-Cyr. La pièce n*est, au vrai, qu'un opéra comique, à la façon de ceux que Scribe et Auber composèrent de 1830 à 1830. Seulement cet opéra comique a deux légers défauts. Il y manque d'abord la mixture Auber- Scribe, ferment divin où Scribe fournissait la magie des situations et Auber la magie de l'expression. Ensuite, au lieu de trois actes, le^ Demoiselles de Saint'Cyr en ont quatre. Or, l'opéra comique de Scribe ou à la Scribe n'admet que trois actes. Premier acte : l'exposition et le drame ; second acte : le labyrinthe et la comédie ; troisième acte : l'explication et l'apothéose. On ne trouve point dans la construction de la pièce et dans son développement l'habileté de main ordinaire et la furia de Dumas. L'auteur avait d'abord distribué son sujet en cinq actes ; il l'a depuis réduit à quatre ; il en est résulté un quatrième acte languissant, fort long, démesuré. C'est un sujet tranché exactement par le milieu en deux époques bien distinctes; il nous faut nous transporter à Madrid, à la cour ennuyée et ennuyeuse de Philippe V, pour y chercher aux deux derniers
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actes, parmi des incidents qui menacent de tourner au sombre, la suite interminable et le dénouement d'une gaie folie, qui s*est engagée à Versailles et à Paris. Le romanesque de cet imbroglio n'est d*ailleurs exempt ni de fadeur, ni de banales réminiscences. Je vous reconnais, Dubouloy; deux années auparavant, dans une Chaîne ^ vous vous appeliez Ballandard. Je pourrais dire, si je ne craignais d'y.mettre une rigueur déplacée, que je reconnais aussi les deux charmantes personnes qui se font pendant au Buen-Retiro comme à Saint-Cyr : Charlotte de Mérian, pour laquelle Tamour est la passion qui prend la vie, et Louise Mauclair, pour qui l'enlèvement et le mariage sont des parties de plaisir, avec un hôtel et un beau carrosse au bout. Le Domino Noir^ V Ambassadrice, dix autres pièces nous avaient déjà montré cette opposition aimable et cette association à facette des deux contraires, la sentimentale et Tenjouée, s'en allant parallèlement à travers la vie et les fictions théâtrales. Dumas, qui, en écrivant les Demoiselles de Saint-Cyr , n'était pas en veine d'invention, bon jeu, bon argent, s'y est copié lui-même. Dans la seconde partie de son drame, la partie madrilène, il tire un effet de scène saillant de l'hypothèse que le mariage de Charlotte de Mérian et de Saint-Hérem aurait été annulé par le pape. Il avait déjà employé ce moyen-là, qui pour-
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tant ne saurait être usuel et quotidien, dans un Mariage som Louis XV, et il l'avait employé beaucoup plus à propos. Je cite cette preuve de sansfaçon parmi plusieurs autres. On n'est bien pris que par le premier acte, qui est pittoresquement découpé et enlevé, et par deux ou trois jolies scènes comme celle du bal travesti au Buen-RetirOy entre Charlotte, Louise et Saint-Hérem. Tout le reste pourrait être les Mousquetaires de la Reine de Festimable Saint- Georges. Si c'est toujours du Dumas, c'est du Dumas , terni, amorti, intimidé.
Dumas aura eu froid en visitant la vieillesse de Louis XIV, en mettant en scène Philippe V et sa mélancolie, en prononçant les noms peu folâtres et qu'il se figure bien plus rigides encore qu'ils n'étaient, de madame de Maintenon et de Saint-Cyr. L'idée du ciel des Espagnes, sous lequel se passe la seconde époque de son drame, et l'image de la rue d'Alcala, où il se dénoue, ne l'ont pas réchauffé. Il nous a fait une Espagne sans verve et sans fantaisie. Chose singulière et presque inexplicable, quand on songe à l'imagination tranche montagne de Dumas, à son cerveau tropical 1 Dumas et l'Espagne ne se sont jamais accrochés. Peut-être se ressemblaient-ils trop. L'action que l'Espagne a exercée, à diverses époques, sur notre littérature est inappréciable. L'esprit français, en touchant l'Espagne, s'est deux ou trois fois
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rajeuni comme Antée reprenait des forces en touchant la terre. Corneille était nourri des Espagnols. Molière leur a emprunté la matière de son œuvre la plus forte, DonJtmn, le chef-d'œuvre entre ses autres chefs-d'œuvre et au-dessus des autres, qui est son Faust, à lui, et son Candide. Beaumarchais a vu Séville et l'Andalousie ; et il en a rapporté tout un cliquetis, tout un pétillement, tout un feu d'artifice aux baguettes multicolores, un éblouissement do poésie pour un siècle. L'Espagne a incendié Victor Hugo. Elle a dégelé Mérimée. Scribe s'en est enchanté. Alfred de Musset s'en est ressuscité, par moments, hors de son sépulcre glacial de byronisme et de dandysme. Sur Dumas, nulle impression notable, nulle fascination de FEspagne. En 1843, lorsqu'il fit les DemoiseUes de Saint-Cyr, il n'y avait pas encore voyagé, que je sache. Il n'y est allé qu'en 1846, pour signer au contrat de M. le duc de Montpensier et de l'infante Louise. 11 l'a dû voir en tout cas, en 1846, sous les mêmes traits dont il l'a peinte en 1843 dans sa pièce :
« Oh I mon ami, que la Péninsule est mal connue et qu'on en fait de faux récits. A entendre ceux qui en reviennent, un joli garçon, un homme bien tourné, un cavalier élégant, ne peut pas faire un pas dans la rue sans être suivi par une duègne qui lui remet
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un billet de la part de la maîtresse, ne peut pas lever la tête vers une fenêtre sans voir une main qui passe à travers une jalousie, ne peut pas, en se promenant au PradO; baisser les yeux sur un banc, sans y trouver un éventail oublié à dessein, et qui attend qu'on le rapporte à sa jolie propriétaire. Les nfâmes menteurs!... Moi, je pars pour l'Espagne, de confiance, sur ce que les voyageurs en disent ; dès le jour de mon arrivée, je me lance dans les rues de Madrid ; je regarde à toutes les fenêtres, je m'assieds sur tous les bancs... Eh bien ! mon ami ; pas une duègne, pas une m3in, pas un éventail!... Aussi, à mon retour en France, je t'en préviens, Saint-Hérem ; je déshonore l'Espagne... »
Je ne dis pas que ce tableau de la déception espagnole soit faux. Je crois bien qu'aujourd'hui on pourrait traverser toute l'Espagne, d'Irun à Cadix et de Barcelone à Salamanque, sans entendre le son d'une mandoline. Mais l'art ne gagne rien à ce que l'artiste soit affecté de cette façon désobligeante par les lieux où il place les héros de ses romans.
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ET LB DRAME PASSIONNEL. il